PRINCIPE DE LA POPULATION
J’aborderai maintenant le second exemple que je me suis proposé de développer, en réfutant le principe de population de Malthus et en y substituant ce que je crois être la loi naturelle. Et j’espère arriver à prouver que l’erreur où le vénérable prêtre anglican a été plongé, erreur qui a été si nuisible au développement de la science Économique, en y introduisant un dogme irréligieux, immoral et anti- civilisateur, ne provient que des conditions mêmes où les devanciers et les adeptes de Malthus ont placé l’Économie, en en séparant l’étude, de la connaissance nécessaire des résultats généraux et philosophiques des sciences humaines qu’elle doit comprendre tout entière.
La proposition de Malthus comprend trois termes :
La progression de la puissance reproductive ou génératrice ;
La progression de la puissance productive ;
La comparaison de ces deux progressions.
Je diviserai mon examen de la même manière et j’en
réserverai les observations générales pour la conclusion. Cependant je ferai remarquer que les idées sur lesquelles se fonde ma réfutation m’appartiennent exclusivement et que je les crois tout à fait neuves en Économie ; je dois donc en supporter toute la responsabilité si elles ne sont pas exactes.
Malthus a écrit un volume in-folio pour élucider une seule proposition, parce que, ses arguments ne reposant pas sur des données acquises par les sciences, il a dû multiplier les exemples. J’aurais pu en faire autant, mais je crois que cela aurait été inutile ; il appartiendra aux naturalistes, aux physiologistes et aux moralistes de vérifier les assertions que j’emprunte à la philosophie de leurs sciences ; je me bornerai à les énoncer.
Malthus prétend que l’accroissement de la population se développerait, à défaut d’obstacles, en suivant une progression géométrique illimitée. Par obstacles, il entend les fléaux destructifs des hommes déjà nés : obstacles répressifs ; la débauche qui altère la fécondité et la contrainte morale qui empêche la fécondation : obstacles préventifs.
Que Malthus ait négligé parmi les obstacles réels la volonté divine au point de vue abslrait, bien que cette élimination d’un élément sérieux du calcul soit peu digne d’un ministre des autels, elle serait excusable en ce sens, qu’en style dévot les voies de Dieu sont impé-
nétrables à la vanité humaine ; mais pour moi, une telle abnégation devant les vues providentielles n’est que du fatalisme, et quand on veut en outre chercher hors des lois divines l’explication de leurs résultats, on ajoute le sophisme à l’erreur. Non, les voies de Dieu ne sont pas impénétrables ; elles sont au contraire le grand problème posé par le Créateur à notre intelligence, et ce n’est que par sa solution successive que nous pouvons marcher dans la route du progrès.
Les voies de Dieu, les règles de la nature, se manifestent tous les jours à nous par des phénomènes visibles et appréciables ; c’est à nous de les constater et de chercher à tracer la loi constante qui les reproduit identiquement et invariablement.
La première des lois divines auxquelles l’humanité doit obéir, c’est celle du perfectionnement incessant. Pour nous enseigner cette loi, la Providence a attaché un plaisir à l’accomplissement de chacun des actes intellectuels et physiques que commande notre conservation d’abord, notre amélioration ensuite. Depuis le bonheur suprême de l’adoration jusqu’au plaisir physique de l’appétit matériel, chacun de nos besoins est empreint du sceau de la grande œuvre. Si les travaux intellectuels sont pour nous une source toujours nouvelle d’émotions agréables, tandis que le travail manuel et servile n’entraîne après lui que la jouissance du repos et la satisfaction du devoir rempli , c’est que Dieu nous apprend
ainsi que notre destinée est de chercher plutôt à accroître notre puissance intellectuelle que notre force physique ; que notre fin sublime est d’asservir au seul effort mystérieux et invincible de la pensée, les monstres et les géants de pouvoir physique dont nous sommes entourés, et d’enchaîner à notre service toutes les forces de la nature.
Après chaque jouissance, Dieu a placé la satiété, puis le dégoût, pour nous enseigner que l’abus est mauvais; l’expérience des siècles, la pratique même de la vie nous a appris que l’excès entraîne la perte de la continuité et de la périodicité des jouissances.
