CHAPITRE XXVII
Avantages, Pertes et Dédommagemens dans le Plan des Colonies.
La division de ce chapitre est. commandée pie nature-du sujet: il faut démontrer, . Quels seront pour les colonies. les avan-
ge de ce plan;
2°. Quels seront les avantages dé l'Europe en général, et ceux de dise Etat e en er culier ; - 3°. Quels sont les ue appli- ‘ cables aux parties perdantes.
Si la liberté est Je principe de tout bien dans un État, si les gênes ont constamment produit les effets les plus désastreux aux colonies, si
elles n’ont commencé a lieurir qu’avec le retour de la liberté, comment douter que cette liberté, dans toute son étendue, ne fût pour elles du
DES COLONIES. 3ot
plus grand prix ? La liberté des colonies, même les plus libres, n’est pas encore la vraie liberté: c’est la diminution de l'esclavage, mais ce n’est pas la liberté dans son sens naturel, dans sa véritable acception: on les dit libres par comparaison avec leur ancien état et celui des autres colonies. Ainsi, des colonies hvrées auparavant à des Compagnics, ont maintenant la liberté de commerce avec la métropole, et sont pour cela appelées et réputées libres; mais de Jà à la vraie liberté, quelle distance! Ont-clles leurs lois propres, leur administrstion personnelle , leur commerce ouvert à tout le monde? Sontelles sujettes aux lois d’autrui, à une administration étrangère, à des querelles étrangères ? Elles ne sont donc pas libres, et ce serait leur insulter, ainsi qu’à la raison, que de les considérer comme telles dans leur état actuel. Cependant, le seul allégement de leurs chaînes, quelques adoucissemens à leur sort ont suffi pour faire fleurir les unes, pour améliorer les autres. L’Amérique rend le double en métaux et en productions, au bout de dix ans d’une liberté de commerce, bien mal modifiée, Saint-
Domingue, libre en 1722, est déjà, en 1745, le roi des colonies ; il en est de même partout où on a soulevé leurs chaînes; partout elles se sont ravivées et ont changé de face. Que serace done quand à cette ébauche, à cette ombre de liberté, en succédera la plénitude et la réali? Ce sera comme aux Etats-Unis dont la population et le commerce doublérent dans un espace de vingt:trois ans. Ce prodigieux accroissement résulte des avantages suivans :
1°, D'une administration propre, et par Con séquent éclairée sur leurs besoins, d’une administration fixe au lieu d’une administration versatile et sans base, comme doivent être toutes celles qui opèrent de loin, sous l'inspiration d’administrateurs passagers, €t Sans attachement pour le sujet commis à leurs soins. Le changement à cet égard serait la source de bienfaits incalculables ; où, si l’on peut les apprécier, c’est par la somme des maux qu'a produits son absence; son heureuse influence s’é-
tendrait à tout : gouvernement, police, ins+
truction, mœurs, arts, COMMErCe , culture , tout se ressentirait de la présence bienfaisante
d'une adihinistration locale. Quelles contrées . y prétenit davantage que les colonies, par la fécondité dé leur sol, par la variété de leurs productions, par l’heurénse disposition de toutes leurs parties? Quand il éxistera au milieu lelles un mobile actif, äppliqué à développer ces Bermes féconds , avec quelle force ne pousse ront-1ls pas, ét ne répondront-ils pas aux soins qu’ofi leur donnera ?
2°, Dela libérté di commerce. La révolution des colonies la leur donnera avec l’univers entier. Qu'on en Calcule, si l'on peut » les effets pour elles. Si, restreintes à celui de leurs métropoles, ellés ont cepéndäït trouvé le moyen de prôspérér, que re féroht-elles pas quand elles auront la bértié de demander tous leurs besoins à tous lés points du globe, de s'attacher à ceux où elles trouveront leurs avantages, commé de leut bortér en échange les produits de leur cru qui peuvent léûr convenir! Quelle richesse nouvelle né résültera Pas pour elles de cé redoublement d'activité ét de consommation au-dehors et au-dedans! Quel encouragement pour multiplier des produits qui me seraient
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plus, comme autrefois, renfermés dans un soul canal et bornés à un seul débouché, mais qui auraient dorénavant le globe entier pour débouché et pour entrepôt ! Combien de productions que les gênes de leur situation ont fait méconnaître, ou laissé perdre ? Combien qui , à défant de culture, languissent sans valeur parce qu’elles restent. sans acquéreurs , et qui mieux exploitées et plus connues acquerront un prix véritable et ajouteront aux jouissances du monde entier!
3%. De l’affranchissement des querelles de Europe.
Ces querelles ont été et elles sont encore le fléau des colonies, qui n’y ont aucun intérêt , qui en ont un tout contraire; qui, destinées uniquement à produire et à consommer, 6 doivent jamais par leur essence participer à des débats dont le premier effet est de porter sur leurs productions et sur leurs consommations : dès que la guerre éclate entre les métropoles, les colonies en deviennent le théâtre. Les ora-
ges formés des brouillards de la Tamise et de
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fa Scine vout foudre sur l'Asie, sur l'Amérioù O0!
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que, sur les Moluques et les Antilles. Les productions s’arrêtent devant la crainte qu’inspire le corsairage et ses mille embtches : voilà les colonies hors d'état de recevoir et de donner, d'exporter ni d'importer. Leur perte arrive des deux côtés pour une cause dans laquelle elles n’ont pas une ombre d’intérét. À cet égard le sort des colonies a été vraiment déplorable et cruel; elles existent pour l’Europe depuis trois cents ans; elles en ont passé les deux tiers sous la main de maîtres féroces, occupés de s’expulsermutuellement et des’exterminersur leurs ruines sanglantes. Le reste de ce temps, depuis que la guerre a admis des procédés moins barbares , a été employé en querelles dont le résultat, uniforme pour elles, fut toujours d’être conquises tour-à-tour, de changer de maîtres, et d’être dérangées dans tout le cours de leurs Opérations, pendant celui de la guerre et même long-temps après sa fin.
Nous bornerons cette énumération à ces trois effets principaux : il s’en présente mille autres ; mais ceux-ci les renferment tous, et suffisent à l'exposition du sujet,
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Si les colonies trouvent dans leur séparation avec l’Europe les avantages que l'on vient d’exposer, l'Europe, à son tour, n’en obtient pas
de moins grands par ce même moyen.
La majeure partie de l'association européenne n’a point de colonies : elle les acquerra toutes dans un plan général d'indépendance; car elle pourra commercer avec toutes, seule chose qui constitue l'utilité des colonies.
De leur:côté, les puissances coloniales gagneront les frais ordinaires de garde, qui dépassent les revenus ordinaires de la souveraineté et les frais extraordinaires de leur défense en temps de guerre. Elles y gagneront la perte qu’elles faisaient pendant la guerre sur le commerce de ces colonies, dont la guerre ralentisait et renchérissait les produits, dont la guerre élevait les assurances, en mulüpliant les dangers et les chances de la navigation. Cette perte était commune à toutes les puissances coloniales et non coloniales; seulement elle était plus sensible pour les premières, à mesure qu’elles étaient plus richement possessionnées aux colonies. Ainsi, l'Espagne, qui, en
temps de paix, recoit de l'Amérique plus de 300,000,000, et qui en envoie 100, est blessée, en raison de la grandeur de sa fortune coloniale. I] faut joindre à ce premier avantage les frais des guerres coloniales ; il n’y en a point qui ne coûte des sommes immenses, La guerre d'Amérique a coûté à la France un milliard et deux milliards à l'Angleterre. Dans ce moment l'Espagne ne sait où prendre l’argent dont elle a besoin pour la guerre avec ses colonies. L'Europe gagnera donc tout ce qu’elle cessera de dépenser pour ce dispendieux objet. La cessation d’une grande dépense équivaut à une acquisition positive de revenu.
On a établi plus haut, que les colonies, débarrassées du joug de l’Europe, deviendraien] plus florissantes.
