EST EN RAISON DIRECTE DE LA BARBARIE ET EN RAISON
inverse du progrès; et je conseille l’amélioration matérielle, morale et intellectuelle de l’homme, l’accroissement du bien-être général, pour accroître la longévité et diminuer la fécondité meurtrière.
Si l’on me demandait pourquoi je me crois autorisé à accepter la proposition que je viens d’énoncer en quelque sorte à priori , ou tout au moins avant d en fournir des preuves spéciales et matérielles, je répondrais :
Le développement en sens inverse de la fécondité et de la vitalité chez les races organiques végétales et animales, est un fait indubitable (et j’en appelle sur ce point à tous les physiologistes), pour peu qu’on n’altère point la vitalité jusqu’à ce point où le dépérissement se manifeste.
L’accumulation des exemples serait, je crois, inutile pour démontrer l’existence d’une loi dont 1 observation met les phénomènes à la portée de tout le monde. Pourtant, au besoin, je pourrais citer un fait très-remarquable, qui à lui seul entraînerait une démonstration complète. Sous le ciel des tropi-
ques, la plupart de nos plantes annuelles deviennent vivaces, et nos arbres n’y perdent plus leurs feuilles. Sauf les espèces auxquelles une chaleur permanente est antipathique, le transport d’un végétal des climats tempérés à la zone équinoxiale a donc pour effet certain d’accroître toutes les conditions de sa vitalité individuelle. Eh bien, nos plantes fourragères, qui, semées aux Antilles, y croissent avec une telle exubérance qu’elles peuvent donner douze coupes par an, pourvu qu’on les place à une hauteur correspondante à la température constante d’environ 20 degrés centigrades, et qu’on les abrite suffisamment, ces plantes ne donnent plus aucune graine. 11 en est à peu près de même pour nos arbres fruitiers, pour la vigne, dont les grappes ne mûrissent point et sont très-rares, parce qu’au moment de la fructification la sève remonte avec une nouvelle vigueur, et fait pousser de nouveau bois et de nouvelles feuilles au détriment des organes reproducteurs.
En physiologie, les conditions générales de la vie organique se correspondent à peu près exactement d’une race à l’autre. Les phénomènes généraux de l’existence, de l’accroissement, de la reproduction, sont similaires chez les végétaux et chez les animaux. Il n’y a donc pas de raison plausible pour croire que les lois générales propres à cette manifestation de la vie, du souffle animique, ne se traduisent pas chez l’homme
par des phénomènes analogues à ceux que nous observons chez les plantes et chez les animaux.
Il est vrai que j’aurais pu compulser les documents statistiques pour établir par des chiffres que la fécondité inutile et meurtrière décroît dans la société à mesure que le bien-être descend vers les classes inférieures, tandis que la longévité moyenne s’accroît; que le nombre des naissances est plus nombreux chez les peuples pasteurs que chez les sauvages chasseurs et guerriers, chez les peuples agriculteurs que chez les pasteurs , chez les campagnards que chez les citadins , chez les ouvriers que chez les bourgeois, chez les pauvres que chez les riches , dans les métiers pénibles que dans les professions sédentaires , chez les hommes qui fatiguent leur corps que chez ceux qui exercent leur intelligence ; mais là j’aurais rencontré le grave inconvénient dont j’ai déjà eu le sujet de faire à la statistique un reproche fondé. Les constatations , faites avec méthode sans doute, n’ont pas été inspirées, dominées, élucidées par la direction qu’imprime aux recherches d’observation la vérification à entreprendre d’une loi générale et naturelle déjà entrevue et élaborée sur des données fournies parla Philosophie des sciences. 11 en résulte que les rapprochements les plus pénibles, les accumulations de chiffres, les- compilations les plus ardues ne me donneraient que des résultats imparfaits; mieux vaudrait alors recommencer un travail
statistique dont les éléments nécessaires seraient déjà
Dans ce cas, voici lamarche que je suivrai pourappor ei une preuve exacte à mes assertions, dès que mes loisirs me permettront de me livrer à ce travail A Paris, le taux du loyer indique d’une manière à peu près exacte la somme annuelle que consacrent à eur entretien les habitants des maisons. Cette proportion varie de 20 0/0 des ressources annuelles pour les Plus pauvres, à 10 0/0 pour les plus riches; on peut donc ainsi calculer, non pas le revenu d’un homme mais ce qu’il emploie annuellement à se créer du bien ’ etre, condition dont j’ai seulement besoin; car un homme qui sur 100,000 fr. de revenu, n’en emploie que 20 se trouve dans des conditions identiques pour la solution de mon problème, à celui qui n’en a que mais les dépense entièrement.
