I.» Éther
Les premiers essais anesthésiques furent faits avec l'éther: mais, à peine connu, le chloroforme lui fut préféré, à cause de la puissance, de la rapidité de ses effets, et de la facilité de son administration. Cependant, quelques accidents graves survenus coup sur coup avec le chloroforme, décidèrent les chirurgiens Lyonnais à l'abandonner : il fut même traduit à la barre académique et il n'a dû son salut qu'au brillant plaidoyer de son éloquent défenseur. Aujourd'hui, en Angleterre et en Amérique, beaucoup de chirurgiens semblent revenir à l'usage de l'éther, qu'ils jugent moins dangereux (2) ; et, dans la plupart des grands hôpitaux de Londres, c'est avec cet agent que se pratiquent les anesthésies. Tout dernièrement, au Congrès de Bruxelles, le D*" Palesciano (de Naples), grand partisan de l'éther, citait une lettre du
Pollock, écrite dans le Times, et par conséquent adressée à un public extra-médical, qui ne craignait pas de dénoncer le chlorofome comme dangereux, et de taxer d'imprudent et de coupable le chirurgien qui l'emploie.
(1) Voy. Archives de méd. mars 1 879.
(2) Morgan {Brit. med.joum.. 4 872) prétend qne le chloroforme est 8 fois plus dangereux que l'éther. — Il est vrai que, dans ces dernières années, le chiffre des décès par le chloroforme, en Angleterre et en Amérique, paraît avoir été considérable. En 1866, il aurait été de 52, d'après Morgan, soit : l par semaine. — Il n'en est pas ainsi en France.
On peut dire, qu'à l'étranger, la cause de l'éther fait chaquejour des progrès.— Pourquoi cette préférence pour l'éther? Est-il donc moins dangereux, ou a-t-il de meilleurs effets que le chloroforme?
Nous ne reprendrons pas ici le plaidoyer de l'éther et du chloroforme. Mais nous rappellerons que si ce dernier, plus généralement employé, a eu parfois des résultats funestes, l'éther n'en est pas exempt. Car, en 1860, le D' Kidd, cite 44 cas de morts par l'éther. Il est vrai que Lente et Hayward, partisans absolus de l'éther, ont essayé de prouver que, 3 fois seulement, l'éther avait été coupable du funeste accident : leurs assertions ne tiennent pas devant les faits. — Le D'" Rappeler a réuni, de 1872 à 1876, 13 cas de morts par l'éther, bien avérés, relatés avec des détails circonstanciés. Nous pourrions en ajouter 10 autres, que nous avons trouvés dans les journaux anglais et américains, de 1876 à 1879. Ainsi, dans une période de 7 années, il existe 23 cas de morts, imputables à l'éther, en Angleterre et en Amérique. Il nous semble difficile, en face de ces chiffres, de cette progression croissante, de croire à une innocuité beaucoup moins grande de l'éther que du chloroforme ; et il ne serait plus explicable aujourd'hui, l'acte de Pétrequin, qui, dans sa foi vive pour l'éther, venait demander à l'Académie des sciences la proscription du chloroforme, dans le but, disait-il, de rendre aux malades le service de préserver ceux dont un agent dangereux menace l'existence, et, à ses confrères, celui de leur épargner le remords d'avoir, par une pratique mauvaise, porté atteinte à la vie de leurs clients.
Mais si, au point de vue des dangers de mort courus par les malades, nos deux grands anesthésiques sont presque comparables (et dans les deux cas les accidents funestes sont d'une rareté excessive), ne peut- il pas y avoir dans leurs propriétés physiologiques, et dans leur mode d'action, chez les malades, des raisons pour accorder dans certains cas la préférence à l'un ou à l'autre?
A. Le chloroforme est plus prompt, plus actif, d'une administration plus facile que l'éther, et c'est pour cela qu'il est entré si aisément dans la pratique commune. Pendant Finhalation, c'est un agent docile, n'ayant pas d'écarts ; on peut suivre facilement ses manifestations sur l'organisme.
