QUELLE NOCE
— Vous allez le savoir, mais laissez-moi d'abord, vous dis-je, me soulager. C'est de Tindignation que j'éprouve! J'en tremble toute, ma chère! Non, vraiment, je vous le répète, comment aurait-on pu imaginer que nos soldats, . sur le froLt, faisaient la noce ! Nous tricotions pour eux! nos yeux se remplissaient de larmes à l'idée des misères qu'ils ont à souffrir!... Je ne dis pas qu'ifs n'en souffrent point de très grandes en réalité, mais cela ne les empêche pas, dès qu'on leur accorde un temps de répit, de se très mal conduire! Il faut donc que les chefs tolèrent, près des tranchées, la présence de certaines créatures! Ah! ma chère, la France, quoiqu'on en dise n'est pas toute héroïque, et vous m'en voyez désespérée. Cette lettre est pour moi un trait de lumière qui éclaire l'abîme d'immoralité où nous a conduits la République ! — Quelle lettre? Quel abîme? Qu'a-t-elle fait encore d'inconvenant, cette pauvre République? »
Or, l'explication de toute cette histoire, la voici :
.... Une mère, en effet, avait lu, dans son salon, à quelques amies, une lettre de son fils. Cette lettre disait sobrement : « Je ne m'étais pas déshabillé depuis plusieurs semaines.
Éclopé, j'ai été envoyé à X..,. Là, enfin, j'ai pu coucher dans un lit : Quelle noce, mes amis! Quelle noce! »
Il avait suffi d'une pudeur effarouchée pour soulever, autour de ce simple mot, l'histoire édifiante que vous venez de lire et que je vous affirme authentique.
Parmi les anecdotes qui, cette semaine, nous arrivent du front, il en est une de singulièrement significative. Elle est simple et contient tous les éléments d'un très grand symbole.
L'histoire du feu, c'est celle de la civilisation. Dans l'obscurité des temps préhistoriques, apercevez-vous cette étincelle redoutable que le feu du ciel communique tout à coup aux hautes herbes desséchées par les soleils d'été? Tout fuit devant elle, et cependant elle sera un jour la joie et la vie même du monde encore plongé dans la ténèbre. L'homme qui fuit devant cet ennemi, le feu, — en fera demain son esclave et son allié ; il lui demandera d'assouplir le fer, le fer dompteur de la terre, et devenu, par elle, nourricier; le fer à qui obéit la mort, le fer plus tard vainqueur, avec le feu, de l'eau et de l'air.
En suivant ce long ruban de feu qui ondule dans la nuit, on pourrait suivre toute l'histoire du monde.
Et, depuis le jour où un homme nu tira l'étincelle de deux morceaux de bois frottés l'un contre l'autre ou de deux cailloux heurtés, quel progrès jusqu'au jour où, chaudement vêtu contre les frimas, l'homme met dans sa poche la petite boîte de métal qui contient la même étincelle!... le doigt presse un bouton; la boîte s'ouvre; un petit disque de pierre tourne et, sous le choc léger du ressort, allume une flamme, née de l'étincelle.
Il y avait une fois, dans la poche d'un soldat de France, une de ces petites boîtes miraculeuses d'où, à volonté, il faisait jaillir de la flamme. Ce soldat était très content de pouvoir ainsi produire, quariS cela lui plaisait, le miracle du feu qui cuit les aliments, réchauffe les hommes qui souffrent de l'hiver, et réjouit leurs regards. Ce soldat vivait, avec ses camarades, dans une tranchée humide en face d'une autre tranchée non moins boueuse occupée par les ennemis. Ces ennemis, qu'on appelait les Allemands, — étaient redoutables par leur organisation militaire, mais plus encore par leur fourberie et leur habileté à s'approprier nonseulement les biens matériels mais les idées et les inventions de leurs voisins.
Or, il arriva que, dans la tranchée allemande on manqua de feu; il est pénible d'avoir en main des fusils glacés, d'où s'élance une flamme, dont on ne peut pas se servir pour se réchauffer* les pieds ou allumer sa pipe! Les Boches décidèrent d'envoyer un des leurs en parlementaire dans la tranchée française; ils prièrent gentiment les Français de donner du bon feu à leurs ennemis.