Il suffirait donc de prendre à Paris deux arrondisse ments, l’un généralement riche, l’autre généralement pauvre le deuxième et le huitième par exemple; de recueilhi dans chaque maison (et à la préfecture de la Seine ou à la préfecture de police il doit exister des renseignements de ce genre), et pour chaque locataire marie, le taux du loyer, l’âge des conjoints, leur profession, le nombre de leurs enfants morts et celui de eur progéniture existante, et en outre quelques notions sur leur passé depuis le temps de leur mariage
On grouperait ensuite les renseignements individuels: 1° par taux de loyer; 2° par nature de profession plus ou moins pénible physiquement, en les ran géant en dix ou quinze classes ; 3° par quantité probable de puissance intellectuelle exercée.
Je suis certain , si mes observations ne m’ont pas trompé, et si mes prévisions sont justes, que le plus grand nombre d’enfants effectifs, morts ou vivants, se trouvera toujours chez les groupes les plus pauvres, les plus fatigués par le travail servile, les plus ignorants.
Quant à ceux qui seraient tentés d’attribuer à la contrainte morale pratiquée parles classes élevées, leur moindre fécondité, je leur répondrai à l’avance que cet élément est si peu sensible qu’il doit être négligé ; car les précautions contre nature parviennent rarement à tromper le vœu de la Providence, et les plus défiants sont les plus souvent trompés par eux-mêmes ou par d’autres.
Cependant, comme 1 objection de l’effet réel de la contrainte morale peut être puissante aux yeux de gens instruits, intelligents, mais aveuglés par le matérialisme, je crois devoir entrer ici dans quelques détails de philosophie physiologique, pour montrer à quel point les conditions qui influent sur le double principe de vitalité et de fécondité sont nombreuses, variées et importantes, jusqu’à quel point, en un mot, elles échap-
pent à cette prétendue perspicacité de l’homme qui veut compter sans son Créateur.
Pour éviter toute réfutation à une proposi- . tion que je n’aurais point démontrée, je n’entends poser d’une manière rigoureuse et absolue que le principe suivant : chez tout être organisé, l’exhubérance de la vitalité est diamétralement contraire à la faculté reproductrice de l’espèce.
Quant aux conséquences que j’en tire relativement à la statistique de l’espèce humaine, je prierai mes contradicteurs d’attendre pour les réfuter, que j’aie pu mener à fin les travaux statistiques que je dois entreprendre, afin de leur en donner des preuves matérielles. Je sais que des raisons philosophiques et religieuses ne peuvent les convaincre comme elles m’ont convaincu, et comme j’espère qu’ elles persuaderont tous ceux qui croient encore à la bonté et à la justice d’une intelligence supérieure à la nôtre ; surtout lorsque ces raisons sont logiquement déduites de l’application à la race humaine de lois mathématiquement prouvées pour les autres êtres organisés. Et quoi que puissent en penser les matérialistes, il y a bien peu de différence entre notre substance et celle des animaux ; mais entre notre essence et la leur, il y en a une considérable et qui tient à toute autre chose qu’à la matière. Que notre corps soit gouverné par les mêmes lois naturelles que celles qui règlent la vie animale, ceux là seuls le com-
prendront, que leur foi, la perfection de la raison, comme Ta appelée Molière, conduit à penser qu’il y a en eux quelque chose de divin qui n’émane point du limon terrestre, parce que ceux-là seulement ne sont pas annihilés par le démon de l’orgueil.
