La beauté dans le paysage
Après avoir traité de la beauté dans le règne animal et le règne végétal, je passe à la beauté des paysages, me bornant à esquisser les traits principaux du sujet, en commençant par les caractères physiques. |
L'ensemble d'un paysage comprend toujours une étendue supérieure, le ciel, et une étendue inférieure, qui peut être la terre ou l’eau. Indiquons en quoi consiste la beauté de ces trois éléments.
Le ciel.
L'air atmosphérique répandu au-dessus de la surface du sol forme une masse gazeuse énorme, partout identique à elle-même lorsque le ciel est serein : c'est la continuité, non pas dans les lignes et les surfaces, mais dans la profondeur, dans les trois dimen-
sions de l’espace. Pour qu’elle produise sur nous une impression esthétique en rapport avec limmensité dans laquelle elle s'étend, 1l suffit que nos sens puissent en avoir la perception. C'est bien là ce qui a lieu. |
L'atmosphère, même la plus sereine, n’est pas absolument transparente : elle absorbe une faible fraction des rayons qui la pénètrent, et les corpuscules microscopiques qu’elle tient en suspension, — poussières solides, suivant les uns, ou vésicules d’eau, suivant les autres', — réfléchissent de la lumière en la diffusant dans toutes les directions. De là ce voile léger, cette brume bleuâtre, cette perspective aérienne qui nous donne le sentiment de la présence de l’atimosphère; de là l'apparence de la voûte azurée du ciel, qui détruit l'impression qu’au-dessus de nous il n’y ait que le néant, le vide optique, suivant l'expression du professeur Tyndall.
La continuité de couleur accompagne l'homogénéité de l’atmosphère; les teintes, très variées, dont le ciel se revêt par la réflexion prépondérante des rayons bleus et la transmission facile des rayons rouges el orangés, se fondent les unes dans les autres par une gradation insensible et produisent les splendides effets lumineux du milieu du jour et du couchant. |
Les différences de limpidité du ciel, même lors-
1 Clausius a particulièrement soutenu l'opinion que la couleur bleue du ciel provient de vésicules d’eau. Tyndall et d’autres expliquent cette couleur par la présence de poussières impalpables, qui rend aussi compte de
divers phénomènes de polarisation lumineuse.
tuellement, souvent tout au moins, une bonne impression dont il est facile de se rendre compte.
D'abord ils font apprécier l'étendue et l'immensité de lPatmosphère : ce sont comme des points de repère aidant à juger des distances, particulièrement dans le sens de la hauteur, dont la perspective aérienne ne donne pas bien la perception.
Puis les divers nuages présentent entre eux une identité de nalure évidente à l'œil. Au point de vue de leur constitution et en laissant de côté les différences de forme, il n’y a guère que deux espèces de nuages : ceux qui sont composés de très petits cristaux de glace, flottant dans les régions supérieures et froides de l'atmosphère, el ceux qui sont formés de vésicules ou goutteleltes d’eau assez petites pour demeurer en suspension.
Les premiers. les cirri, sont en général ténus et légers, d'une apparence facile à reconnaître. Leur texture particulière donne un caractère commun à leurs dessins délicats se détachant comme des broderies sur le fond bleu du ciel.
Les nuages composés de vésicules d’eau sont plus compacts; généralement, à un moment donné, ils présentent entre eux une grande analogie dans leur forme tantôt floconneuse (cumuli), tantôt étalée en longues bandes (strati). Il serait superflu d’insister sur le caractère esthétique s’associant à cette analogie; remarquons seulement que, sous le souffle des vents, les nuages sont entraînés d’un mouvement commun. lent ou rapide, qui établit entre eux un rapport de plus.