L'éther a une action bien plus lente, moins profonde. Dès le début, il jette le plus souvent le malade dans une agitation convulsive, dans un délire parfois très violent, et assez durable; il détermine facilement des phénomènes de congestion encéphalique. Les vomissements ne sont pas moins fréquents qu'avec le chloroforme. Il provoque une salivation et une sécrétion bronchique très abondantes, qui gênent les mouvements respiratoires, et qui peuvent quelquefois contre-indiquer son emploi. — Une jeune fille de 19 ans, dit Rappeler, devait être éthérisée pour l'extirpation d'un ganglion strumeux. Dès les premières inspirations de vapeur d'éther, elle fut prise de salivation excessive, de troubles respiratoires, de cyanose, d'hyperesthésie de la peau, d'une surexcitation musculaire, et enfin de vomissements tels qu'on dut renoncer à l'éther, et lui substituer le chloroforme. Dans une autre circonstance, un malade endormi avec l'éther manifesta, après quelques inhalations, une excitation des plus intenses. Il se leva du lit d'opération, malgré les assistants, et on eut toutes les peines du monde à le décider à se laisser opérer.
Enfin, il produit difficilement la résolution musculaire indispensable pour opérer avec facilité la réduction des luxations et des fractures, et le redressement des ankyloses. « Nous nous souvenons encore, dit M. Rochard, avoir été plus d'une fois obligé d'y renoncer après en avoir employé des quantités assez considérables, chez les sujets robustes et peu impressionnables que nous rencontrons d'habitude dans nos hôpitaux (1). »
B. Les accidents mortels, pendant l'anesthésie avec (1) Rochard. Histoire de la Chirurgie au XIX" Siècle.
l'éther, ne sont quelquefois ni moins inopinés, ni moins brusques dans leur apparition, que dans l'anesthésie sous le chloroforme. C'est ce que prouvent les observations suivantes, et en particulier celle que nous devons à l'obligeance de notre ami le docteur Poncet (de Lyon).
Observation XVIII.
Ostéo- arthrite s fongueuses multiples. — Anesthésie par l'éther. — Cautérisations intra-articulaires. — Mort pendant l'anesthésie. — Autopsie.
(Observation communiquée par M. Poncet (de Lyon).
Philippe Monfalcon, âgé de 12 ans, est entré le 26 novembre 1879 à l'hôpital de la Croix-Rousse, salle St Eucher n° 7. (Service de M. A. Poncet.)
Cet enfant malingre, chétif, de toute petite taille, est venu à l'hôpital pour des lésions osseuses et articulaires multiples. Les téguments sont d'une teinte jaunâtre, séreuse ; faciès des enfants épuisés par les souffrances, les suppurations chroniques ; impressionnabilité très grande, le petit malade s'émeut facilement, la vue d'un instrument de chirurgie lui fait pousser les hauts cris.
A la visite du matin, on constata une ostéo-arthrite fongueuse suppurée du genou gauche. - Tumeur blanche avec ses différents signes. A la partie antéro-interne du genou malade correspondant à l'épiphyse supérieure du tibia, trajet fistuleux, conduisant directement dans l'articulation. Au niveau du condyle fémoral interne, double trajet fistuleux avec amincissement et décollement de la peau. — Dis» tension par des fongosités du grand cul-de-sac synovial. Subluxation en arrière et en dehors du tibia correspondant. Douleurs. Le début de l'arthrite remonte à trois ans, l'ouverture des abcès, à six mois.
Ostéo-arthrite tibio-tarsienne du côté opposé sans fistules.
A l'avant-bras droit, cicatrices, trajets fistuleux aboutissant à d'anciens abcès froids. — Cicatrice en cul de poule, d'une ostéite du malaire gauche.
L'enfant ne tousse pas, on ne trouve rien du côté des poumons, mais, à l'exploration du cœur, on constate une hypertrophie notable de cet organe ; à l'auscultation, bruits tumultueux, désordonnés ; on ne peut localiser à aucun orifice un léger souffle doux, s'entendant dans le troisième espace gauche, non propagé à l'aisselle. Rien à l'auscultation de la base. Pouls régulier, petit, quelques intermittences.
Depuis longtemps, au dire des parents, le petit malade est sujet aux palpitations cardiaques; elles ont reparu brusquement il y a une quinzaine de jours, à la suite d'une émotion violente (il avait été témoin d'un accident grave, son père avait été enseveli sous les décombres d'une maison qui s'était écroulée)
Lorsque l'enfant crie, fait quelque effort, il prend assez facilement une légère teinte cyanosée.