Le principe absolu que j’ai posé plus haut indique par lui-même sa nécessité. Si l’exhubérance vitale individuelle était favorable à la faculté reproductrice au lieu de lui être contraire, la loi de Malthus serait vraie, en ce sens qu’une seule espèce organique, douée de cette propriété à l’exclusion des autres , chasserait fatalement toutes les autres de la surface du globe, quels que fussent les obstacles. Le végétal le plus vivace étant aussi le plus fécond , à la longue étoufferait tous les autres; parmi les animaux, le plus robuste pourrait seul subsister au bout de quelques siècles.
Il y a plus, l’unique race végétale serait bientôt dévorée par l’unique race animale douée de locomotion. Si nous admettions que l’homme seul pût jouir de cette triste prérogative de se multiplier proportionnellement à sa vitalité, à l’exclusion de tous les autres êtres , il s’ensuivrait forcément une conséquence odieuse, l’anthropophagie érigée en terme final de la civilisation. Il faut donc, ou que tous les êtres organisés se reproduisent moins à mesure que leur vitalité s’accroît, ou que tous ensemble subissent la loi contraire. Je n’examinerai pas le résultat de cette ?
loi opposée à celle que je crois être la vraie; trop d’éléments impossibles à apprécier entreraient dans le calcul. Il me suffit d’avoir montré qu’ approximativement, sous peine de troubler l’ordre universel, une race organisée doit obéir aux mêmes lois naturelles générales d’existence et de reproduction qui gouvernent les autres.
Maintenant, quelles sont les conditions où la vitalité humaine est le plus énergique ? Evidemment celles où le bien-être de l’homme est le plus grand, , matériellement et moralement, celles où sa propre satisfaction physique et intellectuelle est le plus complète. Pour qu’il se trouve dans ces conditions, il faut que rien dans l’exercice de ses fonctions, de ses sentiments ou de ses facultés ne vienne troubler l’harmonie générale de son être, développer une de ses faces aux dépens des autres. Si cette harmonie se rencontre à la fois et réciproquement dans un couple, les fruits en seront peu nombreux, mais sains et robustes, aptes à vivre et à se perfectionner. Si cette harmonie est rompue par une cause débilitante quelconque, les enfants se multiplieront, ainsi que leurs chances de faiblesse et de mortalité.
Le régime alimentaire peut être insuffisant, débilitant, irritant ou fortifiant. Les trois premières conditions sont favorables à une fécondité exagérée et meurtrière; la dernière seule est la cause de la repro-
ductivité normale, qui amène l’accroissement de la population parallèlement au progrès, mais suivant une raison constamment décroissante, jusqu’à ce que l’équilibre soit obtenu à la limite, et que la longévité moyenne soit devenue presque égale à la plus grande longévité possible.
Dans les aliments eux-mêmes, les propriétés actives sont réparties de telle façon que le meilleur régime est celui qui admet la plus grande variété, et que l’usage exclusif d’un trop petit nombre de substances alimentaires provoque presque toujours un état morbide.
La distribution des subsistances à la surface du globe est calculée de telle manière que la base alimentaire d’un peuple soit celle qui convient le mieux aux circonstances locales et aux vœux du progrès, et que cependant le besoin se fasse sentir d’y ajouter une proportion de plus en plus considérable d’aliments exotiques complément d’un bon régime, afin de hâter les communications internationales et lointaines.
L’excès du repos physique, l’excès du travail intellectuel, tendent à annihiler complètement la faculté reproductive. Rien n’est plus commun que de voir des couples stériles par cette raison, procréer des enfants à la suite seulement du repos intellectuel et de l’exercice salutaire que procure une saison passée dans les contrées montagneuses qui recèlent des eaux médicinales, ou la vie active des bains de mer.
