‹ Des contre-indications à l'anesthésie chirurgicaleChapitre 56 sur 64 · I. Opérations dans les zones dc9 nerfs · texte numérisé non relu

I. Opérations dans les zones dc9 nerfs

bulbaires.

Ces nerfs ont une action plus directe sur le bulbe ; leur insensibilisation est plus tardive dans l'ancsthésie, et, d'autre part, ils se distribuent à des parties voisines des voies aériennes; ils forment donc g ?'oupe naturel — Nous rechercherons successivement les contre-indications à Tanesthésie : 1" dans les opérations chirurgicales sur la face ; 2° dans la chirurgie dentaire ; 3° dans les opérations sur les yeux.

A. Opérations sur la face. — Les dangers particuliers, et toujours redoutés des chirurgiens (1), que cou-

(l) Voy. Michel, de Strasbourg. — De l'emploi du chloroforme dans ks opérations qui se pratiquent sur la face. Union môd. 1850, p. 244

rent plus spécialement les malades anesthésiés, dans les opérations sur la face; et aussi les nouvelles méthodes d'anesthésie imaginées par MM. Trélat et Perrier, qui donnent à la question un regain d'actualité, nous engagent à insister quelques instants sur cette partie de notre sujet.

« Dans les opérations sur la face, disait M. le P*" Verneuil (dans un mémoire lu à l'Académie de Médecine, dans la séance du 7 août 1867), les difficultés opératoires suscitées par le sang d'une part, et de l'autre, la privation de l'anesthésie, dans le cas où précisément la richesse nerveuse de la région la rendrait si désirable, tels sont les écueils inhérents aux opérations susdites, qui, par ce double motif, sont l'effroi des malades, et inspirent au chirurgien le plus aguerri de légitimes préoccupations. »

Le sang, en effet, dans ces opérations, peut franchir l'entrée des voies respiratoires, et amener la suffocation, être dégluti et s'accumuler dans l'estomac, où il peut occasionner, par suite de nombreux vomissements ou d'une laborieuse digestion, des troubles assez sérieux, masquer la voie que doivent suivre les instruments, imposer à l'opérateur, par sa grande abondance, une précipitation fâcheuse.

h'anesthésique, de son côté, empêche le malade d'expulser par la toux le sang qui, accumulé dans ses bronches, peut amener rapidement l'asphyxie, ou, plus tard, produire des phénomènes congestifs et inflammatoires du côté de l'appareil pulmonaire.

C'est dans le but d'éviter ces deux ordres de dangers, que ce savant maître a imaginé ses procédés de résection des maxillaires. Ils permettent d'opérer avec sécurité, et défaire profiter le malade des bénéfices de l'anesthésie (i).

Plus tard, les chirurgiens allemands, instruits par les

(1) Je rappellerai sommairement que ces procédés consistent dans une série de moyens mis en usage pour empêcher, pendant toute la durée de l'opération, la pénétration dusangdansles voies aériennes : amponner les fosses nasales ; lier les artères à mesure que les inci-

travaux de M, Verneuil, qui, le premier, avait eu le réel mérite de mettre en relief les dangers de l'hémorrhagie et de toutes les conséquences funestes de la pénétration du sang dans les voies respiratoires, pendant les diverses opérations pratiquées sur les diverses cavités de la face, proposèrent divers procédés pour éviter ces dangers. Hueter engage à recourir, dans les opérations qui se pratiquent dans les régions des voies aériennes, ou dans leur voisinage, à différentes mesures préalables contre les dangers de l'asphyxie, que produit l'introduction du sang dans les bronches : le tamponnement des fosses nasales, la ligature préalable des artères, etc.. dont il s'attribue, un peu inconsidérément^ la priorité. — Rôser proposa ensuite de tenir la tête pendante, méthode qui, comme l'a démontré M. Berger, engorge les vaisseaux de la tête, et donne lieu à des hémorrhagies redoutables. — Nussbaum(de Munich), conseille ensuite la trachéotomie préventive et le tamponnement de la trachée à l'aide d'une compresse huilée, procédé qu'il employa pour la première fois chez une jeune fille, qu'il devait opérer d'un sarcome du maxillaire; puis Below Jremplace la compresse huilée par un petit ballon de gomme, et Trendelenburg invente sa canule-tampon (1).

