‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 24 sur 55 · POUR L'AVENIR · texte numérisé non relu

POUR L'AVENIR

Comme l'arbre tient à la terre par ses racines, nous sommes rattachés à la vie par d'innombrables liens — qui sont nos projets, nos désirs, et les existences des êtres que nous aimons. Le temps se charge de couper nos raisons de vivre. Nos amis les mieux aimés une fois disparus, nous nous apercevons que nos activités s'alimentaient du sentiment que nous avions de leur présence. Ils étaient les témