RÉPONSE A DE BONNES LETTRES
VOUS envoie, avec l'approbation de mes camarades, un petit poème que j'ai composé dans les tranchées de première ligne.... Soyez sûr de vos enfants, maître! J'ai vu mourir bien des camarades, tous frappés à l'ennemi, mais je n'en ai jamais vu fuir! Si vous pouvez me faire parvenir un petit mot... il serait bien accueilli dans la tranchée. . . où vous êtes connu et aimé.... Tous les camarades se joignent à moi pour vous serrer la main. Recevez, du champ de bataille, l'assurance de mon amitié. »
Voilà. Je ne suis qu'un « vieux sentimental » mais je n'en rougis pas. Berthelot me disait un jour, lui, le physicien, le chimiste, le positiviste : « C'est le sentiment qui mène le monde ! » Parbleu, on le verra bien, tout à l'heure, car c'est le sentiment qui donnera à nos armes ce supplément de force qui les rendra victorieuses.... Mais revenons à notre marin.
« Soyez sûr de vos enfants ! )> me dit-il. Eh bien, ce mot-là prend le poète aux entrailles et l'emplit d'une douce et aimante fierté.
Et des vers suivent. Dame! je ne dirai pas qu'ils sont d'une main très exercée à manier la lyre, mais je voudrais pouvoir manier la baïonnette aussi bien!
Et pendant que là-bas dans les plaines de Woëvre On s*endormait brisé de fatigue et de fièvre, Pendant que le canon, chanteclair de la mort, , Crachait à plein gosier la raison du plus fort, On disait du Midi que nous étions des lâches !
Sans doute ce sont les meilleurs vers du morceau.... Et puis, songez donc! cela est écrit 50WS le% obus/
Bravo! mon camarade ! Mais comme un poète ne saurait entendre les vers d'un confrère sans riposter aussitôt par des vers, en voici quelques-uns de ma façon, et que j'écrivais naguère à la gloire de vos camarades, les cols-bleus. C'est un simple couplet de chanson, que répète partout le chanteur populaire Mayol :
Les cols-bleus ont en habitude Tous les branle-bas.
Tous les fiers combats.
C'est eux les héros de Dixmude!
Dans l'univers on parle d'eux; Us font peur à Guillaume Deux ; Le Bourget se souvient de leur charge héroïque !
Aux grands jours de la République, Sur le « Vengeur » c'est en héros qu'ils ont sombré ! L'héroïsme, c'est leur coutume ; Les trois couleurs, c'est leur costume, Aimé partout et partout honoré.
Ils sont rares ceux qui ne croient pas que la victoire est déjà pour nous. Ils sont rares, mais il y en a. J'en connais. J'ai ramené quelquesuns d'entre eux à une vue plus juste des situations; mais je parviens difficilement à m'expliquer leur état d'esprit, tellement mes amis et moi nous en sommes éloignés, depuis le début même de la guerre.
Il y a des gens qui sont disposés, par nature, à croire assurées les réalisations de ce qu'ils espèrent ; d'autres, tout au contraire, à consilérer comme certaines dans l'avenir les choses qu'ils redoutent. Évitons de leur ressembler. On a toujours, pour désespérer ou pour croire, de plus sages raisons qu'on doit rechercher, et qu'on trouve lorsqu'on descend au fond des choses et au fond de soi-même.
— Il est certain, me disait, l'autre jour, un de mes amis, qu'à aucun moment (et c'est, je le vois, votre cas) je n'ai douté de la victoire des armes françaises, dans le conflit actuel. Et
je reconnais qu'au début cette foi avait quelque chose de mystique, comme la foi en Dieu, au Bien, au Beau, à tout idéal....
— Voyons donc, je vous prie, pourquoi aujourd'hui vous ne doutez pas du triomphe final des alliés ?
— Eh ! parce que depuis l'aventure de la Marne, ils ont prouvé qu'ils sont de taille à ébranler le colosse germain. Or, depuis ce moment-là, ils n'ont pas cessé de se fortifier matériellement et moralement, de s'accroître en nombre, de fabriquer des armes, d'accumuler des munitions, d'apprendre la guerre nouvelle et toutes les vertus qu'elle exige.