Tous ces perfectionnements dans les procédés [opératoires rendirent les chirurgiens plus confiants dans l'anesthésie, pour les opérations sur la face ; et, tandis qu'autrefois on considérait ces opérations comme des •contre-indications à l'anesthésie, de nos jours, on n'hé-

sious sont faites; dénudei' l'os en CDnservant la muqueuse de manie re à éviter que le foyer opératoire ne soit mis, avant le dernier moment, en communication avec la cavité buccale (Vizzu, tb 4 874. — Jarry, tb. 4 880).

(I) Hueter, Pitba et Bilrotb, 3» vol., 3<= part., o« livre. — Nussb^nm, AeHzUches Intelligentzblatt, 1879. — Below, Algm. med. Centralzeit, 1870. — Trendelenburg, CentraIbLatt, n- 4 4 , 1874. — Rôser. Archiv. fur KUn. 'Mr. — Bardleben et Wolf Berl. Klin. Woschen. 4878, qui enpioyèrent ensuite son procédé, s'en montrèrent très satisfaits.

site plus à l'employer : « L'anesthésie, dans les opérations sur la face, écrivait M. Verneuil, en 1877, n est pas seulement agréable au malade ; mais elle lui est également très utile en diminuant la perte de son sang » (1).

Dès lors, elle est devenue oiseuse, cette antique question : Faut-il, dans les opérations sur la face, faire lanesthésie complète, ou l'anesthésie incomplète? On ne dira plus qu'il vaut mieux ne plus endormir le malade afin de pouvoir le réveiller, et de lui faire expulser le sang qui serait tombé dans sa trachée ! On ne se croira plus obligé de faire repasser le malade, chaque fois, par la période d'excitation, qui, par les mouvements convulsifs qu'elle présente, peut, au milieu d'une opération, être la cause d'une hémorrhagie abondante : car il est possible, dans la plupart des cas, d'assurer l'économie du sang.

Cependant, quelques considérations spéciales se présentent, à propos de certaines opérations, qu'on peut avoir à exécuter au voisinage de la cavité buccale.

Faut-il anesthésier dans l'opération du bec-de-lièvre et, particulièrement, faut-il anesthésier les jeunes enfants ? — La région est très vasculaire ; comment opposer une barrière à l'écoulement du sang vers les voies aériennes ? Il existe des exemples de mort assez nombreux, dans ces circonstances. Ici, on le voit, la question de l'anesthésie se complique de celle de l'hémorrhagie ; elle lui est subordonnée.

Aussi, nos savants maîtres se sont-ils préoccupés d'a-

(1) Cette économie du sang par Tanesthésie est bien clairement démontrée dans une observation de M . Yerneuil : « Chez un malade,. « avantradministralion du chloroforme, la turgescence de laface était « extrême 5 aussitôt l'anesthésie obtenue, le calme s'était rétabli, et « le visage avais repris sa pâleur ; plusieurs fois, dans la suite de « l'opération, je constatai le phénomène suivant : tant que l'insensi- « bilité durait, la plaie saignait médiocrement; au contraire, dès que la « douleur revenait, le patient se débattait, gémissait.; alors la face « devenait turgide, et le sang veineux inondait le champ opératoire, « pour s'arrêter spontanément à la suite de quelques inhalations a nouvelles. »

srr 195 —

bord de rechercher une méthode qui permit d'opérer sans hémorrhagie. M. Broca emploie le galyano -cautère ; MM. Richet et Verneuil, la méthode de l'écrasement linéaire; aujourd'hui, nous avons de plus le thermo-cautère : enfin, le bistouri n'est pas encore abandonné ; car, il permet la réunion immédiate, et on peut, à Faide des grandes pinces hémostatiques, prévenir l'hémorrhagie.

