THÉORIE DE LA RENTE
La théorie de la rente, que Ricardo s’est attaché à enforcer par ses démonstrations plutôt qu’il ne l’a créée lui-même, peut se résumer en une suite de propositions très-simples contenues implicitement dans les écrits de l’auteur : Voici comment je les poserai :
« L’existence de l’homme dépend de son pain quotidien. »
« Une terre fertile peut seule le lui donner, donc l’homme dépend d’une terre fertile. »
« La terre ne produit qu’ autant qu’elle est appropriée, donc le genre humain dépend de la caste aristocratique des propriétaires du sol fertile. »
« La terre est plus ou moins fertile, elle se partage en qualités successives, et la culture s’opère à mesure que la nécessité s’en fait sentir par l’accroissement de la consommation, en passant successivement à des sols de qualité de moins en moins bonne. »
« Le prix de revient du blé sur la terre la moins fer-
tile qu’on est forcé de cultiver, en règle le prix courant, et la différence qui se crée ainsi au profit des terres de qualité supérieure, constitue au fur et à mesure de l’extension de la culture, la rente inhérente au sol et afférente au propriétaire de ce sol; c’est-à-dire le prix des facultés productives propres et impérissables du sol. »
« A mesure que l’accroissement des populations les force à cultiver des terres de plus en plus infertiles, la rente des terres de qualité supérieure s’accroît. Suivant Malthus, cette élévation de la rente augmente la richesse totale; suivant Ricardo, elle augmente la somme des valeurs nominales sans préjudicier en rien à la richesse totale ; suivant tous deux, renchérissement des premières nécessités est le seul principe promoteur de la production, l’effet et l’indice inévitable de l’accroissement de la richesse publique. »
« La rente inhérente à la terre fertile constitue un monopole au profit de celui qui la possède ; il en est de même de toutes les positions privilégiées. »
L’application sincère de cette doctrine matérialiste conduit tout droit h la prédominance de la servitude sur la liberté , à l’empire de la chose sur l’être; elle amène à sanctionner le monopole et l’exploitation violente , à considérer la misère et la prostration générale comme une source de richesse publique, et à faire de la famine la condition normale des peuples.
Bien que Ricardo lui-même ait cherché à nier les conséquences immédiates des principesqu’il professait, ces conséquences n’en existent pas moins, n’en ont pas été moins funestes à l’ordre dans la société.
Au reste, les théories malencontreuses de cet auteur découlen.t toutes de ce principe erroné, que le travail est l’étalon de la valeur; et il est singulier que les Économistes français, en adoptant avec l’enthousiasme qu’elle méritait l’appréciation vraie de la valeur par M. Rossi, qui, si l’on veut bien y réfléchir, anéantit complètement l’édifice économique de Ricardo , aient persisté à respecter les conclusions inhumaines et captieuses que l’écrivain anglais avait successivement déduites de sa définition trompeuse. On peut attribuer sans doute cette anomalie à l’admiration des hommes pour les choses qu’ils ne comprennent pas, et qui, le plus souvent, sont incompréhensibles, parce que le manque de clarté leur attribue autant d’acceptions différentes qu’elles rencontrent de lecteurs.
L’échafaudage laborieux de ces sophismes redoutables est tombé comme le colosse aux pieds d’argile, en Angleterre, sous les heureux efforts de la logique naturelle, savante et invincible d’un véritable Économiste, d’un homme à la fois pratique et érudit, à qui la philosophie des sciences a donné ses armes.
Je n’entreprendrai pas ici de reproduire in extenso les arguments de M. Banfield contre la théorie de
Ricardo; je les résumerai seulement, et je renverrai le lecteur à l’œuvre où ils sontdéveloppés (The Organisation of Induslry) ou à la traduction que je me propose d’en publier très-prochainement.
M. Mac-Culloch a dit quelque part avec une naïveté singulière : « qu’il s’étonnait qu’Adam Smith , à qui » la théorie de la rente développée par M. Ricardo » était déjà connue, puisque l’origine en est antérieure » à cet écrivain, ne l’eût pas adoptée au lieu de celle » qu’il a admise. » Il y a à cela une raison toute simple, c’est qu’Adam Smith était, en même temps qu’un Économiste, un agriculteur habile et un homme versé dans les sciences morales et naturelles autant qu’on le pouvait être à l’époque où il vivait, tandis que Ricardo, aussi bien que Mac-Culloch, n’était qu’un argumentateur abstrait. Adam Smith déduisait ses théories des faits observés par les sciences et par le producteur ; Ricardo construisait les siennes en entassant des calculs exacts sur des données imaginaires.
