II.S •' FAISAIENT LUMIÈRE ". is
n'apparaît point par accès; il est continu, quotidien. C'est une habitude. Pour le marin, les temps de paix n'existent pas. Mrnie ou lemps de paix il est en état de lutte.
Que de fois, dès l'enfance, j'ai poussé un cri de surprise heureuse, en voyant, de ma fenêtre, le matin, sur la vaste mer bleue où, la veille encore, rien ne remuait qu'elle-même, — notre escadre, archipel magnifique, s'étaler en bon ordre, pavois au vent. Elles étaient venues dans la nuit, les nefs formidables, sur l'eau bruissante qui absorbait le murmure des sillages; et c'était la France flottante qui, amoureusement, s'était rapprochée du continent maternel, France prolongée dans les espaces, à volonté, à l'infini ! spectacle grandiose ; réunion de chefsd'œuvre du génie humain ; conquête des eaux, domination des éléments, asservissement de la mer sous la puissance du feu et du fer ; défense mobile, toujours en alerte, protectrice attentive des plus beaux idéal s humains.
Un jour, — souvenez-vous! — le spectacle dépassa tout ce que peut rêver de plus somptueusement beau, l'imagination des hommes. Ce jour-là, l'escadre russe rendait visite à la
France. Ces navires, îlots glorieux détachés du flanc de la lointaine Russie, entraient dans la rade de Toulon. Sur toutes ces îles, sur tous ces édifices voyageurs, un peuple de marins s'agitait en ordre, saluant, acclamant la France. Ils passaient devant l'escadre française qui rendait les saluts et les acclamations, dans la fumée guerrière des canons paisibles. Sur la splendide rade, la Russie évoluait. Elle entrait chez nous. On eût dit une Babylone errante dont les mouvements ondulés, savants et sûrs, changeaient par miracle la forme des rues sillonnées de petites embarcations pavoisées: rues liquides, toutes bleues et comme pavées de plaques de soleil miroitantes! Quel moment! Je me rappelle le flot des larmes joyeuses montant des cœurs aux yeux. Les miennes m'étouffaient. Mes confrères parisiens gouaillaient un peu. L'esprit boule vardier*' régnait alors en maître absolu : « Ah ! ces méridionaux ! où nous trouvons sujet de verser un pleur, ils pleurent à torrents 1 » Paris n'admettait pas encore que les grandes émotions fussent « de bon goût » ; et puis il doutait : — « Qu'adviendra-t-il de tout ceci? en sortira-t-il une vraie alliance, aux jours où elle sera nécessaire? » Nous répondions : — « Croyez à la signification utile de
Il,S '* FAISAIENT LUMIÈRE ". 1X7
l'événemeiit présent. » Il me paraissait digne d'une joie éperdue,... je me disais :
« Pour la première fois depuis 1870, la France n'est plus toute seule] » je me rappelais le mot de Michelet : « l'Allemagne craquera, pressée entre la Russie et l'Angleterre. » Et un espoir immense nous traversait le cœur. Nous attendions l'Angleterre.... Elle est venue. Aimons-la bien! Aimons toujours davantage notre marine et celle des Alliés.... Sous quelle protection combattent nos patients héros des tranchées ? Sous la protection des escadres qui ferment les horizons à l'Allemagne prudente, insolente et infâme.
Non, ce printemps de 1915 ne fera pas pousser sur notre continent assez de fleurs, si nous voulons, selon l'usage des femmes grecques et de nos Bretonnes, jeter des fleurs en hommage funèbre sur les eaux mortelles qui ont englouti le Bouvet et le Gambetta.
Le Gambetta ! je le vois, silhouette noire, sur le bleu moins sombre de l'espace, fendant, par une nuit printaniére, les eaux adriatiques, et marchant à ses destinées. Le torpilleur sournois
le surveille, le suit. La guerre de guet-apeiis, de traquenards, vise en secret ce morceau de France.... La torpille, monstre des mers mo^ dernes, s'élance et l'atteint.... Tout sommeille à bord, sept à huit cents hommes. Tout à coup, le tonnerre formidable de l'explosion a retenti. Flancs crevés, le grand bateau s'incline.... Que ceux qui le peuvent se sauvent! J'ai sous les yeux une lettre d'un matelot rescapé, fils d'un de mes voisins ; il écrit : « Aussitôt des cris furent poussés de toutes parts. Plus de lumière; on tâtonnait pour sortir de la batterie où l'on dormait. Une minute après, une seconde détonation. Heureusement pour moi, je me trouvais tout près de l'échelle où est mon poste de couchage... Aussitôt, quelques officiers se trouvaient là., et, avec des lanternes électriques, ils nous faisaient lumièrel... Je réussis à monter l'échelle.... Le bateau allait couler... je me lance à l'eau.... »
On s'est interrogé sur l'attitude des officiers du Gambetta. Pouvaient-ils se sauver? devaientils tenter du moins de conserver leur vie à la patrie qui avait besoin d'eux? — Se sauver, s'ils le peuvent, en pareil cas, sans doute les officiers le doivent. Mais le peuvent-ils, tant que reste à bord un seul homme de l'équipage? Or,
ILS ' FAISAIENT LUMIÈRE ". IXîi
sur le Gambetta, l'équipage presque entier allait périr... Alors, que font les officiers accourus? une chose simple et sublime, que je n'ai vue encore signalée nulle part : ils éclairent la marche des hommes qui se pressent, tâtonnant au pied dés échelles, et ils « leur font lumière \ » Faire lumière, c'est le provenrahsme qui signifie éclairer] et, dans cette occasion, ce mot prend une grandeur digne des chefs glorieux. Ne vous semble-t-il pas les entendre dire à leurs hommes: — « Par ici, mes amis! attention! et vivement! » Songent-ils à eux? non. Us font lumière... et le bateau coule.
Maintenant, quand on nous dira : « Que faisaient-ils, les officiers du Gambetta, pendant que s'engloutissait ce morceau de France? » nous répondrons : « Ils faisaient lumière ».
Et cette lumiére-là, l'horrible Allemagne ne peut ni l'allumer ni l'éteindre.