Dans ces opérations, M. Verneuil conseille d'avoir recours à l'anesthésie,- sans laquelle elles deviennent extrêmement laborieuses chez les enfants (1). Ce n'est cependant pas l'avis de M. Chrétien : « L'anesthésie, par i'éther comme par le chloroforme, doit être rejetée ; car il faut que l'opéré puisse souvent cracher le sang, qui s'accumule vers le pharynx (2). » Il est vrai que, dans l'opinion de l'auteur, il s'agit surtout des opérations de fissure congénita.le de la voûte palatine, et que, dans ces circonstances, il est bien plus difficile d'empêcher le sanfe de pénétrer dans l'arrière-gorge. — Pour nous, nous croyons qu'on pourrait faire bénéficier le malade des avantages de Tanesthésie, en se servant du thermocautère pour les incisions latérales, et, pour l'a vivement sur la ligne médiane, si Ton se contente d'obtenir la réunion secondaire précoce. — Si l'on se servait d'un instrument tranchant, chez l'adulte ou chez l'enfant raisonnable (beaucoup de chirurgiens pensent qu'il faut attendre un certain âge pour opérer ces fissures), on pourra se dispenser de l'anesthésie.

Chez les très jeunes enfants, la question de Fanesthésie est tout à fait secondaire : on a surtout à se préoccuper de l'opportunité de l'opération, et des moyens d'hémostase.

Dans la sta,phylora.phie^ l'anestliésie est dangereuse : car il est difficile d'empêcher le sang de tomber dans l'arrière-gorge; on pourrait obtenir une insensibilité suf-

(1 ) Th. Griveaud.— de l'hémorrhagie dans le bec-de-lièvre, 1876. — Jarry. — De l'anesthésie dans les opérations sur laface^ 1880.

(2) Chrétien. — Des fissures congénitales de la voûte jpalaline et de leur traitement, th. \ 873.

fisante. à l'aide du procédé d'anesthésie mixte préconisé par M. Trélat.

Il en est de même dans Vextirpation des amygdales, car les causes d'hémorrhagie sont nombreuses (blessures des piliers postérieurs, près desquels se trouve l'artère pharyngienne; du plexus veineux sous-amygdalien, etc..)

L'ablation des polypes naso-pharyngiens peut s'exécuter sous le chloroforme, comme nous l'avons vu faire maintes fois, à notre excellent maître M. Verneuil. Mais elle exige une certaine promptitude dans le temps de l'arrachement, et celle-ci est corollaire d'une grande habileté.

Enfm, dans l'opération de Vahlation de la langue, on peut éviter la perte de sang, en se servant de l'écraseur de Chassaignac, ou mieux du thermo-cautère. Si l'on emploie l'instrument tranchant, les méthodes de Regnoli, de Roux et de Sédillot ouvrent une large voie, par laquelle le sang peut s'écouler au dehors. L'anesthésie peut donc être utilisée.

Ces quelques considérations nous permettent maintenant de formuler ce précepte général : « Dans les opérations sur la face, on peut employer l'anesthésie dès qu'on s'est ^ assuré suffisamment de l'économie du sang. »

Il n'est pas toujours possible de remplir cette dernièr condition, par exemple dans l'opération de la fissure palatine, dans la staphyloraphie, et en général dans toutes les opérations où l'on se sert préférablement de l'instrument tranchant. — Heureusement, dans ces circonstances, nous pouvons disposer de l'avantageuse méthode de MM. Trélat et Perrier. Ces deux auteurs ont eu pour but de rechercher un moyen d'anesthésie suffisant pour prévenir la douleur, pendant l'opération, et laissant au malade assez de connaissance pour lui permettre d'expulser le sang, qui pourrait s'écouler dans ses voies aériennes. C'est le problème de l'analgésie, ou de la semi-anesthésie, qui se trouve ainsi résolu. Ce qu'il y a de réellement

