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LIVRE I, CHAPITRE VII. Sg

M. Bcrcngcr, quelques pages avant celles que nous venons de lui emprunter, a recueilli et livré à l'histoire l'événement suivant:

« L'empereur revenait de l'île d'Elbe; sa nouvelle fortune croissait à chaque journée de marche.

» Il s'arrêta dans le chef-lieu d'un département, siège d'uns Cour souveraine; il la manda, elle fut forcée d'obéir; mais en paraissant devant lui elle garda le silence. Étonné, il le rompit pour discourir sur les événements de son règne. Après avoir long-temps parlé seul , il s'adresse ù un magistrat (i)-, et lui dit :

La Cour a du crédit dans le ressort?

Le M.VGiSTRAT. Non , sire.

Bonaparte. Pourquoi non?

Le m. Les corps judiciaires n'ont plus d'influence ; l'autorité administrative absorbe tout.

B. Comment cela ?

Le m. Sire, un maire de village est plus puissant qu'un premier président; les préfets ont un pouvoir si extraordinaire, que bientôt la justice ne s'administrera plus que sous leur direction.

B. D'où cela vient-il ?

Le m. Sire, leurs attributions sont très étendues. Vos Codes les autorisent à faire tous les actes de la police judiciaire ; et l'exercice de la police générale, en leur donnant la faculté de substituer l'arbitraire à la loi , leur permet de se mettre au-dessus d'elle.

B. Les intendants n'avaient-ils pas aussi autrefois une grande autorité ?

Le m. Non , sire ; il n'y avait alors d'autre police que la police

(i) La moJcslic de l'auteur, qui îitait alors avocat-général près celte Cour, l'a eDipûcIié de se nommer ; il ne nous saura sans doute pas mauvais gré d'avoir levé le Toilc dont il avait couvert celte entrevue qui l'honore.

6o DES CONFLITS;

judiciaire; elle apparlcnait tout entière aux procurcurs-générai'x ( alors plus indcpcndanls qu'ils ne le sont aujourd'hui ).

B. Et le contentieux ?

Le m. La justice administrative était rendue par des tribunaux particuliers , devant lesquels les affaires contcntieuses étaient portées et plaidécs.

B. Mais les Conseils de préfecture... ?

Le m. Sire , cette justice inspire peu de confiance. Un Conseil de préfecture juge dans l'ombre et à buis-clos , reçoit dos mémoires de toutes mains; il est d'ailleurs dirigé par le préfet, qui lui dicte toujours ses arrêtés.

B. Cela est vrai. J'ai souvent remarqué qu'il y avait entre l'administration et les corps judiciaires quelque chose qui n'allait pas , un certain froissement. Oui , les préfets ont une grande autorité. Je n'ai jamais bien entendu ces matières ; je les renvoyais au Conseil d'État; Siméon et Treilhard craignaient toujours que les Cours n'inclinassent à'recouvrer les anciennes prérogatives des parlements , et on ne trouvait rien de mieux que de leur opposer les préfets. Oui, cela a besoin d'être revu. »

Pareil suffrage est d'un grand poids; mais telle est la nature humaine, que l'homme qui, dans un moment de détresse ou d'embarras, reconnaît ses erreurs ou celles d'un système qu'il a créé, est disposé à oublier ses aveux lorsque le danger est passé. Néanmoins , c'était déjà un pas à une amélioration, que d'avoir exposé la vérité, et avoir fait connaître le mal au souverain qui peut y remédier. Un temps plus calme, d'autres représentations de cette nature eussent pu corriger quelques uns des défauts que nous avons conservés , même accrus , comme on le verra dans la suite.

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