Enfin, ce sont surtout les couleurs et les jeux de lumière qui prêtent aux nuages leur plus grande beauté. Au milieu du jour, ils sont blancs et, par un effet de contraste, ils font paraître plus foncée la couleur bleue sur laquelle ils se projettent. Au coucher et au lever du soleil, ils s'illuminent de teintes chaudes, orangées, rouges. rosées, d’un effet fugitif, varié, toujours charmant. |
La beauté des nuages, si capricieuse qu’elle soit, repose donc sur des caractères d'unité, de similitude, d'harmonie des teintes, qui font surgir dans notre esprit lintuilion de grandes lois, en même temps que, par leur variété incessante, nos impressions sont à chaque instant ravivées. -
Dans cette esquisse de la beauté du ciel, je n’ai rien dit du Soleil, source de toute cette vie lumineuse : c'est que son éclat, insupportable à l'œil, nous empêche de le regarder directement, sauf parfois lorsqu'il touche à l'horizon et que le hâle ou la brume adoucissent ses rayons et nous permettent de l’admirer.
Pendant la nuit les autres astres sont les ornements d’un ciel dont le bleu s’est foncé presque jusqu’au noir. Au point de vue physique, les étoiles, par leur similitude, donnent à l'étendue cette unité qui nous charme : la lune, par ses formes géométriques se modifiant d’un jour à l’autre, par son parcours lent et régulier, par la lumière pâle qu’elle rayonne, nous offre un spectacle enchanteur.
En résumé, l’on peut dire que le ciel, cet élément commun de tous les paysages, est loujours aussi un
élément de grande beauté, même en laissant de côté, comme nous l’avons fait, les impressions de l’ordre intellectuel, qui s’allient à l'esthétique de la nature.
L'eau.
Sur une grande partie de notre globe, l’eau constilue à elle seule l'étendue inférieure du tableau qui se présente à nous. Gette simplicité n'empêche pas une vue de pleine mer d'offrir les beautés les plus frappantes à l'œil du navigateur.
L'eau, aussi bien que l'atmosphère, présente en effet le caractère de continuité dans la profondeur, qui contribue puissamment à l'effet esthétique des masses transparentes, bleues ou vertes, qui forment la mer. Mais l'impression prédominante est celle de la continuité de la surface, dont la direction est horizontale dans son ensemble, et qui tantôt forme un miroir à peine ondulé reproduisant l’image ou Îles reflets du ciel, tantôt est agitée de vagues aux oscillations périodiquement répétées. [ll y a toujours une grande unité entre les apparences du ciel et de l’eau : ce sont les vents, c’est-à-dire les mouvements de l'atmosphère, qui déterminent les mouvements de la mer; nous voyons les vagues se propager dans la direction vers laquelle souffle le vent, que nous percevons soit par le sens du tact, soit par le déplacement des nuages. L'énergie variable des mouvements de lair se traduit par lénergie des mouvements de l’eau depuis le calme jusqu’à la tempête. Le mugissement des flots accompagne le bruit du vent.
que celui de la Méditerranée éclairée d’un brillant soleil et houleversée par une tempêle de mistral, lorsque les vagues énormes sont séparées par des vallées d’un éclatant azur, aux contours arrondis et gracieux, dans lesquelles le navire semble par moments se cacher entièrement, tandis que les crêtes écumantes élincellent d’un blanc éblouissant.
Près des côtes l’agilation de la mer est plus violente qu’au large; les lames se brisent contre Îles rochers ou déferlent sur la grève avec un rythme sonore. La marée Joint ses effels à ceux du vent et, en modifiant le niveau des ondes, elle fait changer d'heure en heure l'apparence du rivage.
Dans les lacs et les étangs, on voil se reproduire les mêmes phénomènes atténués; ce n’est plus la grandeur et la puissance de l'Océan, c'est toujours le charme de la transparence, de la continuité, du mouvement et des Jeux de lumière. Dans les fleuves, les ruisseaux, le transport des masses liquides sous l'influence de la pesanteur donne une impression nouvelle d'animation, pleine de variété, quoique d'une régularité évidente. Un cours d’eau, dans ses gracieux contours, établit une unité dans les lieux qu'il traverse, il forme un tout continu, un être auquel les poètes de l’antiquité prêtaient une personnalité semi-divine.