remarquable et d'utile dans le procédé de MM. Trélat et Perrier, c'est qu'il est possible de graduer, pour ainsi dire, les effets des anesthésiques, et de les proportionner à la durée et à la nature de l'opération. A son gré, le chirurgien anesthésie plus ou moins profondément, selon qu'il se propose de faire une résection du maxillaire inférieur, ou une staphyloraphie. Le procédé de M. Trélat consiste dans l'administration d'une potion de chloral et de morphine, prise à doses successives, jusqu'à anesthésie suffisante. M. Perrier donne la potion de chloral, et fait des injections sous-cutanées de morphine. Nous reviendrons plus tard, sur ces procédés, quand nous étudierons, dans la troisième partie de ce travail, les contreindications relatives aux divers agents anesthésiques.

Dans les opérations sur le larynx^ dans la trachéotomie^ l'emploi des anesthésiques donne lieu à quelques considérations. En 1863, dans son Traité de l'anesthésie, M. Perrin écrivait que les opérations exécutées dans le voisinage de la glotte, étant pratiquées dans le but de remédier à un état plus ou moins prononcé d'asphyxie, réclament l'abstention ; parce que, d'abord, elles sont, parce fait, moins douloureuses ; mais, surtout, parceque l'obstacle à la respiration, auquel elles cherchent à porter remède, est la première des contre-indications. Nous doutons que le savant auteur ait conservé cette opinion dans son intégrité. — Quelques chirurgiens ont pratiqué l'anesthésie, sans inconvénient, dans les opérations sur le larynx et la trachée, telle que extirpation de polypes, de corps étrangers,etc. Aujourd'hui, nous possédons dans les hypnotiques, dans la morphine, le bromure de potassium et le chloral, d'excellents moyens de rendre ces parties insensibles. — Snow a, depuis longtemps, montré que la chloroformisation ne lui paraissait pas contreindiquée dans la trachéotomie: parceque le chloroforme, employé avec prudence, et à doses modérés, ne diminue pas la force des mouvements respiratoires. Lorsqu'on exécute cette opération pour une affection croupale, on s'abstient généralement d'endormir les malades, parce

qu'ils sont déjà insensibles ; mais il est possible, en toute autre circonstance, croyons-nous, d'accorder aux malades le bénéfice de l'anesthésie.

Nous ferons, cependant, une exception pour les cas où il existe des symptômes d'asphyxie assez prononcés, et dans les affections, qui s'accompagnent de congestion

d'inflammation pulmonaire étendues.

B. De Vanesthésie en chirurgie dentaire. — Il y a longtemps que les dentistes endorment pour extraire les dents, ou pratiquer sur ces organes de petites opérations plus ou moins douloureuses; chaque jour encore, à l'étranger et en France, ils ont recours à l'anesthésie sous ses différentes formes. L'usage aujourd'hui si répandu des anesthésiques, en chirurgie dentaire, nous impose donc l'obligation de consacrer quelque mots à la question.

La chirurgie dentaire forme un chapitre intéressant de la chirurgie générale, et l'on ne saurait nier qu'à ce titre, elle ne nous appartienne pour tout ce qui touche à notre sujet.

Il faut bien le reconnaître, l'anesthésie doit beaucoup aux dentistes ; dès l'origine ceux-ci en ont été les plus ardents propagateurs, aussi bien en Amérique qu'en An- :gleterre, même en France, et Thistoire de l'anesthésie à ses débuts, se confond, pour ainsi dire, avec l'histoire de l'anesthésie appliquée aux opérations dentaires.