Mais ce n’est pas seulement la misère qui engendre par la débilitation une fécondité excessive, ou provoque le même effet par un exercice violent du corps. Le luxe excessif et le mauvais emploi de la richesse dimi nuent le bien-être réel et concourent aux mêmes résultats ; l’abus d’un régime irritant, l’excès des plaisirs et l’abus des jouissances matérielles ruinent la santé et favorisent la multiplication en diminuant la vitalité chez le producteur et chez le produit. L’oisiveté, l’ennui, poussent l’aristocratie anglaise aux fatigues corporelles des voyages, de la chasse, des luttes, des courses, des excursions nautiques, du sport en un mot, et lui donnent une singulière aptitude à se reproduire, aptitude qu’augmente encore un régime irritant, l’abus du thé, des épices et des alcooliques, mais avec cette différence que la faculté prolifique que donne l’exercice violent du corps est profitable au produit, tandis que celle qui dérive de l’épuisement (et comme dernier exemple je citerai la vertu générative qui se développe dans les maladies de consomption, la phthisie ou l’entérite) est fatale aux enfants qui en naissent.
Enfin, certains régimes exclusifs viennent encore apporter des preuves concluantes à mes assertions. Le régime ichtyophage irritant, joint aux fatigues considérables de la pêche, donnent aux peuples des 4 f côtes et des petites îles une fécondité extrême. C’est
ainsi que la Providence a préparé les voies de l’émigration et de la dispersion des peuples, en réunissant toutes les causes de reproductivité efficace chez les hommes appelés par leur position maritime à préparer les ressources de la colonisation et des communications lointaines au profit de l’humanité.
S’il m’était possible, en dernière analyse, d’entrer dans les détails particuliers de l’effet de la contrainte morale , ou des mariages tardifs, je crois que Réprouverais que la privation spéciale qui en résulte, devenant à son tour une cause de dépérissement individuel, une véritable affection morbide, provoque dans les occasions rares ou éloignées où l’acte générateur peut se manifester, une condition certaine de fécondité ; que si le contraire se remarque lors du libertinage ou de la prostitution, qui sont le plus souvent stériles, il faut attribuer cet effet particulier à la destruction pathologique de la capacité des organes spéciaux; qu’ enfin, obéir aux lois de la nature quand elles se révèlent à nous par nos besoins ou par nos désirs, mais savoir nous garder de l’abus, est le moyen le plus efficace d’éviter une stérilité complète ou une fécondité inopportune.
Et loin de donner à la contrainte morale la pompeuse qualification d’une des branches du grand arbre de la prévoyance, nous l’appellerons le résultat contre nature d’un égoïsme matérialiste et grossier.
D’autant que, s’il est difficile d’apprécier ce que Malthus a entendu précisément par ses recommandations à la contrainte morale , les écrivains de son école, qui n’avaient pas les mêmes motifs de retenue, nous ont clairement indiqué que ce conseil n’implique qu’ accessoirement la chasteté hors du mariage et la continence dans le mariage, tandis qu’il comporte principalement l’usage de précautions ou d’habitudes que je ne saurais qualifier trop sévèrement, parce qu’elles conduisent à une dépravation morale et physique véritablement odieuse.
En résumé, je ne prétends point que, la liberté, le bien-être, la moralisation, la culture intellectuelle, le repos suffisant, le progrès en un mot, empêche l’accroissement régulier et désirable des populations; je crois seulement qu’il enlève toute raison d’être à une multiplication excessive, disproportionnée, fatale. La terre est bien loin d’avoir reçu le nombre qu’elle attend de ses hôtes humains ; mais à mesure que le progrès s’accroîtra, les populations s’amplifieront d’une manière plus stable, plus propice, moins déplorable pour l’existence des enfants des hommes. Or, si Dieu a voulu que la fécondité meurtrière s’exerçât en raison directe du labeur servile et de l’ignorance brutale, c’est qu’il a voulu que nos souffrances ellesmêmes fussent la cause de notre aspiration au bonheur; que les charges pesantes et douloureuses de la
barbarie fussent l’aiguillon du progrès au sein duquel ces misères doivent s’atténuer et disparaître.
Et certes, de toutes les dures mais utiles leçons que la Providence inflige à l’homme pour le conduire dans le chemin de la perfection, la mort de ses enfants est la plus pénible, et celle dont il doit le plus ardemment souhaiter de s’affranchir par le progrès et par la charité.
