L'impression de laideur
Résumons ce que nous avons voulu dire dans ce premier chapitre uniquement consacré à la forme matérielle.
Un objet que nous considérons peut présenter en lui-même des qualités de beauté. Donner une définition de ce beau inhérent à l'objet indépendamment de limpression qu'il peut nous produire, est un problème dont les métaphysiciens ont beaucoup cherché la solution sans y parvenir d’une manière satisfaisante : on ne le trouvera peut-être Jamais et nous n'avons aucune prétention à y arriver. Mais à défaut d'une définition générale et complète, on peut soulever un coin du voile et entrevoir quelques caractères de ce beau qui réside dans l’objet. En ce qui con-
la figure génératrice se réduit à un point, on arrive à la ligne à double courbure appelée hélice qui est souvent appliquée à l’ornementation d’un : cylindre.
cerne la forme, nous savons que la beauté est alliée à une loi qui régit cette forme. Suffit-1l, pour que la forme d’un objet soit absolument belle, qu’elle réponde complètement à une loi quelconque ?
Y a-t-1il des degrés dans cette beauté en dehors de l'impression qu'elle nous produit? Ce sont là des questions dont nous ne nous occupons pas plus que de chercher une définition.
Maintenant nous pouvons arriver à reconnaître celte loi qui constitue un caractère de la beauté ob- Jeclive, et cela par deux voies : celle du raisonnement et de l’expérience, et celle de l'intuition. Dans les deux cas notre esprit éprouve une satisfaction à découvrir la relation; mais cette satisfaction est d’une nature très différente dans un cas et dans l’autre. Si c'est par intuition la jouissance est esthétique.
Or, comme nous l'avons exposé en ce qui concerne la forme, cette intuition se réalise par des 1mpressions réilérées perçues par le sens de la vue.
Nous avons ajouté que la variété est une condilion nécessaire pour que la jouissance esthétique ne soit pas fugitive.
Examinons actuellement ce que c’est que l’impression de laideur opposée à limpression de beauté. Est-ce qu’un objet dont la forme n'est régie par aucune loi que nous puissions découvrir nous paraitra laid? Non; ce sera un objet indifiérent : une pierre irrégulière, un dessin formé de traits tracés au hasard sur le papier, ne sont ni beaux ni laids. Pour que nous ayons l'impression de laideur il faut que, par intulion, nous reconnaissions lexistence,
Ainsi, voici une maison ancienne, d’une architecture charmante; au centre se trouve une porte « de l’époque, » mais qui a souffert de l’injure du temps : les ais en sont disloqués, les ferrures faussées, la symétrie est détruite. En regardant cette porte, l’observateur doué da sens artistique fait bon marché de ce défaut actuel de symétrie; il à vite fait de reconnaître la symétrie virtuelle ; ce qui le charme c'est la grâce des moulures, la beauté des ornements s’harmonisant avec la décoration de la façade. Un homme sans culture esthétique remplacera tout bonnement ce qu'il appelle une vieillerie vermoulue, par une bonne porte neuve, en bon bois de chêne, - avec des serrures modernes et deux poignées en lailon poli, en se disant : « Au moins comme cela, ce sera en ordre. » C’est que son niveau esthétique ne° dépasse pas la symétrie.
Mais il y a plus : une loi peut ne pas être accusée par l’objet lui-même que lon considère, et cependant être réclamée par lobservateur doué de culture esthétique. Voici une maison symétrique en. bons matériaux, mais dont les fenêtres ne sont que des trous carrés percés dans les murs; pas d’encadrements, pas de corniches, pas d’ornement. Cette maison paraîtra belle à un paysan sortant de son hameau où ne se trouvent que des masures : la symétrie, qui est toujours si facile à sai- Sir, le frappe et lui plaît. La même maison paraîtra laide à un observateur plus cultivé sachant que larchitecture a d’autres ressources que la symétrie, qu’elle peut utiliser la répétition des dessins, lana-
logie dans l’ornementation, la continuité des lignes ; ces relations sont devenues pour lui si familières, que lors même que rien ne les accuse dans lobjet sous ses yeux, 1! en conserve par habitude le sentiment et le besoin intuitif; et quand elles font défaut, il en est désagréablement affecté, 1l y voit la violation d’une règle, 1l a impression du laid.