Actuellement, si l'on avait à classer les anesthésiques au point de vue de la fréquence de leur emploi en chirurgie dentaire, il faudrait mettre en première ligne le protoxy de d'azote, l'éther viendrait ensuite; et enfin le chloroforme ; nous ne parlons pas de quelques autres anesthésiques tels que l'acétone, l'amylène, etc., aujourd'hui presque complètement abandonnés. Disons enfin que quelques dentistes (surtout en Angleterre), pour endormir leur patient, administrent le mélange d'éther et de potoxyde, quelques autres le mélange de chloroforme et d'éther.

Lorsqu'on envisage l'anesthésie au point de vue des opérations dentaires, il est une première question que l'on doit se poser. Est-on autorisé, d'une 'manière générale,à employer l'anesthésie; en d'autres termes, les opérations que l'on peut être appelé à pratiquer sur les dents sont-elles, dans certains cas, par leur durée, par la douleur qu'elles peuvent déterminer, de nature à nécessiter l'emploi des anestliésiques, alors surtout que les objections générales que l'on peut faire à l'anesthésie, lorsqu'on opère sur la bouche, s'appliquent naturellement, avec toute leur force, aux opérations dentaires ? Avant de repondre à cette question, examinons d'abord quels genres d'opérations se pratiquent sur les dents. — Cellesci sont de divers ordres. C'est ainsi que la cautérisation de la pulpe au fer rouge, que l'extraction de cet organe vivant, à l'aide d'instruments spéciaux, constituent de petites opérations parfois très douloureuses. — Nous n'hésitons pas à dire cependant que pour celles-ci, l'anesthésie, même à l'aide du protoxyde d'azote, doit être proscrite ; car ce sont là des opérations rapidement faites, généralement supportées, qui appartiennent à la pratique de chaque jour, de chaque heure pour ainsi dire, et à ce compte l'anesthésie devrait être multipliée à l'inlini et ce serait évidemment tomber dans l'exagération que de se laisser entraîner à la pratiquer par des personnes toujours pusillanimes. Pour celles-là d'ailleurs, il est généralement d'autres procédés opératoires pour arriver au but queTon veut atteindre, et l'on tourne la difficulté en employant des moyens plus longs, mais moins douloureux.

La question se trouve en définitive réduite à la proposition suivante : Convient-il d'anesthésier pour extraire les dents? Ici nous n'hésitons pas à répondre par l'affirmation, dans certains cas du moins. — Nul doute qu'il ne soit toujours préférable de faire l'opération sur un individu non endormi ; on évite ainsi les ennuis et même les dangers évidents de toute anesthésie ; le patient éveillé se prête jusqu'à un certain point aux mouvements, aux

indications de l'opérateur; si l'extraction ne réussit pas du premier coup, ce qui arrive assez souvent, on peut faire laver la bouche du malade, l'examiner à nouveau, et terminer heureusement une opération, qu'il y aurait inconvénient à laisser inachevée. On peut en outre signaler ici une difficulté assez grave, qui se présente lorsqu'il s'agit d'anesthésier, pour une extraction dentaire; c'est que le malade doit être souvent endormi dans la position assise , ou demi-couchée seulement, position jusqu'à un certain point favorable à la syncope, surtout lorsqu'il s'agit du chloroforme ou de l'éther. Cette position est souvent nécessitée par la place de la dent à arracher ; et l'opération serait impossible ou extrêmement difficile, si le patient était complètement couché.

Le chirurgien devra donc toujours, suivant nous^ lorsque cela lui sera possible éviter Fanesthésie, et conseiller aux malades de ne pas se faire endormir. Mais il se heurtera souvent à des résistances invincibles, contre lesquelles il ne pourra et ne devra pas lutter trop longtemps, et c'est dans ces cas (dont il sera toujours juge), qu'il'pourra user légitimement des moyens anesthésiques.