J’aborderai maintenant la seconde partie de la proposition de Malthus, à savoir, que la puissance productive humaine ne peut croître tout au plus que suivant une progression arithmétique.
Et d’abord, cette proposition ne peut s’appliquer qu’à la force productive que l’homme développe sur le sol, car, à l’égard de sa puissance manufacturière, elle serait évidemment absurde. M. Michel Chevalier a démontré que depuis moins d’un siècle, la puissance productive industrielle s’était accrue dans des proportions gigantesques; que pour la mise en œuvre du coton, elle était parvenue à sa 320e puissance et à sa 240e pour la filature du lin, par exemple. Je crois que Malthus n’aurait pu songer à une multiplication comparable pour les enfants des hommes.
Reste donc l’œuvre de fécondation humaine du sol.
A l’époque où vivait Malthus, la statique philosophique et chimique des êtres organisés ne se fondait que sur des données imparfaites, et il est excusable
d’avoir compté sans les éléments qu’elle fournit aujourd’hui à la science Économique. Mais c’est une preuve de plus de la circonspection qu’il faut apporter dans les appréciations économiques, lorsqu’on en soustrait l’élément providentiel, et qu’on a l’orgueil de ne point compter avec les progrès de la science.
Je me garderai bien de chercher à évaluer, même approximativement, le coefficient progressif de la puissance productive agronomique, car d’un moment à l’autre la force intellectuelle humaine jette dans le calcul un élément nouveau et irrésistible qui dépasse toutes les prévisions par l’énergie qu’il ajoute à la production; mais je décrirai en quelques mots la nature des ressources sur lesquelles peuvent compter les populations, et j’espère ainsi arriver à montrer que, loin que leur perspective soit l’inanition, l’action combinée du progrès et de la liberté tend de plus en plus et de jour en jour à accélérer la gratuité des nécessités alimentaires humaines.
Je ne m’arrêterai pas aux transformations chimiques de la matière, qui font qu’à un moment donné, comme je l’ai déjà dit, on peut prévoir qu’avec une fibre ligneuse quelconque on produira les isomères de la cellulose, ou leurs dérivés, la fécule de la pomme de terre, l’amidon du blé, le sucre de la canne, du raisin ou du miel, l’alcool, l’huile, la graisse, etc. ; en un mot, tous les éléments combustibles non azotés qui
doivent fournir à l’homme le carbone qu’il brûle tous les jours.
Je ne m’étendrai pas non plus sur la possibilité chimique et naturelle d’arriver à fabriquer manufacturièrement et de toutes pièces, au moyen de l’acide carbonique des pierres ou de l’air, de l’azote et -de l’oxigène atmosphérique, de l’hydrogène de l’eau, tous les composés ternaires et quaternaires qui forment aussi bien la nourriture que la substance propre des animaux et de l’homme.
Cette hypothèse est parfaitement réalisable ; le succès n’en est peut-être pas très-éloigné de nous, et devant lui, les calculs les plus effrayants de Malthus et de ses aveugles adeptes ne seraient plus que le fruit du comble de l’imprévoyance et du ridicule.
Je me rattache, au contraire, à des progrès déjà effectués et qui rendent les prévisions de Malthus à peu près aussi improbables.
En faisant abstraction des sels alcalins et métalliques qui entrent dans la matière organique, et que les eaux d’arrosage et les mines du globe tiennent en quantité indéfinie à la disposition de l’homme, toute substance organique ne se compose que de quatre éléments, dont les proportions ou la disposition atomique seules varient.
Le carbone, l’azote, l’hydrogène et l’oxigène sont répandus en telle quantité dans l’air, l’eau et le sol
minéral, que leur absorption, sans renouvellement, suffirait à des milliers de siècles et à des milliards d’hommes. Mais il n’en est pas ainsi ; leur renouvellement est incessant; il se fait à chaque minute, dans les limites de la nutrition, de la respiration et de l’excrétion. Dans la nature, rien ne se perd, tout se transforme et revient, par des métamorphoses successives, à sa forme première.