La terre.
Arrivons au troisième grand élément du paysage, la terre. Ici l’impression de continuité subsiste à un
certain degré, mais amoindric et souvent voilée; par suite, les paysages terrestres ne sont pas toujours beaux. Dans les masses de terre ou de roches, l'homogénéité, si elle existe, n’est pas accessible à nos sens au-dessous de la surface du sol, qui seule est visible. C’est donc de cette surface, de son apparence, de ses formes et de la couleur dont elle est revêtue que dépend l'impression esthétique éprouvée.
Envisagée d’une certaine hauteur, une grande vue de plaine, qu’il s'agisse d'un désert de sable, de steppes, de prairies ou de bois. présente, malgré sa monolonie, un charme puissant, à cause de son homogénéité. L'aspect de ces vastes surfaces horizontales se rapproche de celui des grandes masses d'eau, mais avec bien moins de variété : le mouvement y fait presque complètement défaut; il se réduit aux eflets du vent agitant les arbres et les plantes ou faisant courir sur le sol lombre des nuages. La couleur change suivant le temps, s’assombrissant ou s’égayant avec le ciel. Cette harmonie d'apparence de l'étendue supérieure et de l'étendue inférieure exerce une grande influence esthétique dans tous les paysages et rachète parfois ce que les couleurs perdent en vivacité lorsque le temps est couvert.
Les plans successifs de collines éloignées produisent une excellente impression, surtout lorsque les hgnes présentent entre elles, non pas une identité absolue qui ne répondrait pas à l’idée que nous nous faisons de l'œuvre de la nature, le parallélisme complet gâte le paysage, mais une analogie cependant
bien marquée. La campagne de Rome, dont la beauté est si renommée, est l’un des types de ce genre de vues. La perspective aérienne y ajoute un grand charme en estompant d’une buée bleuâtre les plans les plus éloignés, qui s’härmonisent ainsi avec la teinte du ciel.
Ailleurs, les montagnes apportent un puissant élément de beauté dans le paysage. Elles agrandissent l'étendue accessible à la vue, souvent dans le sens horizontal lorsqu'elles sont éloignées, mais surtout dans le sens de la hauteur. Ces masses colossales de roches accusent leur unité de structure par leurs formes, leur couleur, leurs puissantes assises géologiques. Très fréquemment les montagnes élevées sont divisées, pour ainsi dire, en zones horizontales permettant d'apprécier leur altitude : dans les parties les plus basses, les roches sont recouvertes par une végétation analogue à celle de la plaine; audessus se trouve la région des forêts aux couleurs sombres; plus haut apparaissent des prairies, dominées elles-mêmes par des rochers nus et enfin par les neiges éternelles. L'aspect de ces zones successives, partout répétées, donne de l'unité aux massifs des grandes montagnes. Les trainées horizontales de nuages qui s’altachent si souvent à leurs flancs ou qui en voilent les cimes contribuent au même effet.
Une condition esthétique des plus favorables se réalise lorsque les diverses parties du paysage se groupent d’une manière apparente en un ensemble, lorsque le plan général répond à une idée.
C’est, par exemple, la vue du Brévent de Chamo-
Les impressions de l'ordre intellectuel.
Nous avons cherché à rendre compte de l’impression physique que nous “causent les traits principaux, les grandes lignes du paysage. Il serait inutile de nous étendre sur les détails qui en rehaussent et en diversifient l’ensemble, comme une broderie sur une riche étoffe.
Passons donc, sans nous y arrêter longuement, aux impressions de l’ordre intellectuel que les paysages nous font ressentir.
