‹ Des colonies, et de la révolution actuelle de l'Amérique [microforme]Chapitre 38 sur 49 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Plan pour les Colonies.

Les principes de l’ordre colonial ont été établis; des faits nombreux et importans ont été cités à l'appui ; la séparation des colonies avec les métropoles a été démontrée inévitable; les attributs des deux espèces de séparation sont constatés : que reste-t-1l pour compléter cette question, sinon d'exposer un plan général fait pour être substitué à l’ordre de choses qui s’écroule de toutes parts? Un ouvrage qui se bornerait à l'exposition de l’état colonial en général , et à celle des dangers actuels des colonies, ne serait-il pas un ouvrage incomplet ? Ne laisserait-il pas à désirer la partie la plus essentielle, la partie réparatrice ? À quoi bon sonner l’alarme sur les dangers de ces précieuses possessions , si l’on n’a rien à mettre à

côté de ces lugubres avis, ni à la place des Causes actuelles de cette catastrophe? Ce ne seront pas des poëmes sur les colonies perdues qui les rendront à l’Europe, ni qui les lui conserveront sous une autre forme; mais ce sont de bons et solides arrangemens qui peuvent seuls les lui faire retrouver, et plus productives, et plus réellement utiles, hors de sa dominatiou propre, qu’elles l’étaient sous elle. Depuis quarante ans, les écrivains «et les spéculateurs politiques ont ambitionné la facile gloire d'attrister l'Europe pat l'annonce de la perte de ses colonies , sans qu'aucun ait dit ni d’où venait le dommage , ni comment il pouvait être réparé. Le malheur des circonstonces a seul amené cette question, et c’est la ruine qui force de parler de la reconstrüction. Lorsque le respectable abbé M HAESS s’amusait à fabriquer pour l’Europe un mode d'existence platonique, on pouvaitsourire deses idées, en applaudissant à ses intentions : l’état de l’Europe n’indiquait pas le besoin d’un rajeunissement qui ne pouvait s’opérer que par le changement complet de ses institutions politiques; mais ici c’est tout

lé contraire : l’ordre colonial est détruit ; les colomes sont dans un désordre général qui les met en guerre avec l’Europé, en guerre avecellesmêmes, qui les ruine et ruine les autres: Ÿ eut-il jamais un pareil mal, ni un pareil besoin de remède? Il faut songer à re-

nouveler le mouvement d’une machine qui s’arrête de toute part, et prévenir sa dissoluuon. Un plan pour les colonies doit porter sur trois points principaux.

1°. La séparation complette et absolue avec les métropoles, celles de l'Inde exceptées, pour

‘les raisons que l’on dira ‘plus bas.

2°, Leur formation en états libres ét indépendans, sur les proportions les plus convenables à une bonne administration.

3°. Tous les arrangemens convenables à ce grand acte, émanant de la dégision de lEurope : autrement , au lieu de faire le changement, elle le recevra d’une multitude de de fortuits, comme elle reçut primitivement ses colonies à l’époque de la découverte; lle les perdra comme elle les avait acquises; chose qu'il faut éviter à tout prix, car il faut ensuite

passer des siècles à redresser les défectuosités que l’on a laissé introduire dans létablisse-. ment même. Un acte de cette étendue et de cette importance ne peut être que l’œuvre d’un Congrès, seul centre d’antorité et de lumières, capable d’opposer une digue à des maux qui, sans ce Secours, dureront encore pendant bien des années, ensanglanteront les colonies et l’Europe , les ruineront toutes les deux, et laisseront les deux parties méditant sur des ruines ; sur le tort réciproque qu’elles auront eu de n’avoir pas. commencé par arranger leurs différens. Malheureusement c’est ce qui arrive dans toutes les grandes affaires : on n'y regarde qu'après de longs malheurs. L’excès du mal fai seul courir à un remède quelconque, et c’est lorsqu'il est monté au comble, que lon se met en mouvement pour en détourner quelques effets. On ne peut pas jouer un jeu plus désespéré, et cependant tel est celui que l’on joue avec les colonies, comme on l’a joué avec la révolution de France. On l’a regardée froidement devenir la révolution du monde; on pouvait en 1792, ce que l’on a pu en 1814 et

1815, et sûrement à meilleur marché. Plutôt que de prévoir ou de prévenir, on s’est larssé conduire jusqu’à ce point qui touche au désespoir, et qui donne aux hommes l'esprit et le courage qui naissent des situations violentes. Que l'on n’en fasse pas de même pour les colo- nics : car là tout est et reste irréparable. Lorsque l'Amérique sera dévastée, sa population massacrée, lorsque les Nègres et les couleurs ennemies des Blancs auront pris sur ceux-ci un dscendant décidé , quel remède apportera-t-on à ce déluge de maux ? Quelle longue suite d’années pourrétablir cette population, saus laquellé PAmérique est comme si elle n'existait pas!

Quelle autre suite d’annécs pour renouer les anciennes relations, lorsque les sources en auront été long-temps interrompues ou détournées !