Or, l’acte de la génération implique un de nos plaisirs les plus vifs, car la matière seule n’y est pas inté ressée; l’esprit y a sa grande part. L’abus de cet acte entraîne la stérilité, l’atonie, la mort; la privation en est presque toujours funeste, et c’est dans son exercice modéré et conjugal que la fécondité est la plus grande. La volonté divine : Croissez et multipliez, est donc parfaitement indiquée ici et par la physiologie et par la morale.
Si nous croyons, à la suite de nos supputations, que la reproduction indéfinie puisse à sa limite devenir funeste à notre race, en faisant abstraction des fléaux répressifs qui sont presque tous inhérents à l’imprévoyance ou à la perversité humaine, même les épidémies, qui ne sont pour nous qu’une sévère leçon de
salubrité publique, acceptons d’abord cette volonté supérieure que nous venons de reconnaître; puis, pour satisfaire notre raison, et en même temps tevceu du progrès, cherchons s’il y a une loi naturelle*, sage et douce qui cadre avec cette volonté. i i \i i \ ,
L’homme, avons-nous dit, a pour première missiqji de se perfectionner sans cesse en améliorant tout* oe qui est de son domaine.
Qu’arrive-t-il aux nombreuses espèces végétales et animales soumises à la culture de l’homme? Que leur durée, leur volume, leurs qualités recherchées et individuelles s’accroissent ; mais qu’à un très-petit nombre d’exceptions près, leur fécondité diminue lorsque la culture a pour effet d’accroître chez elles les conditions de l’exubérance vitale individuelle. Chez les végétaux cultivés pour leur fleur, cette fleur perd ses étamines, elle se double, elle ne donne plus ou presque plus de graines : voyez les roses, les dalhias, les oeillets. Chez ceux dont nous recherchons les fruits, la partie succulente se développe, le germe s’atrophie, le fruit augmente en qualité, en grosseur, diminue considérablement en nombre : comparez les sauvageons aux espaliers. Chez ceux dont la fibre ou le suc est l’objet de nos soins, la semence se perd, comme dans la canne à sucre et les textiles. Donnez beaucoup d’engrais à un arbre, il développera toute sa vitalité, et, perdant le besoin de se reproduire, il n’aura plus de graines; il n’en aura
jamais plus que lorsqu’il sera le plus chétif et voisin du mauvais état où il dépérit décidément ; c est ainsi quforï taille les arbres pour les faire fructifier, qu’on Stipptime les gourmands sur les plantes. Le blé lui— rnernc, cultivé avec inintelligence, c’est-à-dire en ce sens de trop développer sa sève végétative et de ne pas la ‘maintenir dans un juste équilibre avec sa faculté reproductrice, donne des grains plus volumineux en plus petit nombre, plus de paille, plus de racines et beaucoup moins de grains robustes ou très aptes à la reproduction. 11 est même possible par la culture de stéri-
liser tout ou partie des fleurons de plusieurs ou même de tous les épillets que porte le rachis de l’épi.
lien est exactement de même chez les animaux, qui
reproduisent toujours plus à l’état sauvage que dans la domesticité; plus chez les races primitives que chez les races perfectionnées; dont le principe reproducteur s’éteindrait complètement si le croisement en dedans venait toujours donner plus d’exubérance à la culture. Ici je n’ai pas besoin d’exemples; le moins observateur de tous les lecteurs en trouvera autour de lui en foule. Le régime de fatigue auquel on soumet les femelles des animaux reproducteurs, et dont Virgile fait mention dans les Géorgiques , prouve que les observations sur lesquelles je m’appuie sont vraies et ont été faites de toute antiquité.
Chez les races organiques qui entourent l’homme,
la fécondité s’atténue donc par la culture ou par le bienêtre que détermine un régime fortifiant, en même temps qu’augmente la durée, la longévité, le volume, la qualité, l’ardeur, la force, le principe vital individuel, la force productive organique, nerveuse, intellectuelle. Eh bien, la même loi naturelle s’applique exactement à l’homme, en tenant compte toutefois de sa double nature matérielle et intellectuelle.