Voyez-vous combien — ainsi qu'il vous a été annoncé, — cette histoire est symbolique? C'est ici, en effet, un trait caractéristique du Teuton, excellent politique qui raisonne comme il suit : « Ces Français sont généreux, c'est-àdire idiots. Jamais ces imbéciles ne refuseront une faveur à l'ennemi ; ils trouveront glorieux, au contraire, de la leur accorder. Ils savent que j'ai, moi, une tout autre mentalité ; et ils n'ignorent pas que je les ai toujours trompés, parce que je suis plus intelligent et plus adroit qu'eux. N'importe, ces crétins-là continueront à faire les chevaleresques ! — Et ils me donneront ce qu'ils ont de plus précieux, si j'ose le leur demander; ils auront même une certaine admiration pour mon... culot... qu'ils appelleront de la crânerie ! »
Ayant ainsi raisonné, le parlementaire boche,
agitant un chiffon blanc, se présenta devant les Français et leur demanda... du feu.
— « Du feu? Gomment donc! Tiens, mon vieux! Tu m'as l'air très, très chic, toi. Tu as compris ce que c'est que la générosité française ! A la bonne heure! Je te confie mon briquet, notre briquet, mais tu me le rendras, hein, mon vieux? Nous n'avons que celui-là, qui est à moi, c'est-à-dire à nous tous. Tu le rapporteras? sans faute, hein? » — Le Boche promit. On ne signa, il est vrai, aucun papier. En eûton signé que cela n'eût rien changé à la valeur des engagements, n'est-ce pas? Le Boche s'en alla — et, naturellement, il ne revint plus. Et naturellement, les Français s'en étonnèrent.... « Il avait une si bonne figure!... On ne pouvait vraiment pas lui refuser.... Nous ne faisons pas de la guerre inhumaine, nous autres! Bah! il reviendra... il va revenir! » — Eh non, triple Français, il ne reviendra pas, le plagiaire, le filou, le madré bandit! Il est en train de rire de ta sottise et tu ne reverras plus le joli briquet qui ne ratait jamais; qui, à tout coup, en s'ouvrant sous la pression légère de ton doigt, donnait sa flamme réjouissante.... Tu le savais pourtant bien qu'ils sont des fourbes, les horribles vainqueurs deMalines et de Louvain!
Ses camarades tant et tant blaguèrent le petit Français qu'enfin on l'irrita. Lui-même sincèrer ment se reconnut jobard.... Oui, on s'était payé sa tête!... kh\ mais non! ça ne se passerait pas comme ça!... Et il alla,* candide, vers la tranchée boche, réclamer son briquet.
Avant de Taccueillir à coups de fusil ou même h coups de poing,' on le reçut avec d'épaisses railleries, pour démontrer que la France n'est pas la seule à savoir manier la fine ironie.
— Ton briquet? tarteiflel Ton briquet? connaissons pas! — Tu l'as assez vu ! — Et c'était des : <c Kiss! Kiss! » et des gestes méprisants et de gros rires.
Le petit Français reconnut son voleur parmi les autres et lui reprocha sa mauvaise foi; ils se disputèrent et se prirent au collet, la grande Allemagne prétendant que la petite flamme, Tétincelle, était à elle, à elle seule, par droit de ruse et de force, par droit de conquête.
Le Boche était un colosse et pesant ; sa poigne était dure et sa masse effrayante, mais le Français était souple, agile, nerveux et par-dessus tout indigné. Gela décuplait ses forces; c'était de nouveau, le duel de Goliath et de David. Le Boche avait le dessous. Gela ne pouvait convenir aux autres Boches; ils se mirent à chanter leur
no DES CRIS DANS LA MÊLÉE.
hymne national : « Allemagne ! Allemagne audessus de tout. » Dans la tranchée française on répondit par « la Marseillaise. » Des deux côtés on s'élança hors des trous. Les deux troupes se heurtèrent et les Boches n'aimant pas la baïonnette, abandonnant leurs morts, allèrent se creuser un peu plus loin un nouveau terrier. Cependant ayant lâché son adversaire qu'une baïonnette avait transpercé, le propriétaire du briquet ne pensait qu'à son briquet. On s'était battu pour la petite flamme, pour l'étincelle. Était-elle perdue? Lequel des ennemis en fuite ou lequel des morts la détenait indûment? Il fallait savoir. On chercha. Et dans la tranchée humide, sous un cadavre allemand qu'on avait retourné pour chercher le trésor dérobé, on vit briller tout à coup la petite boîte de métal poli : ce fut un cri de joie. Le Français à qui elle appartenait la ramassa joyeux et glorieux.... Mais le mécanisme n'était-il pas brisé? la mèche n'était-elle pas humide et la flamme impossible à ranimer? Tous, attentifs, anxieux, entouraient l'homme; il pressa le bouton magique. La boite s'ouvrit, la flamme jaillit, ils crièrent : « Vive la France I »
Au front, l'héroïsme de nos soldats est étonnant et magnifique de tranquillité. Chacun d'eux a conservé les goûts particuHers à sa profession, et, à l'occasion, il le fait bien -voir sous le feu. Le cuisinier, au milieu d'une grêle de balles, ne songe pas aux marmites des Boches, mais à celle où cuit la soupe de ses camarades ; les poètes font des vers — et les braconniers tendent des pièges.
