LE GOUT, L'ODORAT, LE TOUCHER
Plusieurs auteurs ne concèdent qu’aux sens de la vue et de l’ouïe le privilège de susciter en nous de sentiment du beau; ils semblent attacher une certaine importance à exclure du domaine de l’esthétique le goût, lodorat et le toucher, comme n'étant pas assez relevés pour y tenir leur place.
On ne peut contester, en eflet, que chez l’homme, à l’état normal, le rôle de ces trois sens ne soit presque toujours négligeable. Cependant je ne pense :pas que, théoriquement, on puisse les ranger dans use classe à part : leur infériorité s'explique facilement, mais non leur impuissance absolue.
Le sens du goût est celui des trois qui est le moins apte à développer des sensations esthétiques. Son rôle dans notre organisation se réduit presque exclusivement à accompagner d’une jouissance sensuelle l'acte de la nutrition, à exciter l’homme à manger et à soutenir ainsi sa vie. Généralement, à peu d’excertions près, les aliments qui nous conviennent hygiéniquement ont bon goût; les poisons et les choses
malsaines ont presque toujours mauvais goût. Ou bien, si l’on se place au point de vue de la théorie de Darwin, on peut dire que s’il a paru sur la terre des races dont le goût fut flatté par des corps malsains, elles ont dû disparaître bientôt, comme les tribus d'Iridiens qui se déciment et se détruisent par Pusage immodéré de l’eau-de-feu.
À côté de ce rôle conservateur de la vie, le goût ne nous sert que fort peu pour nous renseigner sur la nature et les caractères des objets. Tout au plus le médecin ou le chimiste l’utilisent-ils comme indiquant quelque propriété caractéristique des corps.
D'où vient cette infériorité si complète comparativement aux autres sens? Évidemment de ce qu’il esl contraire à nos idées de propreté, basées ellesmêmes sur les règles de Phygiène, de nous servir de notre langue ou de notre palais pour examiner et apprécier ce qui se présente à nous. Et, dans le fait, un homme qui promènerait sa langue, au lieu du regard, sur les objets dont il veut se rendre compte, ne larderait pas à s’empoisonner ou à contracter quelque maladie. Ainsi le goût fonctionne très peu comme un sens dans l’acception psychologique du mot, c'est-à-dire comme une faculté nous meltant en rapport avec le monde extérieur.
Les impressions réitérées que le goût peut nous faire éprouver n’ont pas le caractère esthétique. La raison en est simple : comme nous l'avons dit, Ja répétition des sensations ne constitue pas le beau par elle-même; c'est un moyen de perception du beau qui nous révèle, par intuition, une loi, une
relation, un enchaînement d'idées, quand il en existe. Des sons successifs, sans rythme, sans rapports entre eux, ne nous produisent aucune sensalion esthétique, quand hien même quelques-uns d’entre eux se répètent à des intervalles indéterminés et que nous les reconnaissons. L’impression esthétique ne prend naissance que sl y a une loi reliant ces sons, el si, à un certain degré, cette loi se révèle à nous par intuition. De même notre palais peut retrouver la même saveur à plusieurs instants successifs, il reconnait la mêmèé sensation, mais rien ne la relie à d’autres, rien ne révèle une loi.
Le rôle du goût serait, dirais-je, complètement nul en esthétique, s’il n’arrivait parfois qu’il réveille en nous des souvenirs, des impressions tout à fait indépendantes de l’effet sensuel, agréable ou désagréable, qu'il provoque. Qui de nous, en retrouvant certaine saveur dans un mets ou une boisson, n’a pas été ramené en imagination à une aulre époque, à une autre phase de sa vie? Cette propriété n’est, d’ailleurs, point spéciale au goût; elle appartient à tous nos sens, et cela à un degré souvent beaucoup plus élevé. Or ce mode d’impressions réitérées après un long intervalle de temps, ce rappel d'une idée, provoqué par une sensation physique, a un caractère esthétique de l’ordre intellectuel que nous retrouverons dans la suite.