Le 27 novembre, le malade qui souffre des articulations atteintes, et qui, jusqu'à ce jour, n'a suivi aucun traitement chirurgical régulier, est apporté dans la salle d'opération, pour être soumis à quelques cautérisations profondes, le membre devant être immobilisé par un bandage silicaté. — Il est ému et paraît très effrayé.
L'interne chargé de pratiquer ranesthésie,connaissant les signes fournis par l'examen du cœur, approche avec précaution le bonnet à éther de la face de l'enfant ; au bout de quelques secondes le malade qui criait, se débattait, tomba dans une résolution complète.
Redoutant l'embrasement des vapeurs d'éther, M. Poncet fait enlever et placer au loin le bonnet, puis commence les cautérisations avec le fer rouge. — L'enfant se réveille, crie, dit avec un air d'effroi, qu'il aperçoit quelqu'un derrière la fenêtre ; on lui fait respirer de nouveau l'éther, en prenant plus que les précautions habituelles.
Après 30 à 40 secondes, le pouls devenait petit, irrégulier; on enlève le bonnet, la face est alors un peu cyanosée, mais la respiration continue,puis s arrête brusquement au bout de quelques secondes, leregard est fixe, Icspupilles très dilatées, les lèvres, les paupières sont cyanosées, d'un bleu vitreux.
On se précipite sur l'enfant ; les mâchoires violemment serrées sont écartées de force ; la langue, qui n'est pas le moins du monde en procidence, est attirée au dehors avec des pmces ; la face est flagellée avec les mains, avec des compresses froides, l'enfant couché la tête en bas. Lares-
piration artificielle ost pratiquée sans interruption pendant trois quarts d'heure, insufflation bouche à bouche et avec le tube de Chaussior. Electrisation, excitation directe de la muqueuse des fosses nasales, do rarrière-G:orge, tout est impuissant. Pas la moindre contraction, pas le plus léger signe pouvant faire naître quelque espérance.
Point de mucosités dans la cavité buccale. Les pupilles se sont dilatées très largement au début de l'asphyxie.
Après quelques minutes, ballonnement du ventre qui devient tendu, résistant. Météorisme.
Pendant la respiration artificielle avec pression sur le thorax, un peu d'urine s'écoule par la verge et quelques, minutes après, des matières fécales par l'anus.
A un moment donné, la cyanose de la face a été un peu moins marquée.
Autopsie 24 heures après la mort ■ — faite sous les yeux de MM. Arloing et A. Poncet.
La face est bleuâtre, violacée; suffusions sanguines sousconjonctivales en dehors, des deux côtés, mais surtout à droite. — Mucosités sanguinolentes à l'orifice des fosses nasales dont la muqueuse a été excoriée par l'introduction de pinces, de stylets.
A l'ouverture de la boîte crânienne, méninges un peu anémiées, suffusion séreuse assez abondante. ■ — Rien du côté de la substance corticale ; à la coupe des hémisphères, léger piqueté rougeâtre produit par les vaisseaux sectionnés et très apparent sur la substance blanche.
La moelle et le bulbe sont sains.
Le cœur est très volumineux, distendu par d'énormes caillots sanguins, noirs, remplissant surtout les oreillettes. — Tache laiteuse sur la face antérieure ; 15 à 20 gr. de liquide séreux dans le péricarde. Poids du cœur 350 gr.
Sur chaque valvule, signes d'endocardite, caractérisée par un épaisissement uniforme, une teinte blanchâtre de la séreuse. — Pas d'insuffisance, pas de rétrécissement.
Les poumons sont sains. — A la base du poumon droit, quatre à cinq petites ecchymoses sous-pleurales. La trachée, les grosses bronches surtout, renferment un liquide spumeux, sanguinolent ; la muqueuse des deux grosses bronches est rouge, hypérémiée.On note, au niveau de la 5' dorsale (face antérieure), un abcès tuberculeux, renfermant un noyau caséeux du volume d'une grosso noisette.
Nous passons sous silence les autres lésions articulaires et osseuses.
Il est difficile d'évaluer la quantité d'éther inspiré, mais l'enfant n'a certainement pas fait plus de 8 à 10 inspirations, le bonnet appliqué sur la face.
(Ces inspirations pouvaient être très profondes, l'enfant criant au début) .
Observation XIX.
Fracture du fémur, réduction. — Etiier. — Arrêt de la
respiration. — Mort»
(Bordeaux médical. 1873. — P. 467.)
