Le dessin dans un plan
La symétrie.
Pour toute personne, il existe un plan qui est parfaitement déterminé par rapport à elle-même : c'est le plan vertical médian qui partage le corps de l'observateur, d’arrière en avant, en deux parties complètement symétriques (fig. 1). Quand les membres du côté droit sont dans la même posture que ceux du côté gauche, le centre de gravité du corps entier se trouve dans ce plan médian, et l'effort musculaire nécessaire pour maintenir le corps debout et immobile sera égal des deux côtés. De cette égalité d'effort et de quelques autres sensations résulte que l'observateur a nettement le sentiment de la verticale et le sentiment que l'espace est divisé pour lui en deux parties séparées par ce plan médian.
Maintenant supposons un autre plan vertical per-
pendiculaire à ce plan médian, placé en face de l'observateur : ce sera, par exemple, la surface d’un mur vertical illimité, sur laquelle nous pourrons tracer un dessin.
Le plan médian coupera le plan du dessin suivant une ligne droite qui forme la ligne verticale médiane du dessin. Supposons cette ligne marquée par un trait visible.
A droite et à gauche de cette ligne médiane les deux moitiés du plan du dessin sont parfaitement symétriques l’une par rapport à l’autre, et chacune produit sur lobservateur une sensation pareille. Il éprouve donc simultanément deux sensations, dont l’une n’est que la répétition de l’autre. De là résulte une impression esthélique, et l’on ne saurait en ellet contester l'importance capitale de cette ligne médiane dans le dessin régulier ainsi que dans les applications aux arts décoratifs. Quoique renforcée, comme nous le verrons plus loin, par d’autres caractères que celui de la symétrie, cette impression produite par la vue d’une simple ligne verticale médiane est d'un degré esthétique peu élevé, l'impression est affaiblie et atténuée parce qu’elle nous est trop habituelle et qu’elle n’a plus rien d’imprévu.
Nous avons dit plus haut qu'une impression matérielle peut faire naître des impressions de l’ordre intellectuel. Voyons par exemple ce qui se passe pour cette impression esthétique tout à fait simple et élémentaire que produit une ligne verticale médiane. Si nous ne donnons pas au plan du dessin des dimensions déterminées, si par la pensée nous l’étendons indéfiniment, la ligne médiane se prolonge elle-même au delà de toute limite, plus bas que la terre, plus haut qne les cieux, toujours identique à ellemême, séparant l’espace en deux nappes absolument semblables, également sans limites. L’impression prend alors de la grandeur et nous amène à la notion de l'infini, idée évidemment de l’ordre intellectuel.
La ligne médiane conserve son importance lors même qu’elle n’est pas réellement marquée sur le plan du dessin; elle peut être Fig. 2 seulement tracée par la pensée tout en demeurant parfaitement déterminée (fig. 2)'.
Toute autre ligne ou figure symétrique à droite et à gauche de la médiane, produira également une sensation esthétique à divers degrés suivant les circonstances. Ainsi traçons sur le plan du dessin une ligne horizontale indéfinie; elle sera divisée par la médiane verticale en deux moitiés absolument semblables produisant sur l'observateur une impres-
Fig. 3 Fig. 4 Fig. 5
sion esthétique. Il en sera de même d’une horizontale de longueur finie pourvu qu’elle s’étende également
* Figure tirée de Mayeux : La composition décorative.
des deux côtés de la médiane (fig. 3); de plusieurs lignes horizontales; des lignes verticales, à la condirÿ. Uon qu'elles soient deux
Fig. 6 à deux à égale distance de la médiane (fig. 4et5).
| Deux droites se cou- | pant sur la médiane (fig.
6) et également inclinées en sens inverse détermineront une sensalion es-
thétique, qu'une seule d’entre elles ne produirait pas (fig. 7). Un cercle dont le centre est situé sur la médiane, une parabole, une ellipse ou une hyperbole dont un axe coïncide avec la médiane, et une infinité d’autres figures symétriques rentrent dans le même cas (fig. 8 et 9).
Fig. 8 Fig. 9
Nous avons jusqu'ici considéré la symétrie binaire à droite et à gauche de la médiane. Il existe d’autres modes de symétries non moins évidents pour notre œil.