L’odorat, quoique se rapprochant du goût par plusieurs points, est bien plus apte à nous mettre en
relation avec le monde extérieur, et souvent 1l complète à cet égard les sens de l’ouïe et de la vue. Son rôle esthétique est, par suite, un peu plus important que celui du goût, et Je crois que c’est à tort qu’on l'a contesté. M. Ch. Lévêque, dans un ouvrage bien connu, fait ressortir avec un charme éloquent pourquoi une fleur nous paraît belle: 1l montre que ce qui nous frappe le plus en elle, c'est la manifestation : de la puissance de la vie mise en évidence par la grâce, la forme symétrique, la couleur. Mais il n’admet pas que l'odeur y contribue; je n’en vois pas la raison; est-ce que le parfum de la rose n’est pas, aussi bien que sa nuance, une manifestation de la vie?
Est-ce que, lorsque nous approchons de locéan, l'odeur de la mer ñe nous donne pas une impression anticipée du spectacle qui nous attend”? Est-ce que les senteurs des forêts n’entrent pas pour quelque chose dans la jouissance que nous éprouvons à les contempler? Ce sont là des sensations un peu vagues, sans doute, mais qui, pour le beau dans la nature, me semblent avoir une importance à peu près du même ordre que les sensations de l'ouie : le bruit du vent, le chant des oiseaux, le murmure des eaux.
Plus que le goût, l’odorat à la faculté d'évoquer des souvenirs; un parfum nous rappelle d'anciennes impressions, fail surgir un tableau du passé.
D'ailleurs, si ce sens était plus développé, plus cultivé chez nous, qui nous dit qu'il ne ferait pas naître des sensations esthétiques plus fréquentes ?
1 Ch. Lévêque, La Science du beau. Paris, 1872.
Si notre odorat avait la délicatesse de celui du chien, un monde nouveau nous serait ouvert où le beau aurait peut-être sa part.
Théoriquement, je ne crois donc pas que l’odorat soit inapte à nous donner des impressions esthétiques. Pratiquement, ce rôle, moins insignifiant que celui du goût, est encore lrès restreint.
Arrivons au toucher, sens mal défini auquel on rapporte la faculté de percevoir la chaleur et le froid, aussi bien que le tact proprement dit, c’est-à-dire la sensation de résistance que nous éprouvons en touchant un corps, ou les impressions que nous causen! nos propres mouvements. |
Je ne puis hésiter à admettre que ce sens est susceptible de développer des impressions esthétiques.
M. Ch. Lévêque, dans l’ouvrage que J'ai déjà cité, décrit, comme il la fait pour la fleur, la beauté d’un enfant : ce qu’il admire, c’est encore une manifestalion de la vie, et d’une vie plus parfaite que celle de la plante. Je suis pleinement d’accord sur cette interprélation. Quelle plus remarquable relation, en effet, pourraient présenter les différentes parties d’un objet, que celle de la vie qui en forme un même individu, un tout animé”? Cette relation, enveloppée de tant de mystères que la science biologique s'efforce de dévoiler, nous apparaît par intuition, grâce à nos sens qui, sans l'expliquer, nous la révèlent avec une entière évidence.
? Ce sujet sera repris avec plus de développement lorsque nous parlerons de la beauté humaine.
Ave
Mais est-ce que c’est la vue seule qui produit cette révélation? est-ce que le sens du toucher n’y a pas sa part? Si Je prends l'enfant dans mes bras, ou seulement si Je saisis sa petite main potelée, est-ce que la chaleur de son corps, l'élasticité de ses chairs, la
. douceur satinée de sa peau, ne sont pas pour moi
une manifestation éclatante de la vie? Et mon admiration ne se dissiperait-elle pas si, au lieu d’un enfant, je ne rencontrais dans la main qu'une poupée de cire assez habilement faite pour tromper le regard ? |
Et, dans un autre domaine, je ne puis croire que la fraîcheur du matin, la chaleur de midi ne contribuent pas aux impressions que les scènes de la nature font naître en nous.
Mais laissons de côté ces sensations plus ou moins vagues, qui, d’ailleurs, ont un caractère esthétique de l’ordre intellectuel plutôt que physique, et abordons des faits plus précis.
Nous avons parlé, au commencement du chapitre II, des sensations esthétiques qui résultent du rythme perçu par l'oreille; 1l me paraît incontestable que ces sensations nous sont aussi accessibles par le sens du toucher tantôt s’associant à l’ouie, tantôt agissant isolément.
Les auditeurs d’un morceau de musique ont très généralement la tendance d’en accuser le rythme par des sensations de tact résultant de mouvements cadencés : on dodeline de la tête, on bat la mesure du pied ou de la main. Le plaisir de la danse est basé sur le même fait : ce n’est pas pour mieux entendre
la musique ou mieux voir le bal que l’on aime à danser soi-même, car, au contraire, le mouvement gêne l'audition et la vue; ce qui plaît le plus, c’est le rythme ressenti dans les muscles; c’est une sensation de tact.
D'ailleurs, dans d’autres exercices du corps, auxquels la musique est complètement étrangère, les sensations rythmiques exercent une influence analogue. Ainsi dans l'équitation, à côté du plaisir de la difficulté vaincue ou du délassement que produit le mouvement, il y a certainement du charme dans les allures régulières et cadencées du cheval.
Les personnes absolument privées de l’ouïe éprouvent aussi une impression très positive du rythme, qui pour elles ne résulte que de sensations de tact. Les sourds-muets aiment habituellement la danse, dont le rythme leur est indiqué par l'ébranlement du plancher qu’ils perçoivent par les pieds. La musique leur donne aussi souvent une certaine satisfaction. les vibrations sonores leur étant transmises soit par le sol, soit par l'air agissant sur les parois de la poitrine et de l’abdomen. « Quand on fait de la musique, je sens quelque chose là, » disait en se mettant la main sur l’estomac un sourd de ma connaissance qui fréquentait les concerts et l'opéra. YŸ a-t-il dans cette sensation quelque chose de plus que celle du rythme? la continuité des vibrations, leur variation d’intensité, leur hauteur, ont-elles quelque influence? C’est ce que Je ne saurais dire.
Le toucher nous permet aussi d'apprécier la forme des objets; s’il ne joue qu’un rôle secondaire
à cet égard pour les personnes qui sont douées de la vue, il n’en est pas de même chez les aveugles : privés d’autres moyens d'appréciation des formes, ils ont uniquement recours au sens du toucher, qui acquiert chez eux un grand développement et une délicatesse remarquable. Sont-ils capables d'arriver par ce moyen à des impressions esthétiques? c’est ce que je n'hésite pas à affirmer.
J'ai eu l'occasion d'interroger sur ce sujet deux aveugles de naissance, un jeune homme, M. À. et une Jeune personne, M'e B., tous deux très intelligents et ayant reçu l'éducation la plus complète‘.
En outre, des renseignements très intéressants m'ont été obligeamment fournis à l’Asile des aveugles de Lausanne par M. le Dr Marc Dufour et par M. et Mie Hirzel, qui dirigent cet établissement. Je vais résumer le résultat de ces observations.
Un premier fait général, c’est que les aveugles ont des préférences parmi les objets qu'ils manient, et dont les uns leur plaisent, les autres leur déplaisent; certaines formes leur sont agréables, la toilette ne leur est point indifférente.
Si on leur demande d'expliquer snr quoi sont basées ces impressions, ils ont quelque peine à en rendre compte; il faut les mettre sur la voie. Il n’y a rien là de surprenant; il en est de même de la plupart des personnes qui sont douées de la vue et dont l'attention n’a pas été dirigée sur ces sujets.
Cherchons donc à analyser ces impressions des aveugles en les comparant à celles des voyants.
1 M. À. est proprement aveugle né; Mlle B. à perdu la vue dans sa plus tendre enfance.
dans les formes. Mettez-leur dans la main un corps régulier, un œuf, par exemple, dont la surface, sans être polie, n’est cependant pas rugueuse : ils vous diront que cette forme-là leur est agréable. I] en est de même de tous les objets symétriques sous leurs trois dimensions, ou de dessins en relief appliqués sur une surface.
À lAsile de Lausanne, un jeune aveugle de naissance Jouait souvent avec des morceaux de bois taillés, avec lesquels il construisait des châteaux ; 1l respectait toujours la symétrie dans ces petits édifices qui, d’ailleurs, dénotaient habituellement du bon yoût. À l'atelier de reliure du même établissement, les ouvriers ont toujours la tendance la plus posilive à la symétrie dans les ornements qu'ils adaptent à la couverture des livres.
D'une manière générale on peut dire que la notion de symétrie est complètement accessible par le sens du toucher, sans que la vue ait pu, antérieurement, en faire surgir l’idée, puisque les aveugles de naissance ne font pas exception.