Cas de mort par l'éther, par M. Dunning, de New- York; — Malade éthérisé, pour subir sans douleur, l'extension d'une fracture du fémur. L'administration de l'éther fut faite lentement et avec soin. Au bout de 10 minutes, le sommeil était complet, et l'on commençait l'opération, quand on s'aperçut que la respiration était plus fréquente et convulsive ; le pouls était cependant plein et régulier; on fît deux ou trois pressions sur le thorax, et la respiration redevint normale ; on éloigna cependant l'éther pendant quelques minutes ; mais le malade commençant à s'agiter, et les muscles devenant rigides, on reprit l'anesthésie; au bout de 2 minutes, les pupilles se dilatèrent rapidement et la respiration cessa, on enleva l'appareil à éthérisation ; et l'homme, malgré les efforts du chirurgien, ne tarda pas à mourir.
L'éther était de bonne qualité. [Journal de pharmacie et de chimie.)
Observation XX.
Ovariotomie. — Ether. — Syncope subite. — Mort.
Une femme, âgée de 62 ans, fut admise à l'hôpital de Birmingham, pour être opérée d'une tumeur ovarienne, le
28 juin dernier. On lui fit respirer à peu près 20 grammes d'éther méthylique, ce qui produisit un cas d'insensibilité favorable, lorsque, tout à coup, les yeux devinrent fixes, les pupilles se dilatèrent et le pouls cessa, ainsi que la respiration.
L'autopsie ne fournit aucun indice propre à caractériser la cause du décès, que le D'' Lawson Tait attribue à l'état anémique du sang. [Med. Times and Gaz. et Revue thérapeutique médico-chirurgicale).
Cependant, la mort par syncope est moins à redouter au début des inhalations avec l'éther, qu'avec le chloroforme. — Il est moins brusque, moins violent dans son action dans les premières périodes : il ne tue, la plupart du temps, que tardivement, et, d'après Vierordt Knoll, etc., la respiration s'arrête avant les battements du cœur.
Observation XXI.
Fracture sous-trochantérienne. — Application d'un appareil. — Ether. — Arrêt de la respiration. — Mort.
(Bul, thérap. An. 72, vol. 83, p. 473.)
John Stockander, sellier allemand, célibataire, 68 ans, entre dans le service de M. W. B. Dunning, salle 13, Bellevue Hospital, à New- York, le 2 août 1872, pour une fracture sous-trochantérienne du fémur. — Jusqu'au 20 août, le malade est soumis à l'extension par la méthode de Burck: on décida alors de lui appliquer un bandage plâtré — Ethérisation pour soustraire le malade à la douleur et permettre d'exercer l'extension. — Administration lente de l'agent;— au bout de dix minutes, sommeil complet. On avait placé quelques tours de bande plâtrée, quand on
s'aperçut que la respiration était plus fréquente et convulsive — pouls plein et régulier — 2 ou 3 pressions thoraciques sont exercées. Respiration normale. L'éther fut éloigné pendant cinq ou six minutes — pouls normal. Le malade commençant à s'agiter, reprise de l'anesthésie ; au bout de 2 minutes, l'aide qui administrait l'éther s'aperçu. que les pupilles se dilataient rapidement et que la respiration cessait. Le cœur battait encore. — L'appareil est aussitôt enlevé, et la respiration artificielle commencée, — les batteries électriques sont employées pendant 40 minutes, pas de mouvements respiratoires. — Efforts vains, cet homme était mort à 4 heures du soir.
Autopsie à 7 heures du soir même jour. — Rigidité cadavérique ; sang fluide, — cerveau et méninges sans anémie ni congestion. — Trachée et larynx pâles. — Un peu de sang fluide dans le cœur. — Léger athérome à la base des valvules aortiques. — Adhérences pleurales anciennes. — Emphysème pul. à droite. — Œdème du lobe inférieur dont la partie inférieure est à l'état d'hépatisation rouge : le reste du poumon est normal. Foie petit et ferme. — Autres organes sains.
L'éther employé, examiné par M. Squibb (de Brooklyn), ne présentait aucune altération qui puisse expliquer la mort.