Vous avez lu certainement quelque part la jolie anecdote du braconnier-soldat qui, ayant pris, aux alentours de la tranchée, un lièvre, le mange en compagnie de camarades parmi lesquels est un magistrat, un procureur de la République, dont il ignore le titre.
« De quoi? lui dit-il, le voyant peu empressé à prendre part au festin. Tu n'aimes pas le lièvre? T'es bien difficile? Tu ne peux pas dire qu'il soit mal apprêté ! En veux-tu, oui ou non ? »
Dame ! le civet fleure bon. Cas de force majeure! A la guerre comme à la guerre! Sévère
par habitude aux braconniers, le magistrat n'a pu s'empêcher de laisser paraître quelque chose de sa secrète réprobation. En temps ordinaire, il eût sévi contre l'impudent braconnier, devenu son frère d'armes! Aujourd'hui, après une hésitation, il finit par se régaler du gibier défendu... mais quand l'autre lui demande: (c T'es donc pas chasseur ? Quoi que tu faisais dans le civil? » jamais il n'ose avouer -sa profession, pourtant honorable... il a même pour le braconnier bon enfant une reconnaissance qui, pour ne pas s'exprimer, n'en est pas moins grande, car enfin, comme on le dit chez nous, (( tous les bouches sont sœurs. »
Elles sont sœurs surtout à la guerre. Tous frères devant le péril et la mort ! Ne cessons pas de le répéter : on s'est aimé pour se défendre ; il faudra continuer.
Cette menue aventure plaisante m'en rappelle d'autres qui ont aussi pour héros des braconniers. Notez que, chez nous, le mot braconnier s'applique indistinctement à tout homme passionné pour la chasse.... L'un d'eux conte ceci : « Nous étions en train de tirailler et de « descendre » des Boches. Les balles sifflaient autour de nous, et, sans avoir peur, on éprouvait cependant, tout en faisant pour le mieux,
un peu d'une drôle d'inquiétude : « Celle-ci « est-elle pour moi?... Non, pas encore.... Bah! « on va s'en tirer.... Attention! » Et Ton tâchait d'ouvrir le bon œil.... Voilà-t-il pas qu'en cherchant à deviner, derrière un buisson, làbas, sur la lisière d'un bois, si ce n'est pas un Boche embusqué, nous voyons arriver sur nous, quoi ? un lièvre affolé qui nous donne dans les jambes; et les balles pleuvaient toujours.... Eh bien, quand on est chasseur, braconnier surtout, il n'y a pas de guerre qui tienne! Et, tournant le dos aux Boches et aux balles, nous avons, sous le feu, à deux ou trois, couru derrière le lièvre qui zigzaguait, et, à coups de crosse, ma foi, nous l'avons eu! Et puis, tout de suite, on s'est remis à son devoir. La chasse ne nous avait pas pris plus de deux minutes.... Y a pas grand mal à ça, n'est-ce pas? C'est pas une faute bien grave? » Cette humble façon d'être héroïque n'est-elle pas très jolie?
L'anecdote est-elle parfaitement authentique? J*ai des raisons de le croire.
Par ailleurs, j'ai reçu une lettre d'un brave garçon, d'un Toulonnais qui, blessé, a été, après guérison, envoyé à Toulon pour quelques jours, en convalescence. Retourné sur le front, il m'a écrit plusieurs fois. Dans une de
ses lettres, il me dit : « Nous espérons tous que le jour approche où nous pourrons repousser complètement cette horde de bandits et d'assassins ayant pour chef ce Guillaume qui voudrait imposer à l'Europe sa grandeur et sa bêtise. En attendant, nous avons pour musique le grondement du canon et le sifflement des balles. Malgré cela, j'ai quelques distractions : il y aurait de jolis coups à tirer, car le lièvre et le sanglier n'est pas rare ici ; mais avant tout il faut penser à tirer un autre gibier. Tenez, l'autre jour, étant de faction en forêt, il m'a traversé une superbe biche qui, si ce n'était l'endroit où je me trouve et la nécessité de ne pas faire de bruit, je l'aurais ajustée volontiers; j'ai dû ne pas le faire.... Vous voyez qu'il y a tout de même, à la guerre, des moments pénibles! Enfin, si je retourne un jour dans nos bois des Maures, je me rattraperai sur la bécasse! je m'arrête car je ne sais plus que vous dire et ai déployé toute mon intelligence pour vous écrire ces quelques bêtises. » Et quelques jours plus tard, dans une nouvelle lettre : « Ily a ici beaucoup de petits becfigues dont nous goûterions volontiers, les copains et moi. Si vous pouviez m'envoyer quelques pièges avec des aludes fourmis ailées) pour les amorcer, vous nous
feriez à beaucoup un gros plaisir. » Mon gaillard me mettait dans un embarras comparable à celui de M. le procureur de la République invité à manger un lièvre de contrebande — car enfin, l'Académie française et le vrai braconnage cela ne peut guère lier partie décemment.