Ce sont d’abord les souvenirs, les réminiscences, provoqués intuilivement en nous. L'aspect d’un endroil que nous avons déjà vu, ou qui seulement nous rappelle un autre lieu connu, réveille subitement notre mémoire el nous fait revivre dans le passé. Nous avons déjà fail remarquer plus haut que les sens autres que celui de la vue contribuent à ces associations d'idées : les parfums, la fraîcheur ou la chaleur, les bruits y ont une large part. L’ensemble de ces associations fait surgir dans notre esprit, lantôt vaguement, tantôt avec netlelé, des impressions déjà ressenties, des joies renouvelées, des douleurs adoucies, sentiments tout personnels et très indépendants de la beauté physique et réelle de ce qui est devant nous : un paysage fort médiocre peut nous plaire, par ce qu’il nous rappelle, et, inversement, des souvenirs insignifiants en eux-mêmes prennent du charme par cette évocation intuitive. Nous aimons les lieux qui nous sont familiers, nous nous atta-
chons à eux, ils nous parlent une langue connue de nous seuls.
On peut rattacher à ces réminiscences les types que nous nous faisons de cerlains états de la nature, correspondant en nous à un ensemble de sensations déterminées.
Les saisons, conséquences de phénomènes astronomiques précis, se traduisent pour nous par une réunion de manifestations et de sensations particulières. L'été, c’est la chaleur, le beau temps, la vivacité des couleurs, c’est la vie, la végétation luxuriante, le parfum des fleurs, le chant des oiseaux, le bourdonnement des insectes. L'hiver, c’est le froid, la neige, la glace et le givre, le sommeil de la nature. Par habitude nous associons ces diverses impressions concomitantes; nous en formons une chose à laquelle nous donnons un nom, que nous personnifions presque, comme le faisait la mythologie ancienne. À ces divers états de la nature correspond un état particulier de notre être, el quand, dans leur retour périodique, les saisons reparaissent, nous retrouvons avec charme cet ensemble d'impressions qui constitue pour nous un {ype défini.
H en est de même de certains étals météorologiques de l'atmosphère. L’orage est caractérisé pour nous par l’amoncellement des nuages, la pluie, la grêle, le vent et ses sifflements, les éclairs, le bruit du tonnerre. L'association habituelle de ces caractères nous entraîne à les considérer comme les conséquences d’une même cause, el donne à ce phénomène une unité esthétique puissante à laquelle se
mêle une pensée d’effroi, de dévastation et de malheur.
L'influence de ces associations d'idées, un peu vague en ce qui concerne la nature envisagée en elle-même, prend une grande importance dans les arts. Le peintre, bien qu’il ne puisse se servir que des sensations de la vue, réussit à nous donner une sorte d’illusion de ces états typiques; il fait naître en nous l’impression de l'été, avec sa chaleur, sa vie, sa sonorité, ses senteurs, parce que les impressions sont alliées dans notre esprit aux sensations visuelles, auxquelles seules l'artiste peut matériellement recourir. De même le compositeur de musique arrive à nous peindre la nature en imitant seulement les sons el les bruits caractéristiques d’un certain état typique; par habitude notre imagination complète le tableau.
La tradition, les arts, la littérature réagissent sur les impressions que la nature nous fait éprouver.
Si nous visitons un site que les descriptions des voyageurs, des dessins, une peinture ou les vers d’un poète nous ont déjà fait connaître partiellement, notre imagination est plus vivement excitée, d’abord parce que notre atlention se trouve naturellement attirée et guidée, puis parce que nous retrouvons dans sa réalité un tableau déjà apprécié’.
Réciproquement, la vue d’un site célèbre fait surgir en nous le tableau des scènes qui s y sont passées,
1 Quelquefois cependant c’est une déception qui nous attend au premier abord; c’est ce qui arrive quand nous nous sommes trop souvent représenté les lieux avant de les voir et que nous avons fini par nous en créer
ou nous rappelle le chant d’un poète, le chef-d'œuvre d’un peintre.