C. Enfin, les phénomènes consécutifs ne sont pas plus favorables avec l'éther. Si le chloroforme a une action plus dépressive, si, pendant plusieurs heures après l'administration, les malades restent dans la torpeur et l'adynamie, s'il y a tendance au refroidissement, à la syncope; après l'anesthésie par l'éther, on observe du larmoiement, de l'irritation des muqueuses, des vomissements (dans 25 0/0 des cas, d'après Kappeler); de la céphalalgie, de l'agitation, des crises nerveuses, même des accès de manie aiguë, comme ce malade dont parle Jessop, qui déchira la plaie qu'on lui avait faite dans dans une opération de hernie étranglée ; en un mot, les malades restent, pendant un certain temps après la narcose éthérique, dans un état d'excitation parfois très prolongé. — A l'action dépressive du chloroforme, on peut donc opposer l'état d'excitation causé par l'éther.
D. Une autre question se présente : n'y a-t-il point, clans l'influence exercée par ces agents sur la respiration, la circulation et la chaleur animale, des particularités qui puissent, dans certains cas, légitimer une préférence, fournir une indication précise? A cet égard, la science est loin d'être faite : peu de chirurgiens emploient comparativement les deux agents : on est exclusivement partisan de l'un ou de l'autre. — Mais les physiologistes, surtout dans ces derniers temps, ont fait quelques tentatives pour mieux différencier l'action des deux agents. Voici à quels résultats est parvenu M. Arloing : ils sont intéressants, et capables de justifier des essais cliniques.
a) Le chloral, le chloroforme et l'éther modifient le muscle cardiaque chacun, d'une façon particulière. Lorsque l'on injecte chacune de ces trois substances dans les veines d'un animal, on constate que lechloral commence par amener un ralentissement du cœur qui se prononce lentement et progressivement, et il en résulte, d'après MM, Vulpian, Oré, Boohefontaine et Troquart, que les systoles deviennent régulières, lentes et prolongées ; Que le chloroforme, au contraire, commence par accélérer les battements du cœur, et augmente l'énergie et la brièveté des systoles ; — Que Véther produit le même effet, mais progressivement. — Ce n'est que dans les périodes avancées de la narcose que le chloroforme et Véther ralentissent les battements du cœur.
On peut traduire ainsi ces effets physiologiques : le ohloral ralentit les mouvements du cœur et les régularise ; le chloroforme surprend le cœur, et excite d'abord ses battements ; l'éther a la même action, mais elle est beaucoup moins vive et moins prononcée.
L'éther et le chloral diminuent la pression dans le cœur droit, tandis qu'elle augmente sous l'influence du chloroforme : ce qui prouve que la circulation pulmonaire est rapide et abondante pendant l'action du chloral et de Péther, tandis qu'elle est ralentie pendant l'action du chloroforme.
D'où ces oôncluaions pratiques, d'après Arloîng: 1« Chez un sujet atteint d'emphysème ou d'adhéi^enecH pleurales, en un mot, d'alTeotion chronique despoumons, il y aura moins de risques en employant l'éthei', qui di" late le réseau pulmonaire et diminue le travail du cœur droit. 2" Pans les cas d'insuffisance mitrale, il existe une dépléiion inçomplète de l'oreillette gauche, et, consécutivement, de la congestion pulmonaire passive. Il faut alors préférçir le chloroforme, qui resserre les capillaires du pçum.on, et atténue les effets de l'accumulation du sang dans le cœur gauoho, Il en sera do même dans l'insuffigance aortique, pour des raisons analogues. — En d'autres termes ; dan^ les affections du cœur droit, donner la préférence à Téthcir ; dans celles du cœur gauche, choisir le chloroforme. 3°- S'il y a simple atonie du cœur, préférer le chloroforme, qui l'excite ; s'il y a desintermit' tenees, se servir du chloral, qui régularise jies mouvements,
p) Au début des inhalations, l'éther présente moins de dangers que le chloroforme : car le chloroforme produit une accélération brusque du cœur, et quelquefois un arrêt subit, L'éther, au conti'aire, ne produit qu'une simple accélération du coeur.
