‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 22 sur 55 · ILS " FAISAIENT LUMIÈRE · texte numérisé non relu

ILS " FAISAIENT LUMIÈRE

grecques jetant, — du rivage, — des fleurs sur les eaux qui viennent d'engloutir le Bouvet. Beaucoup d'entre les marins du Bouvet appartenaient à des familles toulonnaises, et ce ne fut pas là une représentation de notre deuil, mais bien notre deuil même. Les marins, sur la scène, se détournaient pour cacher leurs larmes. « L'émotion de nos marins et soldats, m'écrivit le lendemain l'amiral gouverneur de Toulon, doit être une douce récompense pour le poète » ; et lés commandants du Gaulois et du Suffren qui ont conservé à la France leurs bateaux blessés, ont donné au poète une inoubliable marque de leur sympathie....

Gomme elle est grande, notre marine française ! Grande parce qu'elle est la plus matérielle des forces, animée du plus pur esprit !

De temps en temps, du sol de France, du flanc de nos villes maritimes, un fragment vivant se détache ; et, petite île flottante que gouverne l'âme de la patrie, il s'en va sur toutes les mers du monde porter notre pavillon, c'est-à-dire nos idéals de liberté et de justice. Ce morceau de la patrie, cet îlot qui la porte

18i DES CRIS DANS LA MÊLÉE.

avec lui tout entière, c'est le Navire, et partout où il se trouve, se trouve la France.

Quand plusieurs de nos bateaux se rassemblent dans quelque rade,. ils forment comme une miraculeuse cité qui étonne le regard et confond l'imagination. Sur des espaces d'eau qui étaient, hier encore, de libres déserts, voici que tout à coup se sont élevés de prodigieux édifices, chargés de peuple; ce sont des palais de rêve, tels, ceux que transportait la lampe d'Aladin. Chacun de ces édifices est même, à lui seul, une cité véritable où se rencontre, accumulé, tout ce qui est utile à la vie. Leurs superstructures se découpent, massives, sur le ciel ; leurs tours, d'aspect trapu, sont menaçantes ; des fumées s'échappent d'eux, attestant que l'âme du feu leur est soumise. Mus par le feu, ces mondes en abrégé ont pour grand ennemi le feu lui-même. Une étincelle peut transformer en volcans leurs soutes qui regorgent d'explosifs. Ceux qui vivent dans les flancs et sur le pont des bateaux de guerre sont les familiers du péril et de la mort. Ils les voient tous les jours face à face, les méprisent et les oublient. Le cœur des marins n'est pas héroïque, non ; il est l'héroïsme même, sans phrase, coutumier et souriani ; il

Page 1