Les répétitions de dessins ou d’ornements produisent’ le même effet au toucher qu'à la vue. Par exemple Mie B. m’a clairement dit qu’elle éprouvait du charme à manier le collier qu’elle portait, et qui était composé d’un enchaînement d’anneaux semblables les uns aux autres; elle prenait plaisir à retrouver périodiquement la même forme sous ses doigts. De même elle aimait un meuble, une sorte de bibliothèque, présentant une série de colonneties semblables, mais non pas égales. Dans la toilette, la répéti-
côté la continuation de la ligne qu'elle avait d’abord perçue.
Un défaut de continuité produit chez les aveugles une impression de laideur prononcée : un vase fêlé, une table qui n’est pas plane, un meuble mal fait, boiteux, disloqué, leur sont très désagréables.
En résumé, l’on voit qu’en ce qui concerne les caractères matériels de la beauté des formes les impressions du toucher coïncident avec celles de la vue.
Comme caractères de l’ordre intellectuel, on retrouve uñe similitude analogue. |
L'emploi d’attributs ou d’ornements, rappelant la destination d'un objet d'art constitue l’un des moyens Les plus en usage pour produire, à la vue, une impression esthétique; or, les aveugles éprouvent, au toucher, un sentiment tout pareil. Ts comprennent a valeur artistique des sculptures appropriées au but du meuble qu’elles décorent, des dessins saillants d’une reliure en rapport avec le sujet du livre, de la Statue couchée sur un tombeau et désignant la per- Sonnalité du mort.
Dans le fait, 11 serait difficile qu'il en fût autrement; puisque ces impressions appartiennent à l'ordre psychique et non à l’ordre matériel, il suffit que les caractères sur lesquels elles reposent soient rapidement saisis par l’intelligence, peu importe la nature de la sensation qui les révèle à l'esprit.
On a souvent recours au dessin pour faire comprendre différentes choses aux aveugles; on remplace, dans ce cas, les traits à l'encre ou au crayon par des filets saillants, sensibles au toucher. Ce
moyen est surtout employé pour suppléer à l’écriture ordinaire à laide des lettres en relief. Mais on y a recours également dans d’autres cas, et particulièrement dans un but didactique; c’est ainsi que l’on fait des cartes de géographie, des figures géométriques à l’usage des aveugles.
Le même procédé peut-il leur procurer des impressions esthétiques? Ce que nous avons dit plus haut ne peut laisser de doute sur cette possibilité en tant qu’il s'agisse de dessins d’ornementation plus ou moins réguliers ou périodiques. Mais la réponse est moins facile s’il s’agit du dessin artistique proprement dit, basé sur Pimitation.
Remarquons d'abord que les impressions esthétiques produites par le dessin chez les voyants (et à fortiori chez les aveugles) touchent à l’ordre intellectuel, même dans les cas les plus simples. |
En effet, envisageons une esquisse faite de quelques coups dé crayon sur une feuille de papier et représentant un sujet quelconque, un cheval, par exemple. Nous n’éprouvons pas d'illusion, nous reconnaissons de suile que nous ne sommes pas en présence d'un cheval; mais la similitude du trait de l’esquisse avec le contour du modèle suffit pour faire surgir en nous l'idée du cheval. Le seul fait de reconnaître ainsi, intuilivement, dans le dessin l’objet représenté, constitue déjà une impression esthétique, qui est d'autant plus développée que les caractères saillants du modèle sont mieux rendus, et qui, à côlé de la sensation physique, implique évidemment une réaction de notre intelligence.
Pour qu’un dessin puisse donner l’idée de l’objet qu’il représente, deux conditions sont nécessaires, aussi bien pour les voyants que pour les aveugles.