y) Mais, lorsque l'on administre l'anebthé.siquel depuis un certain temps, la mort survient plus inopinément avec l'éther qu'avec le chloroforme, Le cœur et la respiration s'arrêtent ensemble, et brusquement, dans l'intoxication par réther. Il résulte, delà brusquerie de l'apparition de la syncope terminal© ou toxique de l'éther, qu'on doit préférer le chloroforme dans toute opération qui doit durer longtemps, et dana laquelle on est exposé à empoisonner lentement l'économie. — Noua devons dire, cependant, que l'action dépressive du chloroforme sur les centres nerveux, est parfois tellement lourde et prolongée, quand on l'administre depuis longtemps, qu'il présente aussi quelques inconvénients dans les opé-
rations de longue durée. Ce sont, sans doute, ces raisons qui ont engagé Spencer Wells et les gynécologistes étrangers, à préférer le bi-chlorure de méthyle dans les ovariotomies.
e) Le vieux précepte de surveiller le cœur, quand on emploie le chloroforme ; la respiration, quand on se sert de l'éther, n'est pas rigoureusement vrai à toutes les périodes de l'anesthésie. — Dans la première période, l'attention doit être dirigée vers le cœur et la respiration, aussi bien avec l'éther qu'avec le chloroforme. On évitera les accidents de cette période, en administrant les anesthésiques à doses minimes, et sans essayer de surprendre le malade. — Dans la deuxième phase, c'est-àdire lorsque les vapeurs anesthésiques auront pénétré dans la circulation, on surveillera le cœur, et on redoublera de vigilance, si l'on fait usage du chloroforme. — Lorsque le malade sera en résolution, on observera surtout la respiration, puisque c'est elle qui, dans la majorité des cas, se suspend la première.
E. Enfin, avant de terminer cette étude comparative de l'éther et du chloroforme, deux particularités peuvent nous intéresser, car elles peuvent être la source de contre-indications à l'emploi du premier. Nous voulons parler des dangers de son administration chez les enfants, et des dangers de l'inflammation des vapeurs d'éther, pendant les opérations faites avec le thermo-cautère.
a) Bouisson, dès 1850, proposait de recourir au chloroforme pour les adultes bien constitués, exempts de maladies organiques ; il réservait l'éther poùr les enfants, les vieillards et les femmes nerveuses. Giraldès insistait, dans ses Leçons cliniques, ]}0\xr démontrer que le chloroforme n'est nullement dangereux chez les enfants.
Mais, en 1876, M. Tripier fut témoin, à plusieurs reprises, d'accidents inquiétants chez des enfants qu'il avait soumis à des inhalation, d'éther. Ils consistaient
dans un scrrêt brusque de la respiration, que rien n'aurait pu faire prévoir, survenant, même dans desanesthésies de très courte durée, soit pendant l'opération, soit dès que celle-ci était achevée. Le cœur continuait de battre pendant quelques instants, mais la face devenait pâle, ou légèrement colorée, sans cyanose. C'est là un accident pour ainsi dire silencieux, qX.si l'on n'est pas prévenu de sa possibilité, la mortpeut survenir. Dans les trois observations qu'il rapporte, M. Tripier ne put ramener les enfants à la vie que par une excitation vigoureuse, et des manœuvres de respiration artificielle longtemps continuées. Peu de temps après, MM. Marduel, Dron et Grand- Clément citaient des observations analogues, et signalaient les mêmes dangers.
M. Arloing, dans le but de trouver une explication de ces phénomènes, a fait des expériences chez de jeunes animaux, et il arrive à cette conclusion : que l'éther a une action spéciale chez les jeunes sujets; qu'il a une tendance à suspendre rapidement l'influence du centre respiratoire bulbaire, à produire une sorte d'apnée qui peut devenir promptement mortelle. — Il y aurait donc contre-indication, d'après les chirurgiens lyonnais, à l'emploi de l'éther dans la chirurgie des enfants, et il faudrait lui préférer le chloroforme.
|5) Le danger de l'embrasement des vapeurs d'éther, pendant l'anesthésie chirurgicale, avait été signalé par plusieurs auteurs. Mais des accidents arrivés, dans ces dernières années, à quelques chirurgiens lyonnais, ont de nouveau appelé l'attention sur ce sujet, et M. Roux en a fait l'objet de sa thèse inaugurale. L'éther est, en effet, un corps très inflammable ; ses vapeurs forment des traînées s'étendant fort loin du vase qui contient le hquide, pouvant prendre feu au contact non seulement d'un corps enflammé ou présentant un point en ignition, mais encore d'une tige de fer chauffée au rouge-blanc.