En effet, parce que l’existence de l’homme dépend de son pain quotidien, pour qu’il fût contraint au double servage du sol et du climat, et par suite à celui des propriétaires du sol, il faudrait d’abord anéantir la civilisation tout entière et l’état social naturel lui-même. La division du travail, l’échange mutuel et libre des services, la concurrence, sont autant d’instruments sociaux énergiques pour combattre la tyrannie partout
où elle cherche à s’établir. L’accroissement des con-
naissances humaines, l’agrandissement de la sphère de lagratuité, l’appropriation des agents naturels substitués au labeur servile, tendent de plus en plus à faire dépendre de l’homme la fertilité du sol, et non plus l’homme du produit spontané de la terre comme il en est aux temps barbares. Que l’essor des transactions libres, que la division du travail entre les diverses régions du globe, que l’amélioration agricole et l’accroissement de la force productive générale qui se suivent de ces éléments , soient enchaînés par des restrictions artificielles comme en Angleterre les corn laïcs, cela se peut autant et aussi longtemps que l’oppression peut exister à la surface de la terre; et dans ce cas, d une organisation artificielle et forcée on déduit des théories exceptionnelles et barbares ; mais ces doctrines deviennent absurdes aussitôt que la loi sociale naturelle reprend son cours et la liberté son empire; le sol n’a plus d’autre puissance que celle que lui communique la force intellectuelle de l’homme, en combinant ses propriétés natives avec les applications qu’il juge les meilleures, et en perfectionnant son action par les procédés qu’il a su découvrir.
Quant au proprietaire, son monopole expire avec la lorce brutale qui le lui avait conféré. Il possède désormais le sol comme toute autre force gratuite naturelle qu il aurait mise en valeur par l’appropriation,
mais il n’est plus qu’un des agents ordinaires de la production; lèsbénéfices qu’il retire de son instrument sont subordonnés à l’intelligence avec laquelle il concourt sur le marché avec tous les autres producteurs du globe.
Si les producteurs des subsistances se liguent en un point, de toutes parts les denrées similaires ou aptes à une substitution viennent, par le jeu libre des intérêts, les forcer à rompre leur coalition. En supposant même un instant, ce qui serait absurde, que le sol du globe entier fût approprié et que les détenteurs se coalisassent, plus la consommation se restreindrait, plus l’activité humaine tendrait à disparaître, plus la
valeur des premières nécessités s’accroissant détruirait
celle des nécessités secondaires, jusqu’à ce qu enfin, le monde étant redevenu un désert , la faim seule put être assouvie, et que le travail du genre humain entier ne suffit même plus à le sustenter delà nourriture la plus grossière. C’est bien là, si je ne me trompe, l’expression la plus forte de la valeur du pain; celle qui, suivant Malthus, élevant le plus haut la rente du sol fertile, accroît le plus la richesse publique; notion qui, quoi qu’en dise Ricardo, est une déduction naturelle et forcée de la formule du monopole.
La cherté des premières nécessités est, à ce que prétend Ricardo, une marque de la prospérité publique. Plus le pain est cher, plus la rente de la terre s’élève
et enrichit la caste privilégiée en agrandissant l’épuisement des classes inférieures ; plus le pain est cher, plus le prix des objets manufacturés s’abaisse. Mais la baisse des articles de seconde nécessité ne provient exclusivement que de la restriction de la consommation, provoquée par l’enchérissement de ceux de première nécessité. Ce qu’on ne peut plus acheter est à vil prix ; et tandis que les neuf dixièmes d’une population s épuisent à produire sans pouvoir satisfaire leur faim, et à plus forte raison leurs besoins secondaires, l’autre dixième est réduit à aller chercher dans le monde des débouchés à coups de canon. Puis, d’un autre côté, la restriction de la consommation abaisse encore plus le taux de la rente que l’enchérissement progressif ne la peut élever. Il me semble que dans ce cas 1 accroissement de la somme des valeurs nominales est bien loin de ne porter aucune atteinte à la richesse totale, comme le prétend Ricardo.
Mais sous l’action de ce système l’Angleterre a grandi énormément en richesse et en puissance ? Dites plutôt que grâce à son grand esprit de nationalité, à son activité entreprenante, à son génie productif, elle a prospéré malgré les funestes effets de cette abominable pratique.
Dites plutôt que si l’abaissement du taux desprofits agricoles en avait, par l’accroissement de la consommation, élevé le montant, les salaires se seraient éle-
vés; le peuple aurait eu du bien-être; le propriétaire aurait vu normalement et continuellement s accroître la rente du sol, c’est-à-dire l’efficacité de l’instrument approprié par son intelligence , et cela en raison directe de l’abaissement du prix des subsistances et de la multiplication de leur production; la consommation des produits manufactures se serait effectuée en bien plus forte proportion par les ouvriers eux-mêmes; en un mot, l’Angleterre serait peut-être dix fois plus riche et dix fois plus puissante qu’elle ne l’est aujourd’hui.
