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LIVRE II, CHAPITRE V

le plus grand bien qui puisse assurer la libre soumission du peuple et enchaîner ses affections au gouvernement. Il ne suffit pas que les questions d'un droit ou d'un tort particulier soient e'quitablemenl décidées, ou que les juges soient inaccessibles à la corruption : Jefferies lui-même était un juge intègre, quand l'intérêt de la Cour n'était point compromis. Une Cour de justice peut céder à des intérêts d'autant plus importants et plus pernicieux, qu'ils ont plus de force que l'intérêt des individus, et qu'ils nuisent à la société entière. Un juge influencé par le gouvernement peut être assez honnête dans la décision des causes privées , et néanmoins trahir la cause publique. - Quand la victime est marquée par le ministère, ce juge se présente de lui-même pour consommer le sacrifice ; il prostituera sans scrupule sa dignité personnelle, et trahira sans pudeur la sainteté de ses fonctions : peu lui importe qu'il seconde le gouvernement dans un acte arbitraire , ou qu'il satisfasse le ressentiment de la Cour. »

Ces principes , ces procédés odieux et méprisables ne sont pas moins irréfléchis. Un peuple sage et généreux s'indigne toutes les fois qu'il aperçoit des mesures oppressives, inconstitutionnelles, soit que le gouvernement protège ces mesures, soit qu'elles se cachent sous le masque des formes judiciaires.....

C'est dans les temps de partis, en se mettant au-dessus de tous; c'est en prenant la dignité de la loi , qui n'en connaît aucun , et en les frappant tous indistinctement , que les juges , paraissant s'isoleide nos troubles et ne point partager les faiblesses de l'humanité, deviendront les restaurateurs de la morale et de la sécurité publiques. Les corps judiciaires animés de cet esprit auront, n'en doutons pas, une très grande influence sur l'ordre social; seul§, lorsqu'il serait menacé de toutes parts , ils pourraient le soutenir et le relever, même s'ilétait abattu.

Aussi Bentham affirme que, dans un gouvernement même mal

constitué, il suffit que l'administration de la justice soit bonne, pour (jue les factions, affaiblies, aient de la peine à retrouver leurs anciens points de ralliement. Les affections populaires ne tarderont pas à se diriger plutôt vers les magistrats, que vers les chefs de partis; de préférence sur la patrie entière, que sur des intérêts d'un moment. Quand la justice est mal administrée, dit à'Ejratid, ori va jusqu'à mettre en doute l'existence de la société. Considérer cet agent de morale publique, cette force des Etats, comme un ressort de gouvernement dont on peut se servir à plusieurs fins, c'est commettre une faute grave et se préparer, pour de bien minces avantages, de déplorables résultats. Ne point eninlervertir le cours, en subir toutes les conséquences, quelques unes fussent-elles décevantes, l'honorer, la faire chérir et respecter chaque jour davantage , c'est en même temps d'une haute sagesse et d'un immanquable effet.

S'il n'y a de sûreté permanente pour un gouvernement que dans le bonheur du peuple, et si le peuple doit être libre pour qu'il soit heureux, il est incontestable qu'on ne peut arriver à cette fin sans une bonne administration de la justice.

Quel plus affligeant tableau pour un pays, quel qu'il soit, que celui que présenterait la magistrature prostituant la justice aux passions, aux fureurs des partis, ou aux fauteurs de l'arbitraire! Alors ne tarde pas à s'élever cette tyrannie, qui, dit Montesquieu, toujours lente et faible dans ses commencements, comme elle est prompte et vive dans sa fin, montre d'abord une main pour secourir, et opprime ensuite avec une infinité de bras. L'nc des causes principales du mécontentement el de l'irritation dans un Etat, disposition qui peut entraîner une foule de mallieurs publics, c'est l'absence d'une magistrature impartiale. L'homme qui ne saurait compter sur l'appui de la justice n'a point de sécurité ; il est obligé de se la rendre lui-même. Son imagination s'alarme aisément : il est bientôt persuadé

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