L'administration rersonnelle, la liberté du commerce, la cessation de toute querelle coloniale, seront la source de cette prospérité. Mais en prospérant, ces colonies ’éprouveront-elles pas plus de besoins ? Une plus grande population ne consommera-t-elle pas davantage? Une plus grande richesse n’accroitra-t-elle point ses
besoins , et avec eux les moyëns d'y satisfaire ? Les fournisseurs-nés des colonies auront done davantage à leur livrér? Les magasins obligés de ces colonies auront donc aussi plus à recevoir ? Et où sont ces fournisseurs et ces magasins? N'est-ce pas en Europe, ou plutôt n’estce pas elle qui est à la fois le fournisseur et le magasin ? Si, pour quelques productions du sol, l'Europe et les colomiés ne peuvent sè passer les nes de l’autre, celles-ci, pour lindustrie, ne peuvént se soustraire au besoin qu’elles ont de l'Europe. A cet égard, il ne peut y avoir dé parité entre elles; et, pendant bien des siècles encore, les colonies n'auront pas ceite industrie, qui pourra Îles affranchir du tribut qu’elles paient à celle de PEurope. L'industrie est l'apanage des Etats tout formés; elle s’alimente de l’excédant de la culture et de la navigition; elle demande du temps pour la perfection des arts, comme pour Vinstruction des ouvriers. L'industrie arrive dans les Etats, comme le chapiteau est placé dans Védifice, lorsqu'il est tout-à-fait élevé. L'Etat se forme, s'organise, se pourvoit peu à peu du
nécessaire , ct ne s'élève à l’industrie que lorsque ses besoins de première nécessité sont à peu près remplis, Or, les états coloniaux ne font que de naître; ils ont à parcourir tous les degrés de leur accroissement, et cette gradation nécessaire assure pour long-temps à lEurope le bénéfice de leur fourniture. Elle a donc intérêt à lcur prospérité; elle-même prospérera avec eux, par eux, et dans la même proportion qu'eux. Qu'on en juge par ce qui s’est passé en Amérique, car son exemple répond à tout. La séparation devait porter le coup mortel à l'Angleterre; ainsi le pronostiquaient les plus grands génies de l’Angleterre et du continent. Eh bien! la liberté de l'Amérique a élevé la fortune de l'Angleterre ; l'Amérique, libre , a prospéré ; l'Angleterre a prospéré avec elle, par elle, autant qu’elle : Amérique, libre, a plus porté, a plus demandé à l'Angleterre, que n'avait et quen’aurait jamais fait l'Amérique dépendante. Heureuse épreuve, qui, confondant les antiques et jalouses maximes du commerce exclusif, a révélé le vrai secret du commerce, et l'a reporté à la hberté, son attribut indélébile ,
qu’on avait si mal à propos attribué à son ennemi naturel, la dépendance et la gêne!
L'Europe n’a plus qu’un intérêt à l'égard de ses colonies, c’est lour prospérité : car, en prospérant, elles produiront et consommeront davantage, et tout l’état comme toute la science coloniale sont renfermés dans ces deux mots.
Ceci apprend aux peuples à passer des sentimens haineux à d’autres plus généreux. Le bonheur de l’un fait celui de l’autre : rien, de sa nature, n’est aussi expansif que le bonheur, et, dans l’état où est l’Europe, espèce de trésor ouvert à tous ses habitans, quel autre intérêt peuvent-ils avoir que celui d’une prospérité commune ? Ainsi Paris, Londres, Amsterdam, se font prospérer mutuellement et se communiquent leurs richesses, sans sent ‘-” et même sans le vouloir, maïs par l'effet cessaire des liaisons que le besoin a formées ei tre eux : le profit s’accroit en raison de la mulüplicité de ces grands réservoirs de la richesse. {l y a plus : c’est que des centres de richesses de cette nature contribuent plus efficacement à la prospérité des voisins que ne font des états
enters dépouryus de cs grands rassemblemens d’hommes, de ces réservoirs de leurs richesses. Ainsi, Londres rend plus à Paris que ne le font dix petits Etats d'Allemagne, ou dix départemens du centre de la France ; et Paris, à son tour, rend plus à Londres que ne le font la Suisse et le Wurtemberg. Que l’on juge par là de co que l’Europe aurait à gagner par l’établissement, sur des bords encore sauvages, de capitales semblables à ces grande villes, habitées par des hommes qui auraient le goût de ses produits, de ses arts, des jouissances qu’ils créent pour elle, et qui se plairaient à les retrouver dans leurs nouvelles demeures. Multipliez les Philadelphie, les Boston; établissez trois ou quatre Mexico, autant de Lima , comme il ne peut manquer d’arriver par la Libération des régions coloniales, et vous verrez quel mouvement recevra ke commerce de l’Europe, vous verrez quels torrens d’or et d’argent couleront vers elle, de ces opulentes contrées’ rendues à la jouissance et à Pexploita-
tion des richesses qui sommeillaient dans leur. sein.
L'Europe en masse a donc beaucoup à gagner au nouvol ordre colonial.
Entrons maintenant dans le détail de l'intérêt do chaque Etat en particulier,
Le Portugzi n’a plus de colonies : il a donc tout à gagner, ot rien à perdre.
La Hollande, en se démettant de quelques points situés aux Antilles, gagne un accës libre dans les colonies de tout le monde. Quel vaste champ ouvert à son industrie, à son génic économe à la fois et actif!
L’Angleterre ne pordrait pas ses colonies , autrement qu’en apparence, et elle regagnorait toutes les autres en réalité. Nous disons que sa perte ne serait quenominale, car la superiorité de son industrie la lui conserverait : sous ce rapport si essentiel, ses colonies ont intérêt à ne pas se séparer d'elle. Mais l'Angleterre gagnerait principalement à ce que l’abandon de ses colonies lui permettrait de ne plus éprouver de partage de forces , et de les porter toutes là où elles sont le plus nécessaires , dans l'Inde. Plus l'Angleterre s'étend, plus elle augmente sa souveraineté on Asie, plus elle a besoin d’y réunir