Ce fait est important à connaître, surtout aujourd'hui, où l'on se sert journellement du thermo- cautère
M. Roux a fait une sérié d'eicpériences, pour démontrer, qu'en présence de cet instrument chauffé au rouge-blanc, lès vapeurs d'éther peuvent prendre feu sâns qu'une flamme préalable ait été produite, et à une distance que souvent on né soupçonnait pas. Si cet accident a lieu pendant l'opération , le fell se communique au sac à éthérisàtion placé devant le visage du malade, à ses vêtenléhts, au lit d'opération, peut le brûler profondément et lé défigurer, comme cela est arrivé dans quelques observations. Le chirurgien et ses aides, en cherchant à éteindre l'iiicendié, ont eu les mains et les doigts atteints dé brûlures plus ou moins graves. A cet égard, l'observation de M. Poïlcet ést très instructive.
Observation XXII.
Ostéo-arthrite -chronique du genou droit. Anesthésie par Véther. Cautérisation au thermo-cautère. — Embrasement des vapeurs éthérées. Incendie. Brûlure d'un des aides.
(Observation communiquée parM. le professeur PoNCET.)
M™* L..., âgée de 40 ans, fait remonter le début de ses douleurs dans le genou à trois ans ; elle a toujours marché, vaqué aux soins de son ménage, et n'est alitée que depuis un mois et demi.— Sans causes bien appréciables, les doul'éars sont devenues plus aiguës, et ont condamnéla malade à un repos complet. Actuellement, la jambe est fléchie sur la cuisse à angle droit, le membre reposant sur sa face externe.
L'articulation du genou est déformée, augmentée de volume ; les culs-de-sac articulaires pré-rotuliens sont effacés, font saillie en avant, et la moindre pression provoque des douleurs très vives. On ne trouve nulle part de signes bien nets de fluctuation, et l'on se trouve certainement en présence d'une arthrite chronique, ayant subi dans ces derniers temps une poussée aiguë.
Le 16 mars 1879, afin de pouvoir examiner complètement l'articulation malade, et dans la pensée de redresser le membre et de cautériser, on procède à l'anesthésie par l'éther. Dans cette opération, M. Poncet était assisté de M. le docteur Gros et de M. Augagneur, interne des hôpitaux.
L'éthérisation fut faite avec toutes les précautions usuelles ; et, en présence des dangers de cette anesthésie, alors que des cautérisations au thermo-cautère devaient être pratiquées, le chirurgien et les aides prirent les précautions les plus minutieuses pour se mettre à Vahri de V embrasement des vapeurs éthérées.
L'appartement où on opérait avait environ soixante mètres cubes.
La malade fut très^longue à endormir — 150 grammes d'éther furent employés, et c'est en utilisant un nouveau flacon que l'accident se produisit.
Avant de commencer les cautérisations, la fenêtre voisine avait été largement ouverte, -penda.nt quelques secondes, pour entraîner les vapeurs d'éther. Une serviette, un journal, ce qui se trouvait sous la main, avaient été placés près de la tête de la malade afm d'isoler autant que possible le sac d'éther du chirurgien ; cJiaque fois que l'on versait de l'éther dans le sac. le thermo*cautère était éloigné : nous pouvons résumer en quelques mots toutes les précautions prises en disant que, pendant les quelques minutes qui précédèrent l'embrasement de l'éther, MM. Poncet, Gros et Augagneur s'entretenaient d'accideiits arrivés en pareil cas et des mesures à prendre pour les éviter.
Quelques pointes de feu venaient d'être appliquées sur l'articulation malade, lorsque tout-à-coup l'appartement fut en feu, et le chirurgien enveloppé d'une flamme intense.
Rapidement revenu d'une telle surprise, on se précipita sur les couvertures, le lit étant tout en feu, et au même instant, l'aide qui pratiquait l'anesthésie arrachait le bonnet d'éther tout en flammes, le jetait au loin, tandis quel'autre, prenant la malade à bras le corps, l'arrachait du lit embrasé. Tout ceci se passait en quelques secondes.
L'incendie était allumé, le sac d'éther avait mis le feu au parquet et à la boiserie ; la taie d'oreiller, les couvertures brûlées à moitié et le matelas lui-même était en feu.