Et en effet, dès aujourd’hui, grâce à l’abolition des corn-laws, tandis que le bien-être descend dans les classes travailleuses et y procrée la moralité et l’instruction, sources réelles de la puissance humaine, il paraît certain que , comme l’annonçait sir Robert Peel dans sa lettre à ses tenanciers, le produit net du sol deviendra beaucoup plus considérable malgré le bas prix ou plutôt à cause du bon marché des subsistances, parce qu’il sera désormais facile de féconder l’industrie agricole par une plus forte application de capitaux et de l’enrichir par des productions d’un ordre plus élevé que celui des céréales.
C’est par cette théorie barbare de renchérissement progressif que Ricardo a été amené à ce désastreux point de vue de l’antagonisme des salaires et des profits ; à cette formule qui en Angleterre a menacé de
jeter en un moment, dans un abîme de confusion et de sang, l’œuvre de tant de siècles civilisateurs. Mais je n’ai pas à m’en occuper ici.
J’examinerai maintenant la spécialisation de la théorie de Ricardo, seule vue qui en ait été généralement acceptée par les Économistes français , et qui pourtant me semble aussi déplorable que l’idée primitive de dépendance matérielle et de servage d’où elle émane.
C’est la séparation des sols suivant leur qualité , la nécessité d’enchérir les subsistances par la culture de qualités de sols de plus en plus mauvaises ; l’établissement du prix courant par le prix de revient du blé sur le sol le plus fertile, et enfin le monopole que possède le possesseur du sol fécond ou de toute autre position privilégiée.
Tout l’édifice de ces propositions repose sur une prémisse essentiellement erronée, et dont la fausseté sautera aux yeux de tous ceux qui consulteront la Philosophie des sciences. Ricardo classe les terres suivant leur fertilité ; or, un semblable classement est entièrement dénué de raison.
Il y a des terres plus ou moins bien appropriées, il n’y en a pas d’absolument comparables sous le rapport de la fertilité. L’erreur vient ici de cette prétention de choisir un étalon pour le service productif du
sol, lorsque cet étalon n’existe pas plus que celui de la valeur qu’ont les choses.
La terre, comme tous les instruments du travail humain, n’a pas plus de valeur inhérente que n’en ont les produits eux-mêmes du travail ; la valeur n’existe que par le service rendu; elle n’est, comme l’a si bien prouvé M. Bastiat, que l’expression du rapport entre les services que les hommes se rendent dans la société. Prendre la capacité productive de la terre en blé comme étalon de sa valeur, c’est commettre exactement la même erreur que de chercher dans le travail, le blé ou l’utilité un étalon fixe de valeur.
Au point de vue agricole pur, la terre convient à une foule de cultures ; les sols argileux ou sablonneux, tourbeux ou arides, deviennent tour à tour les sols les plus fertiles pour une production spéciale. Les districts montagneux du Limbourg, les sables de la Flandre, les bruyères des Alpes ne porteraient jamais un épi de blé, et ce sont les meilleures terres et les plus fécondes, les unes par la production du beurre et du fromage , les autres pour celle du lin, les troisièmes pour la culture des fleurs.
Les terrains les plus ingrats, les plus infertiles ou réputés comme tels à notre époque, deviendront peutêtre bientôt les sols privilégiés pour une grande production spéciale. La nature végétale se compose de millions d’espèces; chacune réclame son exposition
spéciale. Il est donc absurde de dire en termes absolus qu’un sol soit infertile ou même moins fertile qu’un autre ; il faut dire qu’il n’a pas encore été appliqué au genre de culture qui lui convient.
Mais les progrès des sciences appliquées à l’agriculture rendent cette proposition encore plus fausse ; n avons-nous pas déjà vu les beaux effets de l’irrigation, du drainage (sans parler de ceux des instruments mécaniques etchimiques déjà anciens, mais incessamment perfectionnés,) sur des terres considérées jusqu’alors comme stériles, et qui tout à coup sont devenues d’une fécondité supérieure ? Sait-on ce que l’application de la grande force naturelle, l’électricité, réserve à l’agriculture dans l’avenir? Sait-on quelles ressources les sciences physiques, la chimie, pourront trouver pour 1 alimentation dans des matières végétales aujourd’hui rejetées? La cellulose et l’amidon sont composés des mêmes éléments ; ne fera-t-on point du pain avec le bois, un jour ? Et sans s’élever à ces hypothèses, combien n’a-t-on pas trouvé jusqu’au jour où nous vivons, de ressources alimentaires ou industrielles inconnues à nos pères ?