Ma foi, je n'hésitai pas longtemps. Bien que je condamne la chasse aux rouges-gorges et à leurs congénères les becs-fins, je partis pour la ville et me rendis chez un marchand de cages et de pièges à fauves.
— Voulez -vous me donner des pièges à prendre des petits oiseaux ?
L'homme prit un visage sévère et répliqua sèchement :
— Nous n'avons pas ça, Monsieur.
— Cependant?...
— Cependant?...
La voix se fît plus revéche :
' — Nous n'avons que des pièges à souris.
— Ce n'est pas ce qu'il me faudrait.
— Je regrette.
— Je regrette bien davantage.... C'était pour les envoyer à de braves soldats qui sont là-bas dans les tranchées et qui se battent tous les jours.... Ça leur aurait donné un petit plaisir.
La physionomie du marchand s'éclaira d'un joli sourire. Peut-être m'avait-il pris jusque-là pour quelque inspecteur de police. Glacial et presque impoli tout à l'heure, il s'humanisait tout à coup, et, se penchant vers moi, il dit : « Oh! alors, si c'est ça, Monsieur, je'peux vous dire que les pièges à souris dont je vous parlais, et les pièges à becs-fms... c'est les mêmes ! En voici. Et quant aux aludes, ça se vend secrètement. . . dans tel endroit. »
Nous avons expédié les pièges enveloppés dans des chaussettes et des tricots.
Que celui de vous qui est sans péché nous jette la première pierre.
Des soldats, qui, sous le feu, ont pareille liberté d'esprit, méritent bien qu'on risque pour eux un juste procès-verbal!
Il y a des personnes qui parlent trop et d'autres qui ne parlent pas assez.
— Je ne connais que les premières, dit Jean d'Auriol en riant, et moi en tête, qui parle beaucoup. Oui, en parlant peu, on parle encore trop, beaucoup trop! J'avais espéré que la pipe m'aiderait à me taire. Va te promener! quand je m'anime, je l'envoie au diable. Lorsque je fumais des pipes de terre, j'en cassais une par jour, parce que je parlais trop. J'ai adopté les pipes en bois afin de ne pas les casser. Je n'en suis pas devenu plus silencieux. Je les laisse éteindre; je fume en conséquence beaucoup d'allumettes, ce qui ne vaut rien ni pour la santé, ni pour la bourse.
— Mais, Jean d'Auriol, comment « trop parler » fait-il casser des pipes ?
— Parce qu'on s'anime, vous dis-je, on gesticule, on oublie la pipe, elle vous fait enrager à force de s'éteindre, et on finit par l'envoyer en l'air. Elle tombe et dame! si elle est en terre....
— Parlons sérieusement. J'ai reçu, il y a quinze jours environ, une lettre très touchante d'un lecteur de La France de Bordeaux. Il revenait du front, mutilé. Il me demandait certains renseignements de première importance pour lui, amputé d'un bras. Je réponds aussitôt. Et, au moment d'écrire son adresse, je m'aperçois qu'il ne la donne pas! Je cherche à déchiffrer le timbre de la poste sur l'enveloppe de sa lettre. Ce timbre est illisible. Je crois avoir deviné le mot « Rochefort », — mais en supposant que j'aie déchiffré ce mot, un nom de ville constitue, dans la plupart des cas, une adresse insuffisante. Voilà donc un homme qui est en droit d'attendre de moi une réponse utile, et qui, par sa faute, ne l'aura pas, car ma lettre que j'ai expédiée à tout hasard — m'est revenue avec la mention : « Inconnu à Rochefort ». S'il lit l'article où je conterai cette mésaventure, je le prie instamment de me donner enfin son adresse. Mon correspondant n'a pas « assez parlé », au rebours de ces gens innombrables qui parlent trop.
— Et que voulait-il savoir?
— Il voulait savoir s'il est vrai que l'on a créé des écoles pour les mutilés, et ce qu'on leur apprend.
