‹ Des conditions physiques de la perception du beauChapitre 3 sur 31 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Cest par l'intermédiaire de nos sens que nous recevons des impressions esthétiques, et dans ce phénomène à la fois physiologique et psychologique je suis frappé du rôle capital joué par la reproduction des mêmes sensations, ou par ce que j'appellerai des zmpressions rétérées, rôle que je chercherai à faire ressortir dans les pages suivantes. L’idée n’est incontestablement pas nouvelle; on la retrouve, plus ou moins voilée, dans tous les traités de la science du beau; maisellene me paraît pasavoir reçu le degré de généralisation qu’elle comporte, et ses conséquences n’ont pas attiré l'attention et lintérêt qu’elles me semblent mériter.

J'ai été entraîné à cet ordre de considérations par l'étude de l’acoustique et particulièrement par le bel ouvrage de M. de Helmholtz sur la théorie de la musique’. En se basant en partie sur ses propres décou-

Die Lehre von den Tonempfindungen als physiologische Grundlage fur die Theorie der Musik. Traduction française par M. G. Gueroult sous le titre : Théorie physiologique de la Musique.

dre sera considéré comme produisant une sensation esthétique, à la condition toutefois qu’il ne s’agisse pas d’une jouissance purement sensuelle : la différence entre ces deux ordres d'impressions ne peut échapper à personne, quoiqu'il ne soit pas aisé de la formuler et de la définir.

20 I] me paraît incontestable que les impressions esthétiques peuvent être divisées en deux grandes catégories : l’une comprenant le beau de l’ordre matériel, l’autre le beau de l’ordre intellectuel.

Le beau intellectuel est d’un degré supérieur au beau matériel; il est susceptible de provoquer en nous une jouissance plus élevée et une émotion plus vive. Aussi beaucoup d'artistes sont-ils disposés à ne considérer comme vraiment esthétique que le beau de cet ordre supérieur. C’est là une tendance heureuse en ce qu’elle contribue à relever lidéal dans les arts, et naturelle chez ceux auxquels ne saurait suffire le minimum esthétique dont on n’est que trop porté à se contenter à notre époque. Mais, scientifiquement, je ne crois pas que l'on puisse nier l’existence de la beauté dans l’ordre matériel; tout au moins faudrait-il pour exprimer les sensations esthétiques physiques inventer un mot, un terme qui manque à notre langue. J’insiste sur ce point, parce que, devant marcher pas à pas et commencer par l'étude des impressions esthétiques de rang inférieur, je prévois les objections qui pourraient m'être faites au nom d’un idéal plus relevé.

D'ailleurs, quelque claire que paraisse la distinclion des imprsssions esthétiques en deux catégories,

Il suit de là que la variété est absolument nécessaire pour raviver nos impressions et pour empécher leffet d’engourdissement, parfois de douleur, qu’entraîne la monotonie de nos sensations physiques. |

Dans le beau de l’ordre intellectuel, la variété, limprévu, n’est pas moins nécessaire que dans l’ordre physique ; c’est là un fait si unanimement reconnu par les esthéticiens qu'il est inutile d’y insister davantage en ce moment.

En résumé, nous admettons que dans la perception du beau, la variété est une condition nécessaire, condition négative, dirai-je, en ce sens que je ne pense pas que la variété à elle seule puisse faire naître des impressions esthétiques; mais condition sans laquelle ces impressions n'auraient qu'un caractère temporaire et fugitif.

1 À côté de cet effet général de la monotonie, il convient de signaler le fait que les sensations physiques répétées à de très petits intervalles de temps sont désagréables et même douloureuses. Aïnsi une lumière qui vacille fatigue extrêmement la vue; et, en acoustique, on a reconnu que l'effet pénible des dissonances résulte d'une intermittence rapide dans l’ébranlement des nerfs auditifs. Mais si l'on accélère ces intermittences au delà d’un degré, l’effet pénible cesse de se manifester et la sensation devient continue. Par exemple, pour la lumière, des intermittences se succédant à des intervalles de ‘ de seconde de temps environ sont excessivement fatigantes; mais si les intervalles se rapprochent et deviennent de ‘so de seconde, la sensation d'intermittence disparait complètement et la lumière semble continue. Il en est de même pour le son avec des chiffres différents »> l'impression est la plus pénible pour 20 ou 30 intermittences par seconde; elle cesse d’ître appréciable pour 120 ou

Même lorsque les sensations se succèdent à des intervalles de temps moins petits que ceux dont nous venons de parler, elles deviennent pénibles si elles sont prolongées; la fatigue est plus prompte à venir lorsqu'il y a intermittence que lorsque la sensation est continue.

Ces remarques faites, nous pouvons entrer en malière. Voici l’ordre que nous suivrons dans cette étude. |

Dans la Première Partie nous nous occuperons d'abord de la forme matérielle des objets, telle qu’elle nous est révélée par le sens de la vue. Puis nous passerons au sens de l’ouie, à l’acoustique. Ensuite, revenant à la vue, nous examinerons ce qui concerne la couleur des objets, examen qui sera plus facile après celui des phénomènes musicaux; nous terminerons celle première partie en disant quelques mots des sens du toucher, de lodorat et du goûl, dont le rôle en esthétique est très limité et même nié par beaucoup d’auteurs.

Dans la Seconde Partie de ce travail, nous sortirons du domaine des sciences mathématiques et physiques, pour nous occuper de sujets d’un ordre différent et supérieur, en traitant successivement du beau dans la nature, des arts décoratifs et de larchitecture, puis de la peinture, de la sculpture, de la musique et de la poésie".

L'auteur n'a pu exécuter jusqu'au bout le plan qu’il avait conçu et qui est résumé dans ces quelques lignes : des six chapitres qui devaient former la seconde partie de cet ouvrage, deux seulement sont terminés (Note de l'Éditeur).

Page 1