Il ne faudrait pas croire, d'ailleurs, que l'extraction d'une ou plusieurs dents soit toujours une opération simple. Il est des cas d'extractions difficiles, compliquées^ extrêmement douloureuses, pour lesquelles il sera souvent sage et opportun de proposer l'anesthésie, chez des femmes nerveuses surtout, et très impressionnables. — Celles-ci, non endormies, ne supporteraient pas certainement l'opération, ou s'opposeraient par leurs mouvements ou leur résistance parfois involontaire, à sa réussite (1). — Il n'y a que bénéfice dans ces cas à retirer de l'usage d'un agent anesthésique.

Les anesthésiques seront encore indiqués lorsqu'il s'agira par exemple d'extractions multiples de racines,

(1) Notre excellent 'collègue, le D' Cruet , nous a dit avoir :été souvent témoin, dans ces circonstances, de crises nerveuses, très prolongées et pouvant causer de l'inquiétude.

car ils permettront alors de [faire, en une seule séance, une opération qu'il faudrait renouveler plusieurs fois; bien peu de patients se soumettent à des extractions difficiles et multipliées, coup sur coup. Sans qu'il soit nécessaire d'insister davantage, on comprend combien les indications varient, suivant chaque cas, et chaque individu pour ainsi dire.

Il est certaines précautions à prendre, qu'il est bon d'indiquer ici, lorsqu'on pratique l'anesthésie pour extraire une ou plusieurs dents. Tout d'abord, il faudra placer entre les mâchoires un objet (écarteur de diverses espèces, ou môme encore cylindre en bois, attaché à un cordon, qui les maintiennent écartées). Cette simple précaution évitera une grande perte de temps ; car, lorsque le malade est endormi et suffisamment insensibilisé pour une extraction de dents, il arrive que les mâchoires contractées sont longues et difficiles à ouvrir. — Si l'on emploie le protoxyde d'azote surtout, il y a là, perte de temps suffisante pour que le malade se réveille, et qu'une nouvelle inhalation du gaz soit nécessaire.

Une autre recommandation que nous croyons non moins utile encore, c'est de n'employer, si cela est possible, que les pinces d'acier pour extraire les dents lorsque le malade est endormi, et ne pas lâcher la dent qu'elle ne soit sortie de la bouche. C'est dire qu'on ne devra jamais faire usage de la clef de Garengeot, proscrite d'ailleurs aujourd'hui de la pratique des dentistes chirurgiens.— Si, dans quelques cas particuliers, pour une dent de sagesse par exemple, pour certaines racines, il est d'abord nécessaire de se servir d'un levier, on se contentera de luxer la dent ou la racine, en lui laissant encore quelques adhérences, et l'on achèvera l'opération avec une pince. — On devine quel est le danger à éviter, c'est qu'une dent ou un fragment de dent ne tombe dans le larynx, ce qui serait une grave complication, ou ne soit avalée. Dans ce dernier cas, le danger serait moindre; mais il en pourrait toujours résulter de graves inconvénients.

C. Opérations sur les yeux. — Si l'on consulte notre tableau des décès, pendant l'anesthésie chirurgicale, on remarquera avec surprise, qu'il existe 17 cas de morts, survenues pendant des opérations de chirurgie oculaire, La raison de cette fatale coïncidence nous paraît résider en ce fait ; que le globe oculaire, recevant ses nerfs moteurs et sensitifs du bulbe rachidien, et que, celui-ci étant le dernier imprégné par le chloroforme, on est obligé, pour obtenir son insensibilisation complète, et la résolution de ses muscles j nécessaires aux opérations, de pousser l'anesthésie très loin. La cornée, qu'on doit souvent sectionner, est, en effet, Vultimum moriens des régions sensibles. D'après une statistique allemande prise sur 15.000 applications de chloroforme, on a employé jusqu'ici des quantités de 120 à 260 grammes de cet anesthésique, pour arriver à une disposition suffisante du globe oculaire pour l'opération (1). Jacobson dit que, pour arriver à la résolution des muscles oculaires, il faut employer des doses de chloroforme énormes. — « Lorsqu'on a poussé l'inhalation du chloroforme , dit le P»- Stœber (de Strasbourg), jusqu'à résolution complète des muscles des extrémités, qu'il n'y a plus ni raideur, ni sensibilité, on était en droit de croire que les muscles de l'œil devaient également se trouver dans le relâchement. Aussi ai-je été étonné qu'il n'en fût pas ainsi. » Et il indique qu'il existe longtemps encore une résistance de l'orbiculaire ; que l'œil reste ensuite dirigé en haut, caché sous la paupière ; et que la fixité du globe oculaire, attribuée à tort par Chassaignac à la contracture des muscles de cet organe, disparaît dans une chloroformisation plus profonde. Il n'est pas vrai, d'après lui, que le chloroforme ait sur les muscles des yeux une action opposée à celle qu'il exerce sur tous les autres. « J'ai vu souvent, dit encore Jacobson, que, lorsqu'on avait la résolution

