CHAPITRE XXV
Plan proposé pour les Colonies.
Les colonies, avec tous leurs avantages , ont
toujours eu , elles ont encore leurs épmes. Le sentiment des embarras que produisaient leur. garde habituelle, leur défense pen: dentlaguerre, leuradministration pendant la paix leur police; l'accord de leurs intérêts avec ceux des métropoles, tout ce cortége de difficultés passant et repassant sans cesse sous les yeux des gouverpemens et des spéculateurs politiques , a sou-
vent porté les uns et les autres à rechercher
et à désirer de prendre un parti définitif sur. ces chagrinantes propriétés. Ce n’est pas d’au-
jourd’hui qu’on s'en est occupé, et les auteurs
qui, dans l’autre siècle, se sont fait une renommée par leurs prédictions sur lescolonies, ue faisaient que répéter ce qui fut connu ei
M das ra
proposé, presqu’à l’époque de leur découvertes Par exemple, qui croirait que le plan d’un abandon général. dés colonies dâte du temps de Charles-Quint ? Dès lors il enétait question, et il ne manquait pas de gens réputés pour leur sagesse et pour leur prévoyance, qui proposaient Vabandon de ces possessions, dont l’éclat ne les éblouissait pas, qu’ils jugeaient brillantes en apparence, mais ruineuses en réalité. Îls puisaient leurs motifs dans la dépopulation à venir de l'Espagne en faveur de ses colonies, dans l'impossibilité de les défendre ét de les contenir, ainsi que dans l’inutilité de Changer J’Espagne en facteur de toute l'Europe avec PAmérique, de la charger de lui porter les produits de l’industrie européenne, à défaut de la sienne. propre, et, par des approvisionnemens insuffisans, d’entrenir les colonies en état de pénurie sans en sortir elle-même, Il faut l'avouer, l'avis a été prophétique ; la prophéue a été accomplit de la manière la plus litté. rale. Cette doctrine n’a pas péri en Espagne; elle ÿ est encore celle de beaucoup de monde, et les événemens uctuels ne peuvent que l'avoir
confirmée. Elle est en Angleterre celle de beaucoup d'hommes d'Etat et d'écrivains distingués; Arthur Young la proclame dans le troisième volume de ses Foyages en France, et déclare positivement que l'abandon général des Antilles par les Européens , et la réunion de ces îles dans une seule puissance , serait aussi avantageuse à l’Europe qu’à elles-mêmes.
‘Le ministre Turgot, dans une occasion aussi soiennelle que le permettaient alors sa position et son âge; annonça la scission de l’Angleterre et de l'Amérique : d’était à Pépoque de la paix qui termina la guerre de 1756. Devenu ministre, à la première annonce’ des différens qui éclataient entre l'Angleterre et ses colonies, il rappela au Conseil sa prédiction ; il l’aggrava envore; il la généralisa pour toutes les colonies; il insista snr la nécessité de ne pas se méler à ces dangereux débats, sur celle de les abandonner à leur cours naturel et à leur issue infaillible; enfin, il célébra la sagesse des Gouvernemens qui sauraient.se détacher volontairement de leurs colonies, et prévenir une scission inhérente à la nature même des choses, ‘
Ainsi parlait Turgot au Conseil. Le Mémoire qui fait foi de ces dispositions se trouve partout. F
On n’a pas manqué non plus de plans moins tranchans. Abandonner tout d’un coup d’immenses colonies , sans avoir préparé aucun moyen de remplacement pour soi, ni aucun frein pour elles, devait paraître bien hasardeux. Le passage de la possession à l'abandon laissait un vide effrayant. On a donc abandonné le principe de ce plan, et l’on s’est mis à rechercher ce qu’on pourrait lui substituer. En abandonnant l’idée en, général, on a voulu en faire des applications particulières , qui tenaient plus de l’amélioration praticable dans quelques parties des colonies, que d’une résolution définitive sur leur état, sur leur conservation, ou sur leur abandon. Etrangers et nationaux, tous y ont travaillé. Ainsi, tandis que des ministres ou des serviteurs de l'Espagne recherchaïient les moyens de donner de la valeur à ses colonies, et de-les faire valoir les : unes par les autres, les ennemis de cette puissance s’occupaient de plans qui les lui ravis-
saient, ét qui faisaient tomber du tronc ces. superbes rameaux, :
Un écrivain, dont les recherches sur les co- Jonies ont fait la réputation, a contribué à donner encore de la célébrité à ces questions. Il n’a pas balancé, dans l’énoncé de ses propositions sur les colonies, à les déclarer séparées des métropoles, par le seul effet de la civilisation et du temps; il a prononcé le divorce entre lies : mais arrivé à l'indication du parti qu'il y aurait à prendre sur une partie du globe aussi étendue, anssi intéressante, influente sur PEurope autant par son absence que par sa présence, par sa séparation comme par son union ; là, Pauteur, si tranchant dans li théorie, perd de son assurance ; 1} hésite, il se trouble, il finit par retomber dans l'indication des plus misérahles expédiens, Son plan ne
présente aucune issue, aucune porte de sortie days l'immense difficulté qu'il a osé élever ; et, semblable aux géans de la Fable , il reste enseveli sous les montagnes qu’il a entassées.
