IV. — Bromare d'Ethyle
C'est à l'initiative de M. Terrillon qu'est due l'introduction, en France, du bromure d'éthyle, pour l'anesthésie dans les opérations chirurgicales. Déjà MM. Nunneley, E. Robin, Rabuteau et Wutzeys avaient décrit ses propriétés chimiques et physiologiques. — En 1877, M. Lawrence TurnbuU essaie les inhalations de bromure d'éthyle sur les animaux, ensuite sur lui-même, puis sur des malades; et, en 1879, communiquant ses expériences à la British médical Association, il déclare : qu'aucun anesthésique ne lui a donné des résultats plus satisfaisants quel'éther bromhydrique. Le D"^ Lewis (de Philadelphie) emploie le même agent à Pensylvania Collège et à Jefferson Collège Hospital, et le proclame très avantageux. C'est le 17 mars de cette année que M. Terrillon fait sa première communication à la Société de chirurgie.
Il a pu endormir et opérer dans l'insensibilité une malade atteinte de fissure anale très douloureuse. MM. Perrier, Verneuil et Berger pratiquent ensuite quelques narcoses avec cet agent. Il y a quelques semaines, un des élèves de M. Terrillon, le D' Duval, prenait comme sujet de thèse inaugurale : l'anesthésie générale par les inhalations de Bromure d'éthyle. (1)
(1) Robin, Acad. des sciences, 18P1. ^ Rabuteau, Soc. biol. <87(j Turnbull, Philadelphia Beporler, 6 mars <880. — Lewis, Med. Times, 4 880. — Terrillon, Soc. de ehir. et Bull, de thérap. 4 880. — Duval, Thèse de Paris, 4880.
Quels sont donc les avantages et les inconvénients, les indications et les contre-indications de cet agent ?
Au point de vue chimique, il est d'une préparation facile : tout pharmacien peut, à l'aide du procédé Yvon, en obtenir lui-même et rapidement, une quantité suffisante pour l'anesthésie, à l'état de pureté absolue. Après rectification, il se conserve indéfiniment dans un flacon bien bouché; et il n'est même pas besoin d'éviter la lumière.
Au point de vue physiologique, d'après les expériences de MM. Nunneley, Rabuteau, Terrillon, etc. il produit l'anesthésie absolue aussi rapidement et même plus rapidement que le chloroforme. — Les animaux reviennent à eux plus rapidement que lorsqu'ils ont été anesthésiés par ce dernier agent. Il n'est pas caustique et n'irrite pas les muqueuses.
Au point de vue clinique, il présenterait les avantages suivants : il produit une anesthésie très rapide, qui survient avant la fin de la première minute. L'excitation qui précède la résolution musculaire est peu accentuée, excepté chez certains alcooliques, et marquée plutôt par des convulsions toniques, différant en cela de la période d'excitation du chloroforme. La résolution musculaire survient plus tard, mais elle devient absolument complète lorsqu'on augmente la dose de bromure. Enfin le réveil est rapide et agréable, grâce à l'élimination facile de l'éther bromhydrique. — Nous pouvons ainsi caractériser les qualités du bromure d'éthyle : moins lourd que le chloroforme, et presque aussi puissant; aussi léger que l'éther, mais moins excitant.
Le seul inconvénient qu'il présente consiste dans la préoccupation qu'il peut donner au chirurgien, pendant l'administration, d'enlever avec une éponge des mucosités pharyngiennes qui se développent avec assez d'abondance, et qui sont dues, le plus souvent, à l'exagération de la salive, phénomène analogue aux sueurs de la face et de la poitrine, et qu'explique la congestion habituelle dans ce mode d'anesthésie. — Les nausées et les
vomissements paraissent aussi fréquents qu'avec les autres agents.
Le danger des accidents brusques, tels que syncope ou arrêt subit de la respiration, parait moins à craindre qu'avec le chloroforme et l'éther : on a seulement à re-^ douter les difficultés respiratoires dues aux mucosités, dont nous avons déjà parlé.
Pendant que l'anesthésie s'opère, la circulation dénote une excitation modérée, le pouls devient plus fréquent et plus vif à l'administration de chaque dose ; il ne paraît avoir aucune tendance à disparaître. La respiration augmente légèrement de fréquence jusqu'à ce que l'anesthésie soit complète, jusqu'à ce qu'elle ait le caractère du sommeil normal. La preuve bien certaine que l'on est parvenu à l'anesthésie profonde, consiste dans la lenteur de la respiration du malade, qui devient facile et libre. — Le visage est roUge, vultueux, et, quand l'anesthésie est profonde, le front et la face Ont de la tendance à être mouillés de sUeur. Sous ce rapport, l'anesthésie diffère du faciès ordinairement pâle et des sUeurs profuses du chloroforme.
En résumé, le grand avantage de cet agent consisterait dans son action moins dépressive que celle du chloroforme et dans le moindre risque de syncope Cardiaque. C'est ce qu'exprime le D*" Lewis : « Tant que la respiration ne sera pas troublée, continuez les inhalations de bromure; la circulation restera libre et vous pourrez être sans crainte. » M. Berger, cependant, a accusé le bromure d'éthyle, devant la Société de Chirurgie, de déterminer facilement des troubles asphyxiques.