M. le docteur Gros, qui donnait l'éther, eut les mains complètement brûlées; la flamme lui lécha la face dorsale
des deux mains, remonta même sur les avant-bras, et produisit une vaste brûlure au second degré, excessivement douloureuse et qui fut, pendant trois nuits, une cause d'insomnie; la barbe, les cheveux, les cils furent roussis, la face devint d'un rouge érythémateux qui ne persista pas longtemps. Il n'y eut pas de détonation; toute la literie fut jetée à terre, roulée dans un coin, et soit avec l'eau, soit par manque d'air, en quelques minutes tout fut éteint.
Quant à la malade, par un hasard particulier, elle ne présenta qu'une brûlure au premier degré au bord des deux narines, les cheveux avaient été roussis, et nulle part ailleurs il n'y eut de traces de brûlures. La camisole et la chemise cependant étaient brûlées sur quelques points. M. Poncet appliqua sur les mains un peu de taffetas gommé et quatre jours après il n'y avait plus rien. Après cet incident, M. Poncet termina ses cautérisations et le membre redressé fut placé dans un bandage silicaté.
Pendant tout ce temps-là, la malade ne se réveilla pas et a toujours ignoré les dangers qu'elle avait courus. Les gens mêmes de la maison ne furent pas mis au courant ; la brûlure des couvertures, de la taie d'oreiller, fut expliquée par le fait d'un incendie parti du foyer de l'appartement, placé du reste très loin de la malade.
En résumé, cette étude rapide nous a permis de mettre en relief les faits ou les circonstances défavorables à l'éther et qui pourraient devenir , le cas échéant, des contre-indications plus ou moins absolues à son emploi p3ur l'anesthésie chirurgicale.
H. — Chloral.
Le chloral a fait d'abord son entrée dans la thérapeutique comme hypnotique, hyposthénisant, à la suite des travaux de MM. Liebreich, Vulpian, Carville, Labbé et Goujon, etc. Ce n'est que depuis quelques années qu'on a essayé de s en servir comme anesthésique chirurgical et de le substituer au chloroforme et à l'éther.
En 1872, M. Oré (de Bordeaux) a proposé d'anesthésier les malades qu'on devait opérer, en leur faisant, au préalable, une injection intra- veineuse de chloral. Bien qu'aujourd'hui, il puisse citer 54 observations où sa méthode a pu être employée sans inconvénients, et qu'il ait trouvé des partisans en Belgique, entre autres M. Deneffe (de Louvain), les quelques accidents survenus au début, l'opposition si vive qui lui a été faite à la Société de chirurgie et au Congrès de Bruxelles, nous permettent de dire que rien, en ce moment, ne peut faire supposer que cette méthode se généralise ; on nous permettra de ne pas y insister.
D'autres chirurgiens ont tenté d'obtenir uneanesthésie suffisante dans les opérations, en administrant le chloral par la voie gastrique ou par la voie rectale. M, Bouchut, à l'hôpital des Enfants, et M. Redier (de Lille), les premiers, annoncèrent que cet agent, donné en potion, pourrait rendre les enfants assez insensibles à la douleur pour permettre, sans souffrance, l'application de pâtes caustiques, de redresser les membres placés dans une attitude vicieuse, d'ouvrir des abcès, d'extraire des dents, ou d'appliquer des pointes de feu. Mais ils crurent qu'il n'était utilisable que dans ces circonstances et seulement chez les enfants. M. le D*" Noir (de Brioude) essaya chez un adulte de faire une amputation après l'avoir soumis au chloral à hautes doses ; mais, après l'opération, faite avec succès, le malade tomba dans un refroidissement et dans un état comateux dont il eut beaucoup de peine à se relever ; il fut pris d'accès de délire, puis il retomba dans la prostration jusqu'au lendemain ; alors il se trouva beaucoup mieux (1). Le Bardeleben, de la Charité (de Berlin), et M. Dechiem, employèrent ensuite le chloral, l'un pour rendre moins douloureuse l'apphcation d'un appareil, l'autre pour ouvrir des trajets fîstuleux. M. Trélat l'utilisa aussi pour faire quelques opérations de staphyloraphie et d'uranoplastie. Cependant, le
(1) Qaz des hôp. 1869.
chloral seul ne peut produire qu'une analgésie et une semi-anesthésie, la plupart du temps insuffisantes ; il résulte de ces essais que ses applications, comme agent isolé, doivent être très restreintes. Il est nécessaire, pour rendre ses effets plus puissants , de le combiner avec d'autres agents, selon les méthodes d'anestliésie mixte.