Les colonies prêtent à Pétablissement d'u grand nombre d'Etats. L’aggrégation de quelques régions coloniales forme un ensemble que la nature paraît avoir, rapproché dans la vue de leur donner les moyens d'exister en com mn, ét eomme pour leur indiquer qu'elles

DES COLONIES. sg

doivent vivre sous les mêmes lois. Ainsi, sur: le continent américain , les barrières entre les Etats semblent avoir été formées des mains mêmes de Ja nature qui, en Amérique, a tra vaillé à plus grands traits qu'en Europe. Les contrées qui s’y trouvent renfermées sont placées par elle sous une loi de communauté d'intérêts, et par conséquent d'existence. Ainsi les trois archipels des Antilles, des Philippines, et des Molusques sont évidemment destinés à être réunies : la convenance qui l’indique frappe les yeux à la première inspection. De même sur le continent quelques contrées appellent la communauté d'existence, résultant d’une communauté de facultés et de propriétés ; ainsi, les Etats - Unis, renfermés entre la mer, les Apalaches , le Saint - Laurent, et le golfe du. Mexique, sont faits pour remplir eet espace, et tendront sans cesse à le faire, jusqu’à ce qu’ils aient accompli une destinée qui est marquée à trop de signes pour qu'ils puissent ne pas l’y reconnaître. La région comprise entre l’'Amazone et l'Orénoque ,leChili et le Pérou, ne sont pas moins bien dessinés > €t leurs flancs sont couverts par les plus grands fleuves ou les plus

hautes montagnes du monde, pendant que lenr | front l’est par l'Océan. Que Pon compare ces | barrières-avec celles dout on est si fier en Europe; ces mers appelées fleuves avec les filets d’eau qu’en Europe on décore aussi du nom de fleuves , que l’on franchit en tout temps et de toute manière, et l’on reconnaîtra la supériorité du nouveau monde sur Pancién, pour accomplir des divisions d'Etat bien adaptées au repos des peuples. C’est bien là que la doctrine des limites naturelles trouverait son application. Dans ces derniers temps ellea eté appuyée par l'appareil de la victoire qui tendait à fure une application fausse d'un principe très-bon en lui-même. Les limites des Etats me sont point le produit de calculs réguliers, mais du hasard et de mille causes impossibles à déterminer. Une fois constitués dans cette forme, protégés par la prescription, il'est bien difficile de les en faire sortir. La plus petite correction a coûté quelquefois des siècles de combats. Entre des Etats établis depuis long-temps , coexistantavecdesrapports anciens, l'application de ce prineipeouvriraitles portes à arbitraire, à la violence, aux dangers ; le plus fort aurait

toujours besoin de toucher à sa frontière, tantôt pour une raison, tantôt pour une autre. La justice et l'intérêt général sontalorsles barrières naturelles entrelefortetlefaible; parconséquent iln’y a pointde barrières naturelles, proprement dites, entre les Etats qui sont des êtres moraux encore plus que des êtres matériels; etlesens de cette expression doit être transporté du physique au moral, de manière à ce que les barrières naturelles des Etats ne puissent être également partout que la justice. Mais ce qui est de toute vérité, comme dc toute nécessité, entreles Etats déjà existans , dans l’ordre des sociétés établies, quidoiventsesupporteravecleursinconvéniens, comme les propriétaires et les particuliers se supportent entre eux avec leurs défauts, n’a pas la même application sur des terres neuves, affranchies de tout devoir de communauté, et

sur lesquelles aucun droit, ni aucun intérêt ne peut être atteint : c’est ce qui aura lieu dans l’éta-

‘ ‘blissement des états coloniaux : ne rencontrant ‘ aucun intérêt préexistant, n’en blessant aucun, ‘ilreste un bien sans mélange. Il faut remarquer qu'il n’y aura à sanctionner que ce qui existe

déjà : car dans la séparation avec l'Espagne, l'Amérique a suivi les grandes divisions que la nature lui a indiquées et que le Gouvernement avait adoptées. Les Congrès des nouveaux Etats se sont formés d’après elles sans aucune connexion entre eux ; ainsi le Congrès du Mexique n’a rien de commun avec celui de Buenos-Ayres, celui-ci avec le royaume de Terre-Ferme.

L’attribut distinctif des nouveaux Etatsestla position maritime : il n’y en a pas un seul qui ue possède une grande étendue de côtes, et de fleuves qui permettent à la navigation de pénéirer fort avant dans les terres. La conformation de l'Amérique lui donne cette faculté, Dans le nouvel état des peuples, la position maritime et la navigation qui en est la suite, renferment pour eux les plus grands avantages. Pour s’en convaincre , il n’y a qu’à voir les progrès que les Etats-Unis ont fait dans l’espace detrente-six ans: quel Etat parement continental aurait pu y atteindre? En Europe on ne peut comparer les parties des Etats situés sur la Mer ou sur les fleuves à celles qui en sont éloignées. La

Hollande doit à cet attribut d’être le pays de l'Europe le plus peuplé par lieue carrée; la Bretagne, déserte dans son intérieur, renferme sur ses côtes la plus grande population de chaque province de France en particulier ; la facilité des subsistances et la multiplicité du travail offert par la mer en sont la cause Cette position agira avec la même force en faveur des nouveaux Etats, qui trouveront dans le bonhcur de leur position d’abondantes sources de prospérité.

Le mode particulier du Gouvernement de ces nouveaux Etats ne peut faire partie de cet examen : quel que flt à cet égard le parti que la considération d'aussi grands intérêts porterait à prendre, le fond même du plan, celui

de l'indépendance des colonies , et leur division en Etats séparés , n’en serait point affecté, et l’Europe ne retirerait pas de moindres fruits de l’état monarchique, qu’elle ne le fait des Etats républicains, tels que sont les Etats-Unis ; parce que ce n’est point par leur mode de gouvernement qu'ils Jui sont utiles, mais par les scules conséquences de leur indépendance,

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