— Et puis?
— Au début de la guerre, c'est le choix de nos gouvernants qui désignait le général Joffre à notre confiance. Aujourd'hui, c'est directement qu'on croit en lui, en sa science, en son sang-froid imperturbable, en sa maîtrise, en son pouvoir sur lui-même, et en sa modestie magnifique.
— Qu'entendez-vous par sa modestie magni- .fique?
— Voici. L'aventure de la Marne fut une victoire formidable, extraordinaire, qu'il a imposée à nos armées ! Quand nos armées reçu-
laient .sur son ordre, c'était en frémissant d'impatience, de doute involontaire, d'affreuse inquiétude.... Tout à coup, à l'heure qu'il avait prévue, sur le terrain qu'il avait choisi d'avance, il donna l'ordre de prendre l'offensive contre un ennemi ivre d'orgueil, sûr de lui, — qu'il étonna et que, littéralement, il affola.... Rappelez-vous! Eh bien, au lendemain, de cette miraculeuse offensive, le mot de victoire ne fut pas prononcé par le généralissime. Ce n'est que plus tard, beaucoup plus tard, que ce mot suprême fut écrit, et — si j'ai bonne mémoire — ce fut par l'Angleterre d'abord. Voilà ce que j'appelle la modestie de Joffre.
« Désormais, quand les communiqués officiels nous annoncent de petits avantages du côté des Français, nous pouvons être très sûrs, non seulement que ces avantages ont été réellement obtenus, mais, bien mieux, quon ne nous en explique pas toute Vimportance. Croyezmoi, la victoire est en marche.
— Bravo! Allez toujours.
— Ces déductions pourraient ne pas suffire aux pessimistes entêtés. Inconsciemment, beaucoup d'entre eux ayant une première fois annoncé un triste avenir, ne veulent pas s'en dédire : « Je vous l'avais bien dit!... Vous voyez
« que j'avais raison I w Pour un peu, dans un insuccès des nôtres, même grave, ils ne verraient que le triomphe personnel de leurs prévisions! N'hésitez pas à leur démontrer qu'ils font, sans le vouloir, acte de mauvais Français. Vous verrez, que beaucoup d'entre eux s'en montreront étonnés et contrits.
— Avez-vous tout dit?
— Pas encore. Il me reste à parler des lettres que nous écrivent chaque jour, du front, nos soldats et leurs officiers. Ils nous content de vrais succès, de vraies victoires partielles, obtenus sur tous les points du territoire ; ils crient leur confiance, leur certitude; ils nous conjurent de croire avec eux.
— Je reçois des lettres pareilles qui me soutiennent, me prouvent la légitimité de ma confiance et la nécessité de croire pour soutenir l'ardeur des combattants. L'un d'eux m'écrit : « Galvanisez les incroyants, s'il en est. » Il m'explique que notre foi en la victoire lui est un encouragement nécessaire; il s'écrie drôlement : « Un peu moins de tricots! Un peu « plus de confiance! »
— Je serais convaincu par vos paroles, si j'avais eu besoin de l'être.... Surtout, il ne faut pas crier à la défaite pour une tranchée
perdue , qu'on reprend du reste le lendemain! »
« Dans une partie d'échecs entre deux adversaires habiles, voit-on que l'un des deux gagne jamais la partie sans perdre un seul pion ? A chaque pion perdu par le futur gagnant, va-t-on crier au désastre? Et quand l'un des deux lutteurs, ayant un certain nombre de coups à jouer, déclare tout à coup qu'il abandonne, et que la partie est perdue pour lui, ne sait-on qu'elle le serait, en effet, de quelque manière qu'il consentît à la jouer jusqu'au bout? L'Allemagne a perdu. Elle le sait. Elle jouera jusqu'à la fin pour retarder l'heure funeste de l'humiliant aveu; — voilà tout.
