La répétition des couleurs
Dans ce qui précède, nous avons souvent parlé de la couleur s’allhant à la forme et au dessin. Mais il arrive fréquemment que, la symétrie ou d'autres caractères de régularité faisant défaut, l'impression esthétique est principalement basée sur une identité ou une répétition de couleurs. Nous allons en donner quelques exemples.
Les marbres et quelques corps analogues doivent leur beauté à l'alternance de veines ou de taches irrégulières dans lesquelles les mêmes teintes se reproduisent. |
- Dans les tapisseries décorant les murs d’une salle, on cherche presque toujours à établir une relation de ton entre des parties dissemblables. Par exemple dans les bordures on introduira des couleurs habituellement plus saturées, mais de même ton que les dessins du fond, de manière à établir une harmonie de nuances.
Le regard se plaît de même à retrouver une même couleur dans des parties d’un ameublement qui, sans cela, seraient disparates. Il n’est pas de règle plus commune que celle de donner la même nuance aux différents meubles d’une chambre, et le charme d’objets assortis par leur couleur est trop connu pour que nous ayons à insister sur ce point.
Dans une toilette de femme, le rappel d’une même couleur dans les nœuds du chapeau, du corsage et
de la jupe, se retrouvant peut-être aussi dans les chaussures, les gants, lombrelle, l'éventail, a toujours eu un caractère de grande élégance. Il est à remarquer que cette similitude de teintes dans les ornements doit être aussi complète que possible, et qu’il ne faut pas se borner à une similitude de ton : des nœuds d’un rouge vif mélangés avec des nœuds d’un rouge moins éclatant feront moins bon elfet que si la même nuance est partout exactement répétée. Mais les ornements peuvent être du même ton que l’étoffe même du costume, avec une différence de saturation ou d'intensité : garnitures de velours sur salin, laffetas ou laine de même ton, etc.
Si le ton est différent, on devra suivre les règles exposées plus haut pour la juxtaposition des couleurs, et établir une harmonie d’analogue ou de contraste, mais en conservant la même teinte pour tous les ornements, à moins qu’une disposition symétrique ne justifie des alternances.
Je terminerai ce chapitre par une remarque analogue à celle que j'ai placée à la fin du chapitre précédent : c’est seulement au point de vue physique que nous avons examiné ce qui à trait aux impressions de couleurs, et si les règles que nous avons rappelées ont d'importantes applications aux arts décoratifs, leur rôle est très secondaire dans le grand art de la peinture. Le peintre d'histoire, de genre ou de paysage ne cherche nullement à former des assemblages de couleurs agréables par eux-mêmes;
son but est de reproduire l'impression que lui fait
ressentir une scène de la vie humaine ou un tableau de la nature. Cette impression appartient essentiellement au domaine intellectuel, quoique pour lexprimer il soit forcé de recourir à des moyens matériels, et particulièrement à l’imitation des objets qui S'offrent à ses yeux.
En imitant, l’artiste se trouve appelé à employer des couleurs qui caractérisent les objets, il ne peut les changer à son gré. Sans doute, sauf dans quelques cas exceptionnels, il évite de peindre des objets laids en eux-mêmes, parce qu’ils produisent sur lui une impression pénible qu’il n’est pas enclin à reproduire; mais le but essentiel est placé au-dessus des impressions de l’ordre physique. Cette imitation, d’ailleurs, n’est pas servile; le peintre ne s’efforce pas cle faire illusion, de réaliser un trompe-lœil; il se préoccupe de traduire une idée, un sentiment, dans une langue qui parle aux yeux; et de même que le poète, sans négliger l'harmonie des sons qu'il emploie, s'attache bien plus à l’idée qu’ils expriment, de même le peintre, en faisant appel aux beautés de forme ou de couleur, veut avant tout leur faire rendre une pensée. Pour y parvenir, tels artistes, plus sensibles à la forme, s'adressent surtout au dessin; d’autres, les coloristes, cherchent de préférence leurs forces et leurs ressources dans la couleur; mais pour ces derniers, pas plus que pour les premiers, le but n'est pas de séduire l’œil par des jeux de lumière.