Nous allons examiner tous ces systèmes; ils péchent tous par le même principe, qui est un
égal oubli de la nature des colonies et celui d’une bonne organisation coloniale. Ces plans se rapportent originairement aux Colonies espagnoles , les seules qui, avant la séparation de l'Amérique du nord, avaient, par kurétenduc, pu porter les métropoles vérsunesemblabledékbération. Mais le principe qui la produisait chez elie, n’en est pas moins apphcable aux autres colonies, et le devient tous les jours davantage. On peut réduire à deux espèces tous les plans relatifs aux colonies, ceux d'abandon et ceux d'amélioration. Ceux-ci peuvent varier à l'infini : aussi ne peuvent-ils point faire le sujet de cette discussion; elle ne doit embrasser qu’un plan général, ou bien les plans qui portént avec eux quelque chose qui retrace le caractèreide la généralité. We
Parmi ceux decet bre setrouvesans doute au premier rang le projet du cardinal Albéroni, qui, considérant les Philippines comme l'intermédiaire de l'Amérique et de l'Asie, voulait les lier ensemble, en donnant la liberté du commerce à ces îles ; qui, dans son projet, devenaient l’entrepôt des deux mondes. C’est sû-
rement une grande conception commerciale, beaucoup supérieure au temps qui la vit naître; mais ce n’est que cela. La question n’en reste pas moins entière; et il est même probable que l’auteur de ce projet ne faisait que pousser, sans s’en douter, ces colonies vers leur maturité, c’est-à-dire, vers leur séparation de la métropole. Alors celle-ci n’avait plus d'intérêt à sa colonie, et la colonie, de son côté, n’avait plus à ressentir la dépendance de la métropole , époque toujours certaine pour leur séparation.
Le prince de Nassau et l'amiral d'Estaing, voulant sans doute payer à l'Espagne un tribut dé zèle et de reconnaissance , ont fait chacun , de leur côté, des propositions semblables , quant au fond; mais aucun n’aborda la question véritable. Leurs idées s’arrêtaient toujours à la circonférence, sans pénétrer dans l'intérieur des colonies. Avant eux était venu l'abbé Raynal, qui, quoique pourvu de toutes les connaissances coloniales positives, ne sut, pas plus que ses devanciers, proposer rien de vraiment applicable aux colonies. On en jugera par la nature
de ses expédiens, qui se bornaient à demander l’union des Européens avec les Indigènes, ressource d’un genre tout neuf, qui ne faisait
qu augmenter le mal, en donnant à la popu-
lation , qui doit être contenue, un ascendant
sur celle qui doit la réprimer , tel que l’ordre
colonial ne peut jamais le comporter.
Reste donc lesystème d’un abandon sl et simultané des colonies.