« Telles sont mes raisons positives de croire au triomphe des alliés. Nous pouvons, à présent, tenir compte des raisons transcendantes, indéfinissables, impondérables. Tout devait être contre nous et tout est pour nous. La France, qu'on croyait légère, est devenue grave. Les longues préparations militaires de l'Allemagne n'ont pas assuré à cette nation enragée le succès subit qu'elle en attendait. Sa théorie de la guerre inhumaine a soulevé de dégoût et d'indignation la conscience des peuples. Les dieux sont pour nous. La victoire de Samo-
thrace tend au vent favorable son voile gonflé et ses ailes ouvertes. Elle a retrouvé un visage et elle nous sourit, debout à la poupe du navire glorieux qui s*appelle Paris ou la France. »
Quelque temps avant la guerre, je reçus, — d'un de mes plus chers amis, et je crus devoir décliner, — une affectueuse invitation à prendre une part active au Congrès d» la Paix. « Je sens, disais je, que l'heure n'est pas favorable à une démarche de cette nature. La même bonne pensée n'est pas raisonnable à toute heure. » Et Charles Richet m'écrivit qu'il me comprenait, mais me suppliait cependant de n'abandonner point la cause sacrée de la paix.
La France même ne l'a jamais abandonnée, telle du moins que je la conçois.
J'essaierai de la caractériser ici, aujourd'hui. L'heure s'y prête, puisque la guerre actuelle est décidément faite par les peuples contre l'Allemagne, en vue d'établir, sur les ruines de son odieux militarisme, la plus durable, la plus universelle des paix.
Les railleurs qui harcèlent les pacifistes prennent le plus souvent pour thème Vimpossibilité d'une paix universelle. Ils affirment que
la lutte étant la loi de vie, rêver la paix est une sottise.
Ce qui me parait assez sot, c'est de croire les pacifistes assez bêtes pour admettre qu'on pourrait abolir par décret la haine, le meurtre, la guerre. Oui, l'histoire de Gain et d'Abel recommencera sans fin, mais les civilisations peuvent vouloir et elles peuvent obtenir que le nombre des Gain aille sans cesse décroissant; — et encore on peut arriver à considérer (sauf, toujours, le cas de légitime défense) le meurtre et la guerre comme des crimes.
Ge désir-là, c'est tout le pacifisme raisonnable — et c'est vraiment, selon l'expression de Gharles Richet, la cause sacrée.
Gette cause, elle est en train de se faire de si nombreux partisans qu'on peut la considérer comme bien près d'être gagnée. Et pourquoi? Parce que l'Allemagne s'est montrée assez férocement guerrière pour parvenir enfin à déshonorer la guerre. Ge n'est certes pas ce qu'elle a voulu ; elle y est arrivée pourtant.
Lorsque Roland et Olivier se battent en duel dans une île du Rhône et qu'Olivier dit à son adversaire : « Vous voici bien fatigué ; reprenez haleine ; et, cette nuit, Roland, je vous éventerai de mon panache blanc, » — on voudrait être
l'un de ces deux chevaliers : ils honorent la guerre, ils la rendent belle, noble comme eux et ils l'immortalisent.
Or, voici que, au vingtième siècle, la Guerre refuse d'étie chevaleresque — rejette au loin tout le brillant de son armure, se débarrasse de tout voile. La voici nue dans sa hideur. C'est une masse de chair tuxurieuse et saoule de vin. Par mille blessures aux lèvres sanguinolentes, ce corps hideux de la Bellone allemande souffre. Sa bouche tordue hurle. De ses yeux jaillissent à la fois des éclairs de haine et de douleur, de courage et d'épouvante. Ce monstre, une hache au poing, coupe des mains d'enfant et aussitôt panse ces mutilés, afin qu'ils ne se vident pas de tout leur sang, afin qu'ils vivent pour attester sa puissance démoniaque. Quand il jette la hache, il prend la torche et brûle, dans leurs maisons, les mères et les vieillards; — dans leur église les prêtres, et dans les hôpitaux les blessés.