Enfin, la terre ne s’applique pas qu’à la culture ;
1 industrie extractive, voyère, constructive, lui offre tous les jours, avec les progrès de la civilisation, de nouveaux emplois de plus en plus profitables et qui fournissent une rente bien supérieure à celle du blé.
À mesure que le progrès grandit, nos besoins et nos jouissances se multiplient et exigent de nouveaux aliments ; le théorème de Bicardo devient de plus en plus inapplicable à mesure que le nombre des productions possibles et profitables s’accroît. Sans les corn laws , l’Angleterre ne cultiverait peut-être plus de blé, mais elle ferait des plantes industrielles qui exigent bien plus de soin et produisent beaucoup plus. Elle pourrait avoir alors plus de voies de communication, plus d’usines, plus de villes, plus de palais ; on ne songerait alors pas plus à y évaluer la fécondité de la terre en mesures de blé, qu'on ne songe aujourd’hui à le faire en stères de bois ou en quantité de gibier et de fruits sauvages à l’hectare, comme cela pourrait être encore justement applicable au Brésil.
Que serait donc notre riche et belle France sans ses funestes obstructions douanières?
Puisque je viens de prouver qu’il n’y a pas de fertilité absolue, il s’ensuit qu’on ne peut pas classer les terres suivant leur qualité, qu’on n’a aucune raison pour cultiver des sols de plus en plus inférieurs, et que ce n’est pas le blé chèrement obtenu qui, dans l’ordre naturel, fait le prix de celui qui pousse tout seul ; car cela ne pourrait être vrai que dans un pays condamné à ne manger que du blé national, d’une nation qui se réduirait volontairement à la position ridicule d’un homme qui ne voudrait porter que les souliers qu’il
aurait faits lui-même, quoiqu’il ne sût pas les faire. Autant voudrait dire que le prix des oranges doit être réglé par celui des fruits qu’on cultive en serre chaude.
Reste donc le monopole, et ici j’emprunterai mes arguments à la plume éloquente de M. Banfield :
« Dire qu’une terre située près d’une ville, d’un » canal ou d’un chemin de fer a le monopole de sa » position, c’est nier clairement que le choix du site » de la ville, du lit du canal, de la ligne du chemin, » soit le résultat d’un calcul raisonnable, et qu’une » combinaison différente puisse transplanter l’un des » trois ou la circulation qui résulte de tous trois, en » un lieu différent. Les avantages que tire le sol de sa » proximité d’un centre de civilisation, ne lui sont en » aucune façon inhérents; ils le sont à la civilisation » qui les a créés. Il est tout aussi absurde de con- » fondre des choses si parfaitement distinctes, qu’il » est dangereux d’attribuer au propriétaire foncier » la jouissance du monopole d’avantages que la loi » sociale naturelle l’admet seulement à partager avec
» tous les autres membres de la société. Ce n’est pas » parce que Bedfort ou Belgrave-Square sont dans le » Middlessex, que la propriété y a acquis autant de » valeur , mais bien parce que Londres s’est assez » étendu pour enclore ces deux squares. Jamais une » semblable valeur ne leur aurait été conférée, si les » Russell et les Grosvenor d’autrefois n’avaient point
» maintenu les principes de liberté civile et religieuse » qui ont fait de Londres la capitale du monde civi- » lisé. Mais si quelqu’un de leurs descendants désirait » s’assurer de ee fait, qu’il possède un monopole , il » n’aurait qu’à provoquer l’application de quelques- » uns des principes recommandés par le dernier avo- » cat de cette insidieuse théorie (M. d’Israéli) , et il ne » serait pas long à s’apercevoir, comme le firent jadis » les citoyens de Thèbes, de Memphis, de Babylone, » de Rome et de tant d’autres capitales déchues, que y> ceux qui n’aspirent qu’aux jouissances sensuelles » n’ont que bien peu de secours à attendre, même » d’une théorie matérialiste de la rente. »
L’ignorance des lois naturelles que je viens d’opposer à ces propositions les a fait admettre par la science Économique, et ainsi, elle n’a que trop contribué à asseoir les rêveries dangereuses du communisme. Si l’on admet comme règle normale de la société la rente créée par les qualités différentes du sol et le monopole des propriétaires, on amènera tout simplement les classes souffrantes et les rêveurs philanthropes à souhaiter la destruction du principe de propriété et à vouloir bouleverser la société entière, parce que des écrivains dangereux auront fourni des armes au despotisme pour restreindre la liberté sociale et couvrir d’un écran la lumière gratuite du soleil. Toute notre crise politique et sociale ne repose, suivant moi, que
sur les obstacles apportés à la liberté du travail et de l’échange, et les questions les plus ardues se résoudraient d’elles-mêmes, si nous cessions de vouloir nous protéger contre la prospérité et contre le bienêtre.