Il faut, en premier lieu, que nous ayons clairement la notion de la similitude des formes, c’est-àdire que nous puissions juger d’un objet par ses dimensions relatives, indépendamment de ses dimensions absolues : que le dessin soit grand ou petit, il faut que nous reconnaissions l’objet. Cette notion de similitude se développe tout naturellement chez les personnes douées de la vue par lPhabitude qu’elles prennent de voir un même objet à diverses distances, ce qui entraîne une différence dans la dimension absolue de l’image sur la rétine, sans modification sensible des proportions relatives. Pour les aveugles, l'éducation est plus complexe et plus difficile, parce qu’au toucher un objet se présente toujours avec sa grandeur absolue; ce n’est que par la comparaison d’objets différents, mais semblables de forme, que les aveugles arrivent à la notion de similitude, qui se développe peu à peu chez eux; elle commence par les formes simples ou se représentant assez souvent pour devenir familières, puis elle s'étend à des formes quelconques. On m'a cité, à l’Asile de Lausanne, le cas d’un élève qui était parvenu, à sa grande Joie, à reconnaître l'Europe dans une petite carte géographique, tandis que, précédemment, 11 n’avait eu entre les maïs que des cartes de grand format.
En second lieu, il faut qu’en voyant ou touchant un dessin plan nous ayons la faculté de nous imagi-
ner, dans ses trois dimensions, l’objet représenté. En d’autres termes, il faut que la projection d’un objet sur un plan nous permette de reconstruire mentalement la forme réelle. Or l'œil est très habitué à remplir cette fonction; ou, pour mieux dire, c’est de cette aptitude spéciale, dépendant de causes . physiologiques bien connues, qu’a dû naître l'emploi du dessin pour la représentation des objets. Chez les aveugles, la difficulté est beaucoup plus grande; ils ont forcément beaucoup de peine à comprendre tout ce qui lient à la perspective, au raccourci. Ils y parviennent cependant dans une certaine mesure, même si on les laisse entièrement à eux-mêmes. Ainsi, on a observé à l’Asile de Lausanne le cas d’une jeune aveugle de la campagne, accoulumée aux chevaux, et qui, à la longue, est arrivée sans secours à reconnaître un cheval dans un dessin en relief que lon avait mis entre ses mains.
Évidemment, des explications combinées avec des exercices manuels appropriés doivent faciliter beaucoup celte éducation spéciale et développer la faculté de se représenter un objet en palpant un dessin en relief,
Une fois ces aptitudes acquises, les impressions esthétiques peuvent se produire dans certaines limites. Mie B., à qui je parlais de ce sujet, me disait que le dessin d’un oiseau faisait bien naître en elle l’idée de l’oiseau iui-même, de sa forme, de son vol, de son gazouillement.
Maïs elle ajoutait que ces impressions se produisaient mieux pour elle lorsqu'elle avait entre les
mains un oiseau empaillé. Ainsi lorsque l'effort de reconstitution de l’objet d’après le dessin se trouvait supprimé, le rôle de l’imagination qui donne en quelque sorte la vie à un corps inanimé devenait plus facile. Mais si naturel que soit ce fait, il ne montre pas moins que, pour une cause ou pour l’autre, l’impression esthétique du dessin était imparfaite.
Dans le même ordre d'idées, on peut prévoir qu’on réussira mieux à l’aide de bas-reliefs ou de statues qu'avec des dessins saillants.
Il résulte de ce qui précède que les arts décoratifs et même le dessin et la sculpture sont accessibles dans une certaine mesure par le sens du toucher. L’appréciation 1e la beauté humaine, qui repose sur des caractères très complexes, est plus rare chez les aveugles, par la raison toute simple qu'ils ne peuvent guère tâler de leurs mains les personnes en présence desquelles ils se trouvent. Ils manquent donc d'éducation et d’exercice à cet égard. Ceux que J'ai interrogés ont reconnu n’avoir sur ce sujet que des idées vagues et très incomplètes. Ce qui leur plaît ou leur déplaît le plus chez les personnes qu’ils rencontrent c’est la voix, la douceur ou la rudesse de peau de la main qu’on leur tend, et quelquefois la toilette.