D'abord une figure tout en conservant la symétrie
binaire peu! aussi être symétrique par rapport à un point de la médiane; ainsi deux cercles égaux placés l’un au-dessus de Pautre (fig. 10).
La figure peut encore être symé- Fig. 10
trique autour d’un point de la médiane
formant le centre, et de trois, quatre
où un plus grand nombre de lignes
droites se coupant sur Île centre et
formant entre elles des angles égaux,
de 120 degrés s'il yen a trois (fig.11),
de 90° s’il y en a quatre (fig. 12), de
60° s’il y en a six (fig. 13), etc. L’une
de ces lignes au moins devra en gé-
néral coïncider avec la médiane afin
que la symétrie binaire, la plus importante, demeure : satisfaite. Les figures, les étoiles, que l'on obtient ainsi et qui sont si souvent employées dans l’orne-
Fig. 11 Fig. 12
mentation, doivent encore leur caractère esthétique à la répétition d’une sensation (fig. 14).
Si les lignes ou les figures dont nous venons de nous occuper n’ont pas d’autres caractères de beauté que celui qui résulte de leur symétrie, la sensation
apparaîtrait dans toute sa rigueur, si nous nous trouvions dans la position convenable. Le dessin peut être rejeté à droite ou à gauche du plan médian, incliné ou même déformé, l'œil ne s’y trompe pas, il en reconnaît la symétrie, et l'impression esthétique subsiste; Je dirai même qu’elle est renforcée, parce que ces déplacements sont une source de variétés d’impressions, et exigent de notre part un certain effort qui ravive la sensation.
En terminant ce premier paragraphe, je crois qu’il ne sera pas inutile d'entrer dans quelques considérations qui feront mieux comprendre ma pensée sur le rôle de ces impressions réitérées dont nous venons d'étudier un cas très simple.
Est-ce la répétition même d’une sensation qui constitue la beauté? En aucune façon; et il serait facile de trouver des exemples de sensations dont la répé- Ution n’est point accompagnée d’un sentiment de beauté. Cherchons donc en quoi réside la jouissance esthétique. |
On a souvent dit que dans l’art du dessin la symétrie ou la régularité provoquent l'impression du beau, parce qu’elles donnent l’idée d’une loi; qu’elles sont un signe d’ordre ou d'unité. Je suis loin de le contester. Cependant notre esprit arrive fréquemment à reconnaître l'existence d’une loi, sans éprouver pour cela de sensation esthétique proprement dite.
Ainsi en reslant dans les exemples qui nous ont déjà occupés, une seule ligne droite inclinée ne provoque pas de sensation esthétique comme le fait la
médiane ou une horizontale ; cependant, un peu d’attention suffit à le faire voir, cette ligne inclinée représente une loi et une loi très élémentaire de proportionnalité que le mathématicien traduit par une formule des plus simples. Maintenant au lieu d’une seule ligne inclinée, prenons-en deux qui se coupent de manière à satisfaire à la symétrie : la sensation esthétique se manifeste immédiatement et pourtant la loi correspondant à ce nouveau dessin est moins simple et la formule qui Pexprime analytiquement plus compliquée. En prenant comme exemple des courbes bien autrement complexes et qu'un géomètre aurait de la peine à définir, on verrait que si elles sont symétriques, elles produisent la sensation esthétique. Pourquoi cela ?
Notre esprit éprouve toujours une satisfaction à se rendre compte de ce qui s’ofire à lui, à y découvrir une signification, à reconnaître l'existence d’une relation, d’une loi. Mais il peut y arriver par deux voies complètement différentes : l’une c’est le raisonnement, l’autre c’est l’intuition : la première est celle du logicien, du mathématicien, la seconde celle de l'artiste.
Quand on arrive par le raisonnement, par la géométrie, l’analyse ou lexpérience à découvrir une loi, l'esprit ressent une jouissance qui sera peuttre d'autant plus grande que la suite des déductions a été plus complexe, mais ce n’est pas là une jouissance esthétique.
Au contraire, si d’un coup d'œil, nous saisissons qu’il y a une relation, une loi dans ce qui nous est
offert, nous éprouvons la jouissance esthétique. La loi que dégage le raisonnement est formulée d’une manière plus précise, elle est plus complètement comprise ; mais il y à plus de charme, .et un charme plus facilement accessible à tous dans l'intuition qui nous révèle l'existence de la loi, presque sans effort pour notre esprit’.