La plante, appareil de réduction, emprunte au grand réservoir naturel de l’eau, de l’ammoniaque et de l’acide carbonique ; elle décompose ces produits stables, et les transforme en principes immédiats non azotés (cellulose, amidon, sucre, gommes, graisses, acides organiques, etc.), directement assimilables pour les animaux herbivores, carnivores ou omnivores, ou en principes immédiats azotés (cambium, albumine, fibrine, légumine, alcalis végétaux, etc.) , également assimilables. (Je ne parle pas ici de l’époque de germinaison ou de fécondation où les plantes se comportent comme les animaux et produisent la chaleur qu’elles usent. )
L’animal, appareil de combustion, entretient sa chaleur et son activité, sa vie, en brûlant les principes immédiats qu’il consomme, et en les restituant à l’air ou au sol sous forme de produits rapidement et spontanément décomposables en acide carbonique eau , et ammoniaque.
Voilà tout le cercle de la vie organique, sauf les détails ; voilà quels sont les seuls éléments qu’il importe de fournir aux végétaux pour qu’ils nous alimentent. Les plantes ne s’assimilent que des matières solubles; les sels inorganiques et l’acide carbonique leur arrivent abondamment par l’eau ou par l’air humide, qui donne en même temps l’oxigène et l’hydrogène ; reste le supplément des amendements ou des engrais minéraux qui sont à notre disposition, et l’azote qu’il peut rendre soluble et livrer à la plante à l’état d’ammoniaque, de carbonate de cette base ou peutêtre aussi de nitrate d’une base quelconque. Gratuitement, l’orage, l’étincelle électrique opère cette combinaison, comme les volcans fournissent gratuitement aussi de l’acide carbonique, et l’Océan de la pluie. Mais pour accroître la production végétale, il faut onéreusement fabriquer de l’azote soluble.
Si ce problème n’est pas résolu économiquement et pratiquement, il est bien près de l’être, et les expériences s’en multiplient ; d’ailleurs l’excrétion d’un animal suffit et au-delà à la reproduction de sa nourriture, et le bon emploi n’en est qu’une affaire de soin.
Quant au sol, il ne sert que de support pour la plante, de conduit pour ses aliments ; il suffit aussi bien au cèdre gigantesque qu’à l’humble chalumeau des céréales ; toute la question de sa force productive consiste à lui confier la plante la plus profitable,
la plus volumineuse, la plus succulente, la plus convenable pour l’exposition le sol et le climat, et autant d’azote soluble et de sels minéraux que la nourriture de cette plante le comporte pour son accroissement maximum.
Vouloir poser des limites, déterminer une raison à la fertilité que l'homme peut donner au sol, est donc tout aussi absurde que de prétendre assigner des bornes à la densité nutritive, au volume, à la hauteur des tiges, à la profondeur des racines des espèces végétales que l’homme est apte à substituer peu à peu dans la culture aux espèces inférieures ; que de vouloir fixer un quantum à la rapidité manufacturière avec laquelle il se procurera de l’azote soluble. C'est défier la puissance intellectuelle humaine d’amener une racine ou une tige à une longueur ou à un diamètre dix fois plus fort que sa dimension originaire, parla culture , le choix ou le croisement ; ou de fabriquer assez de carbonate d’ammoniaque pour ses champs, avec l’azote de l’air, l’hydrogène de l’eau et la foudre du ciel. Les légumineuses ont la propriété spéciale d’assimiler l’azote atmosphérique; elles sont deux fois plus nutritives que les céréales. Défier la puissance productive agricole, c’est défier l’homme de faire usage de sa raison et de sa liberté dans ses choix et dans ses substitutions.
L’échange, d’ailleurs, apporte des motifs tout aussi
concluants pour rejeter la proposition irréfléchie de Malthus. Le tableau ci-après donnera au lecteur une idée assez nette des trésors de végétation qui appellent la main de l’homme dans cette immense zone intertropicale, déserte et inexploitée.