HISTORIQUE
La fréquence des complications pulmonaires consécutives à l’étranglement herniaire avait échappé aux auteurs anciens dont le talent d'observation nous fait cependant lire encore avec admiration certaines de leurs recherches cliniques. On savait bien que certains médicaments, agissant trop fortement sur le tube digestif, avaient par action réflexe entraîné des troubles pulmonaires ; on avait bien signalé déjà la mort par le poumon d'individus sur l’intestin desquels lipéca avait amené une forte inflammation (expérience de Magendie).
Larrey avait publié un travail sur des hernies accompagnées d’autres maladies graves, suivi de quelques réflexions sur ces complications (1).
Les Annales de la science possédaient l’histoire d’un vieillard opéré d’une hernie inguinale droite étranglée, mort le deuxième jour d’une pneumonie de la partie postérieure et inférieure des deux poumons (Erichsen) (2). Une relation encore plus ancienne de Vincent ayant pour titre : « Congestion des viscères de la poitrine, épanchement des deux plèvres après kélotomie et entérectomie, puis entérorraphie dans une hernie inguinale gauche étranglée (3).»
Mais ces documents avaient passé inaperçus, et nul avant M. Verneuil ne songeait à établir une relation de cause à
(1) Larrey, Journal complémentaire du Dictionnaire des Sciences Médicales (Paris, 4818. p. 315-321).
(2) Erichsen, London Médical gazelle. 19 jfévrier 1841.
(3) Vincent, Journal de Médecine et de Pharmacie, p. 481, 151 (1785).
Be inc
effet entre les congestions pulmonaires et l’étranglement, ni à signaler la fréquence des premières. La raison de cet oubli est facile à comprendre. En présence du tableau saisissant que présente un malade atteint de la grave affection qui nous occupe, devant cet état cholériforme, ce facies grippé, cet état algide, ces vomissements qui appellent un prompt soulagement, la seule pensée du chirurgien est d’intervenir au plus vite, car chaque minute d’attente est une menace de plus pour cet intestin déjà peut-être en mauvais état, une menace pour l'existence du malade.
La dyspnée si fréquente était et devait être mise sur le compte de l’état du système nerveux, de la compression des viscères thoraciques par l'intestin dilaté. Et même, eût-on ausculté les malades, il est peu probable qu’on eût diagnostiqué l’affection pulmonaire, tant ces lésions sont insidieuses, car ainsi que le dit M. Ledoux dans sa thèse (1) :
« Ces congestions ne sont pas reconnues à temps :
»1° Parce que les malades meurent trop tôt;
»2% Parce que l’on néglige la percussion et l’auscultation, soit qu'aucun phénomène thoracique n’attire l’attention, soit qu’on attribue l'oppression et la gêne de la circulation pulmonaire à l’affection principale ;
.»3° Parce que dans le seul cas où l'examen de la poitrine a été fait, il n'a rien révélé de notable ;
»4° Parce que la grande variété des signes rend incertain le diagnostic précis de la congestion pulmonaire. »
Et cependant il serait d’un immense intérêt de diagnostüquer à temps ces lésions; on pourrait éviter, ou tout au moins prévoir ces morts soudaines dont M. Verneuil parle dans les termes suivants : « Ces catastrophes nous impressionnent toujours péniblement, car elles nuisent infiniment à
(1) Ledoux, loc, cit.
ph
l’art, dont elles montrent l'incertitude; au praticien, dont elles ébranlent le crédit ; à la science enfin, lorsque l’exploration clinique et cadavérique reste muette (1).»
Ce fut en 1869 que M. Verneuil, le premier, cherchant à élucider la cause de la mort rapide de plusieurs malades atteints de hernie étranglée et qui paraïissaient dans les meilleures conditions pour être guéris à brève échéance, signala cette complication de l’étranglement. Il démontra par plusieurs observations suivies d’autopsie qu’une congestion pulmonaire pouvait se développer et évoluer rapidement (2).
L’attention une fois portée sur ce point, de nombreuses observations en furent rapidement recueillies. La thèse du D' Carret (1869) est écrite dans le mêine ordre d'idées.
Deux ans plus tard (3), en 1871, à propos d’un cas de mort rapide dans un étranglement herniaire signalé par M. Trélat, M. Verneuil apporta de nouveaux faits de congestion pulmonaire avec algidité dans les hernies étranglées (4).
Dans sa thèse (1873), M. Ledoux expose assez complètement les idées de son savant maître, il nous présente une série d'observations recueillies tant dans leservice de M. Verneuil que dans celui de M. Trélat: ses conclusions sont justes:
«1° L’étranglement ne borne pas son action à l’intestin et au tube digestif;
» 2° Il réagit sur le système du grand sympathique en entier (b), sur le pneumogastrique et la moelle, il abaisse la température, modifie les battements du cœur et les mouvements respiratoires ;
(1) Verneuil, Gazelte hebdomadaire, N° ?2, 1869.
(2) Verneuil, De la mort prompte après certaines blessures ou opérations (Gazette hebdomadaire, 1869).
(3) Bulletins et mémoires de la Société de chirurgie, 1871.
(4) N. B.— Voir ces observations dans les thèses de MM. Mullois et Ledoux.
{5) Nous verrons plus tard ce qu’il faut penser de cette asserlion.