D'après M. Terrillon, qui repousse formellement l'incrimination de M. Berger, cet agent a surtout ses indications pour les opérations rapides, qui demandent plutôt l'anesthésie que la résolution musculaire, et cela à cause de la rapidité de l'anesthésie, de l'absence d^accidents primitifs et du réveil prompt et agréable. Nous pensons, en effet, qu'il serait surtout avantageux dans les opérations de dilatation anale, pour fissures ou hé-
morrhoïdes, dans la section des fistules, peut-être pour le redressement dés jointures ou là rupture des ankyloses, où, comme nous l'âvons vu, le chloroforme, en raison de son action sur le cœur, favorise les accidents. Il vaudrait peut-être mieux ne pas l'employer dans les opérations sur là face, à càuse de la turgescence qu'il y détermine.
Mais, si tout encourage à continuer les essais de cet anesthésique , il faut reconnaître que de nouvelles recherches sont encore nécessaires pour formuler un jugement définitif.
\. — Bi-ehlorure de ilétlayle ou Cbloro-mèthyle.
Cet agent mérite une mention spéciale, à cause de la préférence que lui accordent certains chirurgiens anglais et allemands pour les opérations sur les yeux, pour les opérations d'ovariotomie et de gastrotomie. Les noms des auteurs qui l'ont étudié, au point de vue physiologique, et qui en ont fait usage en clinique sont ceux de : Richardson, Marshall, Nussbaum, Hollender, G'âmgêe, Barnes, Junken, Clover, Patruban, Tourdes et Hepp, Miall, Rendle, Graine, Spencer Wells, x:>anger, Hegar et Kaltenbach, Dawson, Taylor, etc.
Richardson, après s'être soumis âu^ vapeurs de cet agent jusqu'à complète insensibilité, et avoir constaté ses bons effets, &^ hasarda à Tadministrer à une malade de Spencer Wells, en 1867.
Depuis ce?tte ■d-ernière année juèqU'eW 1871, Spen<5er Wells l'a employé dans 180 Opérations d'ovariotomie, dans 25 cas de gastrotomie, et dans 50 opérations plus O'U moins graves , telles que kélotomie , amputation du sein, ablation de tumeurs, d'hémorrhoïdes, opérations plastiques pour la fistule vaginale, pour la rupture du périnée, etc. Dans tous ces cas, la durée de l'insensibili-
sation n'ajamais été de moins de cinq minutes ; dans quelques cas, de quarante-cinq minutes à une heure et plus; en moyenne de quinze minutes. Il n'a jamais, dans toutes ces opérations, éprouvé la moindre difficulté de la part de l'anesthésique, ou de quoi que ce soit qui en dépende. Avec le chloroforme, au contraire, il ne s'est jamais senti bien à l'aise, car, quoiqu'il n'ait jamais perdu de malade pendant l'opération, il a eu des accidents inquiétants et a dû recourir trois fois à la respiration artificielle. Ses malades ont toujours souffert beaucoup plus longtemps de vomissements après l'anesthésie par le chloroforme que par le bi-chlorure de méthyle ; cependant, il peut donner lieu à des nausées ; mais ce qui est la règle avec le chloroforme est l'exception avec lui. Dans sa pratique particulière (d'avril 1870 à mars 1871), il a fait 32 ovariotomies et n'a pas eu un cas de mort; il attribue ses succès, en partie, à l'excellence de l'anesthésique dont il s'est servi.
Barnes croit que l'emploi de cet agent, chez les enfants, exige quelques précautions.
Quels que soient ses avantages, il faut reconnaître qu'il n'est pas absolument inoffensif, car Rappeler à réuni 9 cas de morts, de 1869 à 1876, survenues pendant son administration (1).
(1) Richardson, Med. Urnes and Gaz. oct. 49, nov. 2 et déc. 28, 4867, — Marshall, Med. Urnes, 14 décem. 4 867 etjuin 4868.— Nussbaum : Bayer arztl. InteUigenzblatt, n" 47, 1867,- HoUander : Berl.- Min, Wochenschr. n" 4y, 4867, q° 4 4 4868. — Gamgee, Lnncet 2 1867. — Barnes, Lancet, ii°23, 4 867. — Junker, Med. imfs, 4 5 févr, 4 868. — Clover, Med. Urnes, 43 juin 4 868. — Patruban, Wiener med. Zeitschrfit, 4 868. — Tourdes etHipp, Gaz. med. da Strasbourg, 1868, ef Gaz. hebd. 4, 8 et 9, 4 868. — Richardson, Brit. med.journ. 6 nov. 1869. — Rendle, Brit. med.j. 4 déc 4 869. — Miall, Brit. med. 3. 4 janvier 4870. — Gaine, Med. times, févr. 4 874. — Spencers Wells, Lancet, avril 4874 . Diseases of the avaries, London 4872. — Sanger, BerUnKUn. Woch. 1874, n° 38. — Hegar et Kaltenbach, Opérative Gynakotogie, 1874. — Dawson, New-York med. report, 1874 mai. — Taylor, Lancet 30 sept. 4 876.