Or nos sens nous permettent souvent cette intuition ou ce jugement non raisonné, qui s'allie aux Jouissances esthétiques. Ils sont en particulier admirablement propres à nous donner avec précision la notion d'égalité entre deux ou plusieurs choses; l'œil reconnaît immédiatement que deux grandeurs sont égales, que deux formes sont semblables, que deux corps ont la même couleur, le même éclat lumineux ; l'oreille nous fait facilement apprécier l'identité de hauteur de deux sons ; l'égalité d'espace, de temps, est accusée par la vue, louiïe, le toucher. Donc toutes les fois qu’une loi entraînera comme conséquence l'identité de deux ou plusieurs sensations, c'est-à-dire une impression réitérée, nous aurons l'intuition immédiate de l'existence d’une relation et par suite nous éprouverons une jouissance esthétique.
Maintenant le degré de la jouissance esthétique variera suivant l’étendue et l'importance de la loi qui se révèle, suivant la nature et la variété des im-
! Sans doute ces deux espèces de jouissance se rapprochent par certains côtés, la preuve en est que dans le langage ordinaire on parle souvent d'une belle démonstration, d’un beau théorème, mais au fond elles sont d'une nature essentiellement différente.
pressions ressenties : celles qui ne nous entrainent pas en dehors du monde physique et matériel ne pourront pas nous procurer une Jouissance très élevée. Mais si les impressions que nous ressentons sont de nature à nous transporter dans le monde intellectuel, si elles touchent à nos sentiments humains, à nos affections, à nos souvenirs, à nos passions, elles développent en nous une jouissance plus profonde et plus intense; celle du beau de l'ordre le plus relevé.
Ce que je viens de dire suffira, j'espère, à faire saisir le point de vue général de cette étude, sans qu’il soit nécessaire d’y revenir à chaque sujet nouveau que j'aurai à traiter. Je serai donc très sobre de ces considérations métaphysiques surtout dans la première partie de mon travail.
Les dessins répétés.
Un deuxième mode d’impressions réitérées pouvant se présenter dans un dessin plan, est la répétition d’une même figure. Le type le plus complet de ce mode, qui est constamment employé dans les arts décoratifs et que le mathématicien définirait comme correspondant à une fonction périodique, se rencontre dans ces dessins, indéfiniment reproduits sur une étoffe ou une tapisserie (fig. 15). C’est là quelque chose de tout différent de la symétrie : celle-ci peut faire complètement défaut sans que l’impréssion esthétique disparaisse. Ainsi l’ornementalion connue sous le nom de grecque n’est pas symétrique, tout en
tion d’un même ornement alternativement grand et petit, etc. Ces moyens sont fréquemment employés pour la décoration d’un objet non symétrique.
Cette aptitude de l'œil à saisir la similitude de forme, indépendamment de la dimension absolue, provient sans aucun doute de la grande habitude que nous avons de considérer un même objet placé à des distances différentes, ce qui sur la rétine donne lieu à des images semblables mais de grandeursdifférentes. Notre organe devient ainsi apte à reconnaître, d’une manière immédiate et intuitive, les relations de similitude aussi bien que les relations d'égalité.
L'association que nous établissons ainsi entre deux objets semblables est donc basée sur un fait d’habitude, c’est-à-dire de mémoire; c’est là un élément que nous rencontrons pour la première fois, et nous aurons par la suite à constater de nombreux exemples du même genre. L’un d'eux trouve naturellement sa place ici.
L’impression esthétique peut être produite par la répétition de dessins qui ne sont pas semblables, mais qui ont entre eux une autre relation. Ainsi l'œil distingue facilement qu'il y a une analogie entre diverses ellipses qui différent par le rapport de leurs axes, les deux termes extrêmes étant le cercle et la ligne droite. Ces figures trouvent leur application, surtout si elles sont symétriquement disposées.
La relation ou la parenté que nous trouvons entre le cercle et les ellipses de plus en plus allongées, jusqu’à la ligne droite (fig. 18) repose sur un fait d’ha-
bitude. Le cercle est une figure qui s'offre fréquemment à notre œil.S’il est placé dans un plan perpendiculaire à notre plan médian, son image sur la rétine
Fig. 1s