(\) Kœnisbenj Archiv.-fûr Ophtalm. Bd. XI, p. U5, i86o. — Ces chiffres semblent considérablement exagérés.

partout ailleurs, elle n'était pas complète dans Fœil. « L'anesthésie de la conjonctive arrive beaucoup plus tard que celle de la peau et des muscles. »

Il faut donc, pour obtenir un effet favorable aux opérations de la chirurgie oculaire, pousser l'anesthésie assez loin. D'un autre côté, si on n'atteint pas le but, on est exposé à voir le malade s'agiter, faire des efforts, vomir : ce qui, dans une opération de cataracte, peut causer l'issue de l'humeur vitrée, et compromettre gravement le succès.

Cela nous explique pourquoi un certain nombre de chirurgiens furent, au début, opposés à l'anesthésie pendant les opérations de cataracte. Cunier, Sichel, Guthrie fils, rejetèrent d'abord Téther ; mais ils furent plus favorables au chloroforme. Junken (de Berlin), Whitecooper, firent connaître d'heureux résultats de 1849 à 1850. Stoeber, d'abord très réservé à l'égard du chloroforme, le fit entrer ensuite dans sa pratique (1860). Guersant, Giraldès, Morel-La vallée, conseillèrent ensuite le chloroforme, pour pouvoir examiner sans danger l'état de la cornée chez les enfants atteints d'ophtlialmie purulente.

Von Graefe voulut d'abord réduire l'emploi du chloroforme, dans la chirurgie oculaire, aux circonstances suivantes : lorsque le malade est pusillanime, et que la perspective de l'opération le jette dans une grande anxiété; quand le but de l'opération réclame impérieusement toute cessation des contractions musculaires.

Wecker, aujourd'hui encore, se montre très réservé dans l'emploi de l'anesthésie pour les opérations de chirurgie oculaire ; parfois, il pratique même des extirpations du globe, sans endormir ses malades.

M. le P' Panas n'admet, comme contre-indications à l'anesthésie oculaire, que celles qui sont acceptées par la chirurgie générale. 11 a toujours obtenu les meilleurs résultats de la chloroformisation chez ses opérés {Com. orale )

La pratique de M. Abadie, pour les opérations de cataracte, est de tâtcr d'abord la sensibihté de la cornée

et de la conjonctive, avant de prendre parti pour ou contre l'anesthésie ; si elle est très susceptible, si des mouvements spasmodiques surviennent au moindre contact, il se décide à employer le chloroforme. Règle générale, il n'endort ses malades que si la région est douloureuse, ou s'ils sont indociles. L'anesthésie lui semble très utile, dans les opérations d'iridectomie, dans le glaucome aigu, dans la recherche des corps enclavés dans la cornée, si la douleur est insupportable. Il lui paraît, au contraire, préférable de s'en passer dans les opérations de strabisme, où l'on a besoin, à chaque instant, de juger du degré de correction obtenue par la section du muscle rétracté. — A Bromfield Hospital, on endort, avec l'éther, tous les malades, sur les yeux desquels on a à pratiquer les opérations, même les plus légères.

Page 1