Souvent c’est un simple phénomène de la nature auquel la légende ou la tradition religieuse ajoute un souffle de beauté intellectuelle. L’arc-en-ciel, ce brillant météore dont la régularité géométrique et les couleurs étranges ne s'accordent guère avec notre conception ordinaire du beau dans la nature, ne prend-il pas un charme particulier comme symbole de confiance et de paix? « Je mettrai mon arc dans la nuée et 1l sera signe de l'alliance entre moi et la terre. »
L'influence de l'Homme.
Nous sommes naturellement conduits à nous occuper ici d’un sujet que nous n'avons pas abordé encore, l'influence que l’activité et les travaux des: hommes exercent sur laspect de la nature. On peut en classer les effets sous trois chefs principaux : l’agriculture, qui modifie énormément les caractères que présenterait le paysage si la nature végétale était entièrement livrée à elle-même; les habitaions, qui accusent énergiquement au regard la présence de la race humaine; enfin ce que l’on appelle les travaux d'art, les routes, canaux, chemins de fer, aqueducs, etc. Sous le rapport esthétique, ces effets sont tantôt favorables, tantôt défavorables; les
en imagination un tableau très précis mais nécessairement inexact ; il faut alors du temps pour l’effacer et le remplacer par la réalité. Cette déception d’ailleurs est plus fréquente au premier aspect d’une ville ou d’un monument célèbre que pour une vue de paysage proprement dit.
impressions de l’ordre physique se mélangent aux impressions de l’ordre intellectuel, mais ce sont ces dernières qui me paraissent prédominer.
Il nous est difficile de nous représenter ce que les heux qui nous sont familiers seraient si l’homme ne les habitait pas et ne les avait Jamais habités. Des forêts, sans doute, occuperalent exclusivement la plupart des terrains aujourd’hui exploités par l’agriculture; la vue ouverte et riante de la campagne serall remplacée par des paysages sous bois qui, certainement, présenteraient de grandes beautés, variables suivant les climats et la nature du sol, mais partout sombres, bornés et mystérieux; ce ne serait que du haut des montagnes, ou du sommet accidentellement dénudé de quelque colline, que la plaine apparaîtrait comme une mer de feuillage triste et monolone.
Ce type de la forêt vierge, que l’on ne rencontre plus qu’au prix de voyages lointains, n’est pas celui que notre imagination peut prendre comme l'idéal de la nature livrée à elle-même. Celui-ci se rencontre plutôt dans des alternatives irrégulières de bois et de prairies. Ces prairies doivent bien leur origine au défrichement des forêts par l’homme; elles ne se -reboisent pas et subsistent à l’état de gazons, parce que les troupeaux qui broutent ou le travail des faucheurs détruisent les pousses des arbres tendant à les envahir; mais, à part cette influence discrète, l'action de l’homme ne se laisse pas apercevoir. Ce type, que l’on rencontre fréquemment, est très beau; plus ouvert que les forêts à des vues lointaines, il
tiquement (à mon sens du moins) elle soit plus belle dans son inutilité sauvage que si elle était divisée en champs et fouillée par la charrue. .
L’apparence que la culture donne à la terre est d’ailleurs très variable. Elle est souvent très bonne quand le tableau est restreint, surtout sil sert de décor à quelque scène de la vie champêtre. Que de peintres ont pris là les motifs de toiles charmantes! Elle peut être bonne aussi dans le cas inverse, lorsque le cadre est extrêmement étendu : la vue en carte de géographie d’une vaste plaine cultivée, contemplée du haut d'une montagne, ne manque pas d’atirait : la répétition à l'infini du fractionnement des champs rend de l’unité au tableau, le détail disparaît dans l'éloignement, l'impression d’abondance et d'activité prédomine.
L'effet que les maisons produisent dans le paysage est le plus souvent favorable; attirant la vue par leur dimension et leur teinte claire, elles apportent un grand élément de variété et font énergiquement ressorlir le sentiment de la vie humaine.