Et lorsque les martyrs'tendent vers les généraux allemands leurs mains suppliantes, ces chefs froidement répondent : « Que voulezvous ! c'est la guerre ! »
Ah! c'est la guerre? Alors, elle est bien maudite et à 'jamais déshonorée ! Et le monde
entier pense que la guerre de défense contre une telle guerre, est un devoir incomparable! La défense acharnée est ici le plus grand des actes de pitié et d'amour ! Pour sauver l'humanité d'uhe humanité pareille, — aucun sacrifice ne coûtera aux pacifistes, ils l'ont fait bien voir. C'est eux les plus résolus à défendre l'avenir contre le monstre formidable, car la lutte qui se déroule aujourd'hui, c'est un duel entre la Paix elle-même et la Guerre en personne. Et supposez la Paix triomphante, — que signifiera sa victoire?
Ceci seulement : que toute guerre, à l'avenir, sauf le cas de légitime défense, sera, par tous les peuples libérés, qualifiée crime, et, comme telle, trouvera des juges et des châtiments. Avant tout, elle sera d'avance sous la réprobation du monde ! Et ce sera l'œuvre involontaire de l'Allemagne ; le monstre traître s'est trahi lui-même. La guerre s'est vaincue !
Elle a si bien, la douce Allemagne, le sentiment d'être déjà sous la réprobation du monde, qu'elle cherche à justifier la guerre inhumai^ nement conduite. Sa théorie est que la guerre inhumaine est destinée à n'avoir qu'une brève durée, parce qu'en présence du démesuré dans l'horreur, l'ennemi se rendra plus tôt à merci,
et par conséquent souffrira moins. Cet infâme plaidoyer s'adresse à l'indignation universelle qu'on pressent et qu'on veut calmer. Il n'est qu'une hypocrisie de plus ; il ajoute au mépris que soulèvent les ingénieux théoriciens du crime, les stratèges du viol et de l'incendie, les généraux de l'assassinat, dignes serviteurs d'un empereur néronien.
Leurs espérances étaient magnifiques. Ils doivent en rabattre ; et, s'ils ont cru que l'horreur qu'ils inspirent amènerait très vite la désespérance de l'adversaire, ils sont détrompés à cette heure. Loin de le pousser aux faiblesses, ils ont allumé en lui, avec leurs incendies, une inextinguible volonté de les abattre pour toujours, d'en finir à tout jamais avec le vol organisé, avec le meurtre savant, avec T'abomination orgueilleuse d'ellemême.
L'horreur qu'ils inspirent? Elle s'est muée en farouche énergie au cœur des plus tendres.
Devant le kaiser et son peuple, il n'y a plus le « vaincre ou mourir » classique; il y a la mort, toute seule, après jugement devant le tribunal des peuples assemblés.
Mes grands-pères, dit Jean d'Auriol, m'ont conté souvent, quand j'apprenais l'histoire de France, que la Révolution française, pour certains bourgeois paisibles et fidèles sujets du roi, fut un événement si contraire à toute l'habitude de leur esprit, leur causa un si subit et si grand ébranlement, qu'ils en devinrent fous.
Quelle sécurité auraient-ils désormais, les citoyens d'une nation qui portait la main sur la majesté royale, jusque-là considérée comme intangible ; sur la personne même d'un roi, par définition le plus respectable de tous les hommes, et d'ailleurs prince débonnaire? Un monde moral était bouleversé, chaviré, et s'écroulait sous leurs yeux. Une épouvante saisit de très braves gens devant tant de désordre. L'avenir leur sembla une menace qu'ils ne purent supporter. La grande angoisse s'empara de leurs âmes qui sombrèrent dans la démence.
Depuis cette époque, un ordre nouveau s'est créé. Le chaos révolutionnaire ne se produisit
qu'en vue de rendre possible cet ordre nouveau. Les droits de V homme proclamés ne consacrent, si on les examine sans passion, en philosophe, que la dignité individuelle de chaque citoyen. Libéré des charges que faisait peser sur lui l'arbitraire, le charbonnier est vraiment maître dans sa cabane ; et tout homme est son propre roi .
L'expansion des idées généreuses de la Révolution s'est étendue au monde entier. Dégagées des fautes, sans doute fatales, qui ont pu les obscurcir, ces idées, servies par un capitaine de fortune qui, vainqueur des rois, fit de ses soldats des rois, ont conquis l'univers.