Les premiers plans portant sur la continuation de la dépendance des colonies, conservent tous les inconvéniens de l’état actuel : la subordination d’un continent à l’autre, la disproportion des métropoles avec hub. colonies ; la diffusion immodérée des administrations, l’absence de l'œil du maître; toutrestesous le coup des inconvéniens actuels, c’est-à-dire , sans redressement dans les parties ies plus séitellie. Dans une question aussi majeure, il importe fort peu que des adoucissemens presque accidentels, ou locaux , soïent accordés aux colonies, qu’elles aient quelques avantages de plus ou de moins, Ce n’est pas la question; celle des
colonies est une question d’état : seront-ellei libres ou non? La voilà dans son essence : les plans d’Albéront, de Raynal et des autres , n’y touchent en rien, et laissent, éomme par le passé, les colonies à la discrétion des métropoles. Or, voilà précisément ce à quoi il s’agit de parer, et ce qu’on ne fait pas dans ces plans, dont aucun n’atteint le mode de l’existence des colonies. L'abandon complet est un extrême, une espèce de coup de désespoir, reprochable tant à l'égard de l'Europe qu’à celui des colo ñies, C’est de la part de la métropole un aveu tacite d’une impuissance qui renferme toujours quelque close de honteux: car c'est se reconnaître inhabile à gouverner ses colonies:
L’abandon' général livre le cvlon à la merci de l'indigène, dont l'émancipation présente , pour lasüreté din colon: les plus grands dangers. L’ibandon rompt brusquement la cours des relations étatilies entre l'Europet l'Amérique, et boulkverse à la is les deux pays: IFintroduit dans l'Amériqueun désordre et uneiconfusion égilement préjudiciables à toutes les deux:
DES COLONIES. a87
En livrant l'Amérique à elle-même ) Sans préparation provisoire, sans lui mettre en main le fil qui doit la diriger dans le labyrinthe où on introduit, on l'expose à des troubles, à des se- Cousses qui influent sur-le-champ surson commerce, et dont le contre-coup se:fait aussitôt ressentir en Europe: Qu’on en juge par ce qui est arrivé À Saint-Domingue: comment se gou- Vérnéra un grand pays comme Amérique ? en monarchie ou en république? en monarchie umiverselle ou en monarchie séparée ?’en république générale séparée où fédératiye ? Que de questions ne s'offrent pas À la fois aux nouveaux affranchis ! À combien‘detroubles ne donnentil8 pas ouverture ? et combien ces troubles ne doivent-ils pas réagir sur l'Europe en troublant son eommerce avec l'Amérique ? Le plan est bon en lui-même; mais lé fond, tout excellent qu'il est, se trouve vicié par ces accessoires déféciueux.. Cër’estque dans un plan méthodique et calculé'que Fon peut-opérer sans secousses la séparation d'un aussi grarid pays que l’Amérique. see L’Angleterre, manufacturière et commer-
çante, ne doit voir, dans les colonies, que des débouchés pour ses fabriques. C’est aussi sous ce point de vue qu’elle considérait l'Amérique espagnole, lorsqu’en 1765 elle souscrivit au plan généralement attribué au général Loyd d’affranchir l'Amérique espagnole. Trop faible pour la garde de contrées aussi vastes, et déja occupées parune population très-peu favorable à tout ce qui est Anglais, elle se restreignait aux profits du commerce avec l'Amérique, et renonçait à la souveraineté pour le bénéfice du négoce, qui, dans le fait, la compensait bien : du reste, elle appelait les Américains à décider eux-mêmes de leur sort.
Ce plan retraçait tous les inconvéniens de ceux que nous venons de parcourir ; il a de plus celui de provoquer plus directement : 5 troubles en Amérique, en constituant les Au. ricains juges de leur propre sort. L'expérience a appris le danger de ces sortes d'appels : il augmente suivant les localités, et sûrement il n’y en a pas qui lui soient moins favorables que celles de l'Amérique. Loin de linterroger sur son établissement , il faudrait lux en pres-
crire un , s'occuper de prévenir que le premier moment “es liberté ne fût pas le dernier d’une parte de sa population et Fous deses s relations avec l’Europe.