— On y fait leur éducation spéciale, c'est-àdire qu'on leur enseigne, autant que possible, à se servir des moyens qui leur restent de reprendre un métier : J'aveugle à se passer de ses yeux, le manchot à se passer d'un bras. Chaque mutilé redeviendra assez adroit pour travailler encore et gagner sa vie. L'école lui évitera la peine d'inventer les « trucs », les mouvements nouveaux qui suppléent au sens ou au membre dont il est privé. En les lui enseignant, on lui épargne des tâtonnements, des hésitations, des découragements cruels.
— Eh bien, mon cher d'Auriol, je dirai cela dans La France^ et puisse mon correspondant, ne pas me croire néghgent. Ne pas répondre, par négligence, à une lettre comme la sienne, ce serait, une faute grave dont je ne veux pas être supposé coupable. Ceci réglé, dites-moi si vous n'approuvez pas la circulaire du ministre qui a recommandé à tous les citoyens de se méfier des oreilles du mur?
— Les murs ont des oreilles, en effet, dit Jean d'Auriol, des oreilles et des yeux; et les plus dangereux de ces yeux et de ces oreilles
120 DES CRIS DAxNS LA MÊLÉE.
sont ceux qu'on ne voit pas. Vous rappelez-vous dans les Misérables, de Victor Hugo, certain conciliabule de bandits, dans une mansarde? Ils se croient seuls, mais, par un tout petit trou percé dans la cloison, l'œil du voisin les épie et son oreille les entend. Ils sont trahis! Qui de nous n'a aperçu dans la boiserie d'une porte d'hôtel, ou dans une cloison d'alcôve, un trou menu, percé à la vrille? C'est Vceil du mur, V oreille du murl Gela s'appelle un espion. De mon temps, au collège, toutes les portes des salles de classe ou d'étude avaient un trou, bouché par une rondelle sur pivot, qu'on soulevait à volonté. Gela s'appelait et s'appelle encore un judas, c'est-à-dire un espion, un traître. Nous organisâmes une révolte contre un censeur qui abusait du judas et qui nous inondait de punitions dont nous ne pouvions nous rappeler le motif, la plupart du temps bien innocent! Notre indignation obtint gain, de cause : le censeur fut... déplacé. Eh bien, il y a partout, — dans tous les murs, dans toutes les haies de clôture, dans les voitures publiques, — des oreilles traîtresses qui nous écoutent, des yeux traîtres qui nous regardent. Il faut y penser et ne pas prononcer imprudemment des paroles qui, dites à des amis, à de
bons Français, pourraient n'avoir rien de dangereux, — mais qui, entendues et répétées, interprétée/; par des Allemands (il y en a encore en France), peuvent causer à notre patrie, à nos amis, à nos frères, à nos enfants sur le front, les torts les plus graves. Chacun de nous doit se dire qu'en tQmps de guerre une indiscrétion peut coûter la vie à un homme ou à plusieurs. En 1870, une indiscrétion d'un particulier, qui se crut en droit de trop parler, détermina un changement de plan chez l'ennemi et nous coûta une défaite. Il avait rencontré l'armée de Mac-Mahon sur sa route et avait écrit en Belgique ce qu'il avait vu!
Un découragé qui donne, au hasard d'ailleurs, les raisons de son découragement, réjouit les oreilles du mur, et c'est déjà trop! Tenez, je me rappelle une anecdote assez significative. Un de mes amis fut insulté parmi bravache à qui il envoya ses témoins. Marié, il se garda de prendre sa femme pour confidente. Il avait peur de ses jérémiades, de sa faiblesse, de son amour. Un faux ami — en réalité un ami du bravache — fut chargé d'efîrayer la pauvre femme, et, l'ayant trouvée seule au logis, commit la vilaine action, voulue et intéressée, de lui tout dire, ajoutant : a Je sais que
votre mari n'a jamais touché une épée (c'était exact); il sera tué.... Empêchez ce duel. ». La brave femme, surmontant son inquiétude : « Vous êtes mal renseigné, dit-elle; mon mari ne s'est jamais vanté d'être un homme d'épée; il l'est pourtant, et j'en suis fâchée pour Vautre^ qui fera bien d'écrire son testament. Je veux, moi, que mon mari se batte! »
Le bravache fît des excuses. Et qu'est-ce qui amena cette heureuse et juste fin d'une méchante aventure? C'est que la femme s'était méfiée instinctivement des oreilles du mur; cette heureuse méfiance lui inspira sa réponse ; elle parla à celui qu'elle croyait bienveillant comme si elle eût été sûre qu'un traître caché entendrait ses paroles.
En temps de guerre, la méfiance, plus que jamais, est un devoir préventif.