Les rois d'aujourd'hui sont les grands vassaux de la Révolution. Ils peuvent rester rois, mais à condition de représenter la volonté d'une nation, de respecter ses libertés essentielles, d'incarner en un mot la dignité et les droits de tous les citoyens. Bref, le vieux monde n'admet plus de rois que constitutionnels. La monarchie s'est humanisée, et les princes, convertis par la pensée" nouvelle, sont devenus des représentants de peuples, des présidents libéraux, de hauts gentilshommes démocrates.
Donc, tout homme a acquis une conscience nouvelle de sa dignité. Il exige, il peut exiger qu'elle soit respectée.
Ce que nous essayons de définir ici, c'est l'état moral plutôt que l'esprit politique des peuples actuels. Divisés par la politique, tous les partis ont pourtant un commun territoire d'idées morales (respect du droit des faibles, par exemple), et ces idées sont, au sens historique du mot, révolutionnaires.
C'est pourquoi elles pourraient être répudiées par les^sectaires de la monarchie ou de la religion. Ceux-là pourtant ont dû reconnaître que le droit du plus humble fut inscrit pour jamais, il y a deux mille ans, dans l'Évangile; les sincères se sont rendus ; les autres ont dû suivre.
Ce n'est certes pas toujours dans les faits et gestes du suffrage universel, signe delà royauté politique de chaque citoyen, qu'il faut chercher les plus belles manifestations de cet esprit nouveau; mais, par exemple, dans le prodigieux événement moral auquel nous assistons depuis la guerre, et qui n'est autre chose que l'union cordiale établie entre le dernier des soldats et le chef le plus élevé dans la hiérarchie militaire. Entre soldats et officiers, c'est un échange de bons sentiments. La morgue des chefs, cela n'existe plus chez nous. Le servage du soldat français est aboli. La nécessité de la défense commune fait de chacun un volontaire.
« Nos hommes nous aiment, m'écrit un officier; sur un signe, quelquefois sur un regard, ils comprennent et obéissent. » Voilà qui ressort de l'ordre nouveau.
Contre cet ordre nouveau, contre la nouvelle aspiration du monde, quelque chose vient de s'élever tout à coup avec une force calculée et un appareil formidable, c'est le militarisme des Allemands. Il s'est trouvé un prince, un chrétien de nom, pour dresser en face du christianisme une âme, la sienne, et un peuple, le sien, formé par lui, qui sont, âme et peuple, la négation même de toute la pensée révolutionnaire et de toute la pensée évangélique !
Quelle aberration! C'est, en effet, vers la réalisation de cette double pensée que l'humanité entière court d'un élan irrésistible, comme un torrent sur une pente, et cette puissance d'un monde qui va vers ses destinées essentielles, est si positive, que nul barrage ne pourra l'empêcher d'aller où il va. La volonté de cet univers en route vers ses destinées ne saurait être arrêtée ; son poids et sa masse ne le permettent pas. Nicolas, George, Albert, sont chrétiens. D'autre part, la pensée la plus libre est à jamais christianisée.
IEt voilà pourquoi et comment il se fait que
certains, devant le crime allemand, éprouvent l'horreur du bourgeois de 93 mis en présence de la mort de Louis XVL La majesté des peuples se sent méconnue, insultée et martyrisée. Ce qui paraît être en péril, ce n'est plus un ordre antique représenté par un roi, c'est tout l'ordre moderne, garant des avenirs meilleurs, et menacé par la félonie d'un prince tellement incapable de concevoir les dieux nouveaux, Justice et Droit, — qu'il invoque toujours un très vieux dieu, ami des tortionnaires et des bourreaux.
QUELLE NOCEl
Un officier supérieur me répétait, naguère : « Vous n'imaginez pas de quel nombre d'espions nous sommes encore entourés, partout en France. Nos candeurs d'idéalistes ne peuvent s'en faire une idée. Bien des gens, dont on ne se méfie pas, ont un intérêt quelconque à servir l'ennemi, et s'y emploient d'une manière ou d'une autre. Nombre de fausses nouvelles viennent de là. Méfiez-vous! »
Un autre de mes amis, cinq fois blessé et qui vient de recevoir la croix de la Légion d'Honneur pour sa belle conduite, m'écrit : « Tel jour, à telle heure, je fus, n'ayant que deux cents hommes, attaqué par un millier d'Allemands. Ils étaient conduits par deux espions que f avais eu le tort de ne pas faire fusiller deux heures auparavant. »
Pourquoi- les avait-il épargnés, ces deux espions? Il ne le dit pas. On le devine. Je connais mon héros : « Scrupule, un dernier doute, un sentiment de pitié suprême »; et les bandits,
échappant au juste châtiment, grâce à la bonté française, devaient bien rire dans leur barbe, eux, les fils d'une nation qui a jeté, par la voix de Nietzsche, l'anathème sur la pitié, considérée comme une faiblesse amoindrissante.