La multiplicité générative est en proportion inverse de la longévité individuelle ; ceci est déjà connu et n’est pas contestable.
A mesure que, par la culture intellectuelle et par le bien-être matériel, l’homme est affranchi du labeur servile et de l’ignorance grossière, sa fécondité diminue, sa longévité moyenne augmente, de sorte qu’en résultat, la raison de la progression de l’espèce tend de plus en plus à s’approcher de la reproduction suffisante; terme qui ne sera atteint qu’à la limite du progrès, c’est-à-dire lorsque la terre sera entièrement peuplée d’hommes doués d’une puissance productive assez grande pour jouir du plus grand bien-être matériel, moral et intellectuel, compatible avec l’humanité. Jusque là, une progression sensiblement trop rapide est nécessaire pour faire sentir à l’espèce le besoin impérieux d’accroître sa puissance productive afin d’atténuer les causes de sa mortalité, qui sont en même temps des obstacles au progrès.
La fécondité meurtrière, qui est en raison inverse de la longévité, dépend donc de trois éléments : elle est en raison directe du labeur exagéré, en raison directe de la privation physique, en raison directe de la pauvreté intellectuelle. La fécondité meurtrière est en raison inverse du repos physique, en raison inverse du bienêtre, en raison inverse de la culture et de l’exercice des facultés intellectuelles et morales. Notez bien que le seul exemple sérieux que donne Malthus est celui de l’Amérique du Nord, où la population a doublé en vingt-cinq ans, quadruplé en cinquante. Or ceci est déjà loin de la prétendue progression géométrique, puisque dans les pays de défrichement où l’homme se reproduit le plus vite possible puisqu’il manque au travail pénible, il peut et doit avoir deux enfants à vingt ans, ce qui diminuerait déjà la proportion d’un cinquième. Mais cet exemple vient militer en ma faveur, puisqu’il établit que la fécondité est proportionnelle directement à la somme des efforts pénibles nécessités par la rude et laborieuse vie de la colonisation. Quant à la longévité moyenne, les accidents inhérents aux défrichement la font rentrer dans les proportions que j’ai indiquées, quoique ces causes influent moins sur elle que la misère et l’ignorance (1).
(1) En Europe, les statistiques établies depuis plusieurs années et rapportées par M. Moreau de Jonnès, prouvent que la fécon-
La raison philosophique de ma proposition est que, dans les sociétés primitives ou misérables, l’homme n’usant que de sa force physique, la reproduction doit être très- forte pour que la famille suffise au travail de son existence ; tandis que chez les peuples civilisés , la force intellectuelle remplace le travail servile, substitue les machines aux hommes, les agents naturels à leurs bras débiles, et un moindre nombre d’hommes suffit à une immense production.
dité décroît proportionnellement au bien-être acquis ; la comparaison des divers Etats donne le même résultat. Il y a :
En Russie 1
naissance sur 23 habitants.
En Autriche. . . 1
En Prusse 1
En Angleterre. 1
En France 1
En même temps la mortalité est moins grande et la longévité l’est plus chez les peuples à mesure qu’ils se civilisent. La difficulté qui jusqu’à présent a fermé les yeux aux statisticiens, c’est qu’il faut tenir compte dans l’appréciation, de toutes les conditions de vitalité ou de débilité. C’est là ce qui donne lieu aux anomalies apparentes qui les ont empêchés de voir la règle. Par exemple, ils n’ont pas vu qu’en Amérique, le plus grand bienêtre est accompagné de bien plus grandes fatigues, que quelquefois même il disparaît devant les privations qu’amènent les excursions des pionniers. Il y a peut-être aussi une dernière loi naturelle que nous ne pouvons pas apprécier en l’état de nos connaissances, et qui accroîtrait la fécondité heureuse en proportion de l’espace à peupler, ou de l’étendue des forêts, ou des émanations d’une nature vierge. Mais, à la rigueur, ma proposition peut se passer de cet élément.
En résumé Malthus a dit : La population , sauf les