Mlle B. a le tact assez développé pour arriver à reconnaître sur des bustes ou des statues la figure de certains personnages. Je lui ai demandé à ce propos si elle pouvait se faire une idée de la beauté des figures humaines : elle m’a répondu très franchement que non; que peut-être elle trouvait quelque
chose dans le front, mais qu’elle ne se rendait pas bien compte de ce que l’on appelle une belle figure. Cette réponse, à laquelle il était d’ailleurs facile de s'attendre, m'a montré la sincérité scientifique des autres observations : il est clair que si les premières réponses avalent été dictées par des notions acquises dans la conversation ou la lecture, à plus forte raison la beauté humaine, dont il est bien plus souvent question que de la symétrie ou de la continuité, aurait dû entrer dans les conceptions de mon interlocutrice. |
Cependant on a chez un aveugle sourd-muet de l'Asile de Lausanne, nommé Meystre, un exemple très concluant d'appréciation de la beauté humaine. Cet homme, si dépourvu des moyens de relation avec le monde extérieur, est doué d’une vive intelligence et d’un sentiment artistique très développé. On est parvenu à lui apprendre à parler, non pas très distinctement, mais suffisamment pour qu'il soit compris des personnes accoutumées à son langage. On lui accorde à l’Asile la privauté de palper les personnes avec lesquelles 1] se trouve. Il à pu ainsi acquérir par l'expérience une notion très nette de la beauté humaine. J’en citerai quelques exemples frappants'et curieux.
Meystre, à plusieurs reprises, a lémoigné l’impression pénible que lui cause un homme difforme ou mutilé, impression qui se traduit chez lui tantôt par des signes de pitié et de sympathie, tantôt par une hilarité qui exprime ce qu'il trouve de choquant dans un défaut de symétrie. Dans un cas, une per-
sonne qu'il connaissait d’ancienne date vint le. visiter après qu’elle avait subi lamputation d’un bras. En découvrant cette mutilation, Meystre lémoigna d’abord, par son expression d'un vif chagrin, d’une grande commisération; puis il se mit à rire violemment en faisant comprendre par ses gestes que le manque de symétrie le frappait singulièrement. Ce mode bizarre de manifester une impression de laideur accuse certainement un sentiment spontané qui ne peut résulter que d’une sensation de tact.
Un autre cas, beaucoup plus concluant, est le suivant. Trois professeurs visilèrent un jour lAsile «le Lausanne; lun d'eux, un Suédois, était d’une grande beauté, remarquable par la forme de sa tête : le second, un Suisse, mort depuis lors, était au contraire fort laid, son crâne, très surélevé, manquait de développement en arrière; le troisième n’était ni beau ni laid. Autorisé à palper ces trois visiteurs, Meystre a immédiatement manifesté beaucoup d’admiration pour le Suédois; puis, passant au Suisse, il a été pris d’une grande hilarité, faisant comprendre par un geste de la main que le crâne était coupé tout droit à la partie postérieure, 11 ne témoigna que de l'indifférence pour son troisième visiteur, et revint au Suédois en laissant voir combien il lui plaisait. Cette identité du jugement de Meystre avec celui qu’aurait porté toute personne douée de la vue est certainement très remarquable.
Je demande la permission de citer encore un ou deux traits relatifs à ce même aveugle; bien qu'ils ne se rapportent pas à la beauté humaine, ils ont leur intérêt au point de vue qui nous occupe.
Les nouveaux venus à l’Asile de Lausanne sont habituellement conduits auprès de Meystre pour qu’il fasse connaissance avec eux. Habituellement en leur parlant il les tutoie. Un jour, cependant, il se mit à dire «vous » à un jeune homme qui lui était ainsi présenté; et comme on lur en demandait la raison, il répondit que c'était parce qu’il portait des habits fins.
Meystre à appris le métier de tourneur et même de sculpteur; 1l y a acquis une grande habileté. Il à fabriqué divers objets dont 1l cherchait parfois spontanément le modèle dans la nature. Ainsi il a travaillé au tour des sortes de boîtes ayant la forme d’une poire admirablement imitée. D’autres tourneurs de latelier ont fan des boîtes du même genre; mais Mevystre distingue parfaitement au toucher les poires qu'il à faites lui-même et celles qui sont l’œuvre d’un autre; il laisse voir que les siennes lui paraissent bien mieux exécutées; il a donc son amour-propre d’arüiste.
Je crois pouvoir conclure de cette étude que le sens du toucher, suffisamment développé, peut faire naître des impressions esthétiques relatives à la forme des objets, et cela dans les mêmes conditions que la vue. Les aveugles peuvent apprécier par le tact la symétrie, la répétition, la continuité et être par conséquent impressionnés par la forme dans les arts décoratifs. Il est clair cependant qu’ils ne peuvent juger que des objets dont les dimensions leur sont accessibles.