Dans un milieu agreste, les chaumières et les masures font une agréable impression, quoique, ou parce que, aucun art n’a présidé à leur construction; en les veyant, on trouve qu’elles seraient « jolies à dessiner : » il est vrai qu’elles sont aussi faciles à dessiner, ce qui pour beaucoup est un mérite; élevées au hasard, en quelque sorte, sans prétention, sans plan étudié, elles se trouvent mieux en rapport avec l'aspect de la nature libre, caractérisé par l’absence de règles géométriques.
Une unité d’un autre genre caractérise les voies de communications, — sentiers, routes, chemins de fer, — qui jouent un rôle très marqué dans le paysage. Ces longues lignes de couleur claire ont une continuité frappant le regard et symbolisant bien leur but, qui est de relier les habitations et les contrées diverses. Elles nous donnent d’ailleurs accès dans les campagnes et forment presque loujours le premier plan du tableau qui s'offre à nos yeux.
Les sentiers, les petits chemins s’harmonisent aisément avec la nature libre et agreste, 1ls se sont pour ainsi dire créés par eux-mêmes; c’est la trace du passage naturellement le plus facile pour se rendre d'un lieu à un autre, sans travaux pour évincer les obstacles, sans déblais ni remblais; le sentier se détourne pour aller chercher les prairies écartées, les clairières des forêts, les habitations disséminées qu'il relie ainsi capricieusement, tout en formant comme une ligne de plus grande animation.
La route, la grande route, a un aspect tout différent; moins gracieuse, souvent même laide physiquenent, elle accuse plus énergiquement leffort des hommes pour se mettre en communication rapide les uns avec les autres; elle rattache les centres de population, mais non sans quelque raideur; elle ne se détourne pas pour chercher les habitations éparses, ce sont celles-ci qui viennent se construire le long de cette artère de circulation” portant la vie partout où elle passe. Tantôt dans la plaine elle suit la plus courte distance, la ligne droite, sans s’infléchir pour éviter les légères ondulations du terrain et
prononcée de tous les bâtiments de service espacés sur la ligne. L'ensemble est empreint d’une forte unité; c'est là certainement un élément de beauté, mais tout est « positif, » c’est le cachet du génie industriel, qui ne fait guère de l’art pour l'art.
Sur ces artères de civilisation, les travaux ont toujours de la grandeur : remblais ou déblais, viaducs, tunnels, toute cette œuvre colossale de nivellement de la voie produit une vive impression de puissance et de merveilleux. Souvent ces travaux sont artistiques, mais souvent aussi l'esthétique à été oubliée là où il aurait suffi de peu de chose pour éviter la laideur; parfois c’est un défaut de stabilité du sol, un éboulement imprévu, qui a nécessité des travaux accessoires jurant avec le reste; ailleurs le plan primitif a dû être bouleversé en raison d’un développement inattendu de la circulation; c’est ainsi que fréquemment Îles abords d’une grande gare architecturale sont devenus hideux par un entassement de magasins, de hangars, de quais. construits après <oup sans style, sans lignes, sans ordre apparent.
Puis il manque à ces travaux modernes l'œuvre du temps; les maçonneries sont trop blanches, là où elles ne sont pas prématurément noircies par la fumée ; les talus sont encore dénudés par places, les. percées dans les bois n’ont pas repris la luxuriante tamure des lisières des forêts. Il est peu probable, toutefois, que dans l'avenir les chemins de fer se bordent de belles lignes d'arbres comme quelques grandes routes : l’ombre et l'humidité nuisent à la conservalion des rails et, pour la sécurilé des voya-
geurs, la voie doit être aussi découverte que possible à la vue du mécanicien.
Ils ne se bordent pas non plus d'habitations; tout le mouvement humain qu'ils attirent se concentre dans le voisinage immédiat des stations, entre lesquelles c'est plutôt le vide qui se fan.