Depuis quelque temps, je constate autour de nous, un prodigieux arrivage de mauvaises nouvelles. Où en est la source? Ne sont-elles pas trop invraisemblables pour être l'œuvre des espions? N'auraient-ils pas des inventions plus adroites?
-A ceci, je réponds qu'au départ elles pouvaient être vraisemblables. L'inquiétude populaire, le papotage des commères, les ont en route altérées et amplifiées jusqu'à la folie.
Quelles sont ces nouvelles? Je vous le donne en mille. Un jour (ces exemples suffiront), on m'annonce avec désespoir que tous nos généraux ont les pieds gelés; le lendemain, que plusieurs régiments français — vous m'entendez bien? — ont passé à l'ennemi !...
Cette dernière bourde eut particulièrement le don de m'exaspérer : .... « Vous ne sentez donc pas que notre pays tout entier a compris de quel sort abominable le menace l'Allemagne? Que ce peuple nous paraît ce qu'il est, le plus odieux des tyrans? Que la France est en pleine
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révolte contre l'idée d'avoir à subir une heure l'injure d'être soumise au kaiser? Que les pierres même de nos chemins ont compris, et sont prêtes à se soulever sous le pied des barbares? Qu'il peut y avoir, sur deux millions de soldats français, un déserteur isolé, un neurasthénique, un débilité, un faible, un inconscient, un irresponsable, — mais que tout le reste sait trop qu'il y aurait avantage à mourir plutôt que de se courber sous la botte prussienne?
« N'en doutez pas : parmi nos vieillards incapables de résistance physique, pas un qui ne préférât mille fois la mort à la défaite de la France! »
Après quoi, j'ajoutai : « Gomment avez-vous pu admettre une seconde que ces racontars fussent dignes de foi? Voyons, quelles sont vos sources? Qui vous a dit cela?)) Et je constate qu'on ne sait plus et ce sont des : on m'a dit] — tout le monde dit...^ etc. Ou bien : « La servante tient la nouvelle d'une marchande ambulante qui avait l'air d'une bien brave femme ! ))
Ce qu'il y a de grave, c'est que mes interlocuteurs sont des gens sensés, bons Français, qui, en temps ordinaire, sont incapables de croire ingénuement aux récits des portiers et des col-
porteurs. Et les voilà propagateurs de nouvelles démoralisantes.
J'ai pu remonter jusqu'à l'origine d'une de ces fausses nouvelles. Cette fois, les espions n'étaient pour rien dans l'affaire, comme vous allez le voir. L'histoire vaut d'être contée, parce qu'elle peut mettre ceux qui la connaîtront en état de défense contre eux-mêmes et contre l'émotivité trop facile de bien des femmes.
— « Vous ne savez pas, ma chère? Pendant que nous pleurons sur les misères de nos soldats, ils font la noce! Oui, oui, la noce! c'est incroyable, n'est-ce pas? Quelle horreur! Qui jamais aurait pu deviner cela? Pas moi, bien sûr, ni vous! Cependant rien n'est plus certain. Ça n'est pas une de ces nouvelles qu'on prétend inventées par des espions. Celle-là est authentique : j'ai vu la lettre!
— Quelle lettre?
— Vingt autres personnes l'ont vue et en ont entendu la lecture avec moi. J'étais suffoquée. Je n'ai rien trouvé à dire! Je suis sortie sur-le-champ pour venir décharger mon pauvre cœur auprès de vous!... C'est la mère ellemême qui a eu l'inconscience de nous lire cette lettre inimaginable !
— Quelle lettre?