LIVRE I, CHAPITRE V
tent et corrompent la France depuis cinq ans, aient eu pour type d'appréciation, non le plus capable, ni celui qui pourrait le plus honorer la place , mais le plus attache à leur système, et surtout celui qui , par la nullité de son caractère, et par la nature la plus facile ou la plus vénale , sera le moins disposé ou le moins propre à les combattre ou à les critiquer; néanmoins, il a pu s'en glisser quelques uns qui pourraient nous donner signe d'une noble indépendance. Fournissons un exemple :
Les jésuites sont aujourd'hui le texte d'une multitude de dissertations et de critiques violentes, dont j'avoue que je ne sens pas toute l'intensité. Qu'importe à la France qu'il y ait quelques séminaires de plus ou de moins où les doctrines des jésuites soient professées?
Ayant déjà en France im clergé très nombreux, qui s'accroît chaque jour, qui se divise en deux parties très distinctes, savoir, le clergé ultramonlain, ou celui qui reconnaît en tous points la souveraineté de la cour de Rome , et celui qui, se rattachant à l'église gallicane, ne veut pas reconnaître la prédominance du pouvoir spirituel sur le temporel, je ne vois pas ce que peuvent apporter de changement et de danger de plus , quelques congrégations contre lesquelles on s'élève sans cesse.
S'il est aisé de concevoir qu'on prenne parti dans une querelle religieuse pour ou contre sa foi et ses propres dogmes, il ne l'est pas autant de se rendre raison de la haine et de l'acharnement avec lesquels des Français de toute opinion politique poursuivent les jésuites. Celte querelle me paraît être ou devoir être uniquement celle du gouvernement; comme il paraît que c'est lui qui les appelle elles protège, n'est-ce pas le gêner, empiéter sur ses droits ou sur ses affaires personnelles, que de chercher à le contraindre à repousser une corporation dans laquelle il croit trouver un appui et des secours?
On peut concevoir que, par intérêt pour lui, et dans la crainte de voir renouveler des prétentions sur le droit de dé|)ûser les rois, de délier les su ets, et de les autoriser à la désobéissance ou à la méconnaissance même de l'autorité temporelle, les corps civils, comme les individus, émettent leurs craintes ou leurs vœux; mais, en ce cas-là. même, il faut reconnaître que celte cause ne leur est point personnelle; qu'elle n'est que dans Tinlérèt du pouvoir royal: tout ce qui tend à le déterminer de force à une proscription (ju'il ne veut pas consentir, est violence sur sa prérogative et son action : pourquoi vouloir mieux apprécier sa position que lui-même? il aime les congrégations et les jésuites; que ceux qui ne les aiment pas gardent leur indifférence, leur haine même, mais qu'ils lui laissent son amour cl son auxiliaire. Le grand grief imputé est qu'ils reconnaisscnl un souverain étranger; qu'ils correspondent avec lui et avec ceux (jni ont autorité, dans la confrérie, sur dos matières de religion...
Pourquoi l'asservissement de leur manière dèlre à la vôtre? Est-ce que vous ne portez pas par là atlcinlc à la liberté religieuse ? Qu'est-ce donc qu'une pensée ou un dogme de religion qu'on ne peut communicpier au dehors, ou à des hommes plus éclairés que sol? Le territoire d'un peuple est-il le territoire exclusif de la pensée humaine? La croyance de certains doit-elle, sous peine d'impiété, être forcément celle de tous? Oui vous a donné mission pour établir celle douane intellectuelle sur les opinions et Je sentiment, et détruire par là la liberté d'aclion cl de conscience, que vous réclamez si vivement et avec tant de raison lorsqu'on veut vous la ra\ir ?
Souffrons donc dans les autres ce que nous voulons poui- nous; jaissons à clia(|ue pensée la plus grande facilité d'extension ; toutes viendront se broyer dans le graïul creuset de la controverse : par la discussion, les controvcrsistes et les auditeurs s'éclaireront; le plus convenable surgira; la conviction se formera.