Comme apparence d'animation, les voies ferrées sont inférieures aux anciennes routes. Sans doute, il y a de la beauté dans le train qui passe avec son grand panache de vapeur, avec le grondement rythmé de la locomotive, le roulement métallique des wagons dans leur surprenante vitesse. Mais cette impression violente de mouvement ne dure que quelques instants, et la ligne redevient pour longtemps déserte el monotone. Ce n’est pas la vie Incessante des routes avec leurs lourdes charrettes ou leurs voitures rapides, avec les troupeaux que lon presse, le fouet qui claque. le chien qui jappe, les passants qui se hâtent ou qui s’attardent, qui causent ou qui chantent.
Quant au voyageur qu’emporte le train, il n’a guère le temps de voir; il jouit parfois, il est vrai, de coups de théâtre magnifiques, comme à Saint-Raphaël, lorsque la ligne de Marseille atteint les bords enchanteurs de la Méditerranée, comme au sortir du tunnel de Chexbres, lorsque apparaissent brusquement le bleu Léman et les splendeurs des Alpes.
Sans doute le chemin de fer, soit qu'il traverse en
ligne droite des plaines ou que, comme au Gothard, il serpente et se torde tantôt à l'air libre, tantôt dans le roc vif, laisse apprécier la contrée même
qu'il parcourt, la constitution du terrain, les cultures; mais ce qu'il dévoile mal, c’est la vie humaine, la variété des mœurs, la couleur locale, qui faisalent jadis le grand intérêt des voyages. On peut parcourir des centaines de kilomètres en retrouvant partout le même style dans les gares, les mêmes wagons de première, deuxième, troisième classes, les mêmes uniformes sur le dos des employés. Heureusement on va vite, el il n’est pas défendu de: faire escale sur la route.
En terminant cette rapide étude de l'influence que la civilisation exerce sur l'aspect du paysage, je dois dire quelques mots des jardins, des parcs, des promenades publiques, c'est-à-dire de ces transformaons artistiques de la nature, œuvres mixtes de l’architecture et de la culture végétale, que l’homme réalise pour y jouir du repos et du plein air.
Les édifices construits par les architectes et surtout les demeures (le plaisance ne peuvent être plantés au milieu de la campagne sans aucune transition, sans aucun raccord. I faut au moins qu'un chemin aboutisse à l'habitation, que des allées l'entourent pour donner accès aux porles, qu'une cour relie le bâtiment principal et les dépendances. Mais, sauf quelques rares exceptions, si l’on se bornait à satisfaire à cette nécessité matérielle, l'effet resterait esthétiquement fort mauvais, l'édifice füt-11 en luimême un chef-d'œuvre et le site enchanteur. Il y aurait désaccord entre deux ordres de beautés essentiellement différents : la beauté de larchitecture
drées de margelles de marbre ou de balustrades de fer. Des pavillons, des fontaines, des statues forment des centres secondaires vers lesquels des allées diri- gent le regard et les pas.
Ainsi la forme générale et le plan d'ensemble sont ahsolument architecturaux; mais, dans les détails, larnementation est en grande partie empruntée à la beauté végétale, plus capricieuse et plus colorée, donnant la note de transition, la modulation pour ainsi dire, entre la campagne qui s'étend au loin dans sa hbre irrégularité et l'édifice qui porte la caractéristique complète de Part humain. Il y à impression réitérée d’une part entre l'édifice et le jardin par l'architecture, d'autre part entre le Jardin et la campagne par la végétation.
L'autre genre de décoralion des habitations de plaisance est basé sur un principe différent : ce que lon désigne sous le nom de parcs et de jardins anglais n’est pas ‘une extension de l'architecture, mais une idéahsation de certains types de paysages. Ce n’est pas une imitation de la nature, comme on Va dit quelquefois; personne n’y est trompé, on reconnaît immédiatement le style de l’art humain, qui, intentionnellement, doit se faire franchement apercevoir.
Dans les parcs, le type idéalisé est le plus souvent celui des prairies mélangées avec les bois ou parsemées d'arbres isolés, type dont nous avons déjà parlé et dont on conserve les caractères saïllants. Les arbres, qui en forment la principale ornementation, devront être convenablement choisis,
légumes, on groupe des plantes au beäu feuillage, aux fleurs éclatantes;, au lieu de haies de broussailles, on dispose des massifs d’élégants arbustes; au lieu d'arbres fruitiers, on plante des arbres d'agrément. Dans la flore des jardins, bien plus variée que celle des champs, on introduit des espèces aux formes se rapprochant de la symétrie, des conifères, des palmiers, des plantes exotiques aux grandes feuilles, aux fleurs étranges, s’écartant trop de la flore indigène pour ne pas accuser une origine artificielle. Cette végétation est disposée avec art, de manière à former des tableaux où règne une symétrie de groupement, à l'exclusion de la symétrie absolue. |
Ainsi, dans le genre anglais, parcs ou jardins, le raccordement avec les bâtiments se fait par lappropriation évidente aux goûts et aux habitudes de gens civilisés; c'est la nature mise en ordre, apprivoisée en quelque sorte, corrigée dans Îles traits qui, accusant un excès de liberté, feraient un contraste trop prononcé avec l'édifice central. Il est à remarquer que plus on se rapproche de cet édifice, plus linfluence doit s’en faire sentir; très discrète dans le parc qui forme la zone extérieure, elle s’accentue dans le jardin plus rapproché : elle devient prépondérante au contact du bâtiment; là les allées sont nécessairement reliées aux portes, les pelouses deviennent plus symétriques, les corbeilles fleuries s'espacent le long des soubassements entre leurs saillies, des vases de fleurs ornent les péristyles et les gradins. C’est un retour au genre français dans
le voisinage immédiat des constructions archikecturales.
Auquel de ces deux genres de décorations, framçais ou anglais, doit-on donner la préférence? C’est là une question de convenance artistique et de goût personnel. Le genre français s'adapte très bien aux grands châteaux, aux demeures seigneuriales, surlout si l'architecture en est régulière et symétrique; il convient très particulièrement aux promenades publiques des villes; il s'applique presque forcément aux peliles villas dont le jardin, de peu d’étendue, présente une forme régulière. Le genre anglais s’approprie plus facilement aux terrains accidentés, aux édifices sans symétrie, aux villas d’un style rustique qui S’harmoniserait mal avec trop de régularité dans les abords. Puis, d’une manière générale, on peut trouver que le genre anglais répond mieux au but habituel d’un séjour à la campagne : c’est le repos, la tranquillité, oubli des soucis des villes que lon va chercher; l’aspect d’un jardin architectural, tout empreint du cachet de la civilisation, ne rappelle-t-il pas trop les idées dont l’on veut se distraire? Un milieu où prédomine le calme et la variété de la vie végétale ne remplit-il pas mieux les conditions de délassement que l’on recherche?
Il est plusieurs cas où un jardin n’est pas esthétiquement nécessaire à litre de raccord entre un édifice et le site où il est placé. Il est évident que dans les villes il n’y à pas disparité, et que si l’on adjoint des jardins aux constructions, ce peut être comme embellissement ou comme agrément, mais non
comme une transition nécessaire. D'autre part, un édifice s’élevant au bord d’un lac ou de la mer, ou même complètement entouré d’eau, peut plonger directement dans les flots sans produire un mauvais effet de contraste; la surface plane et horizontale de l’eau est ce qu’il y a de plus géométrique dans la nature; elle n’a donc rien qui jure avec les lignes architecturales. Ailleurs la destination même d’un bâtiment serait en contradiction visible avec un jardin extérieur. Une prison, un cloître, un château fort doivent accuser une séparation brusque avec le monde ambiant, ce sont des murailles ou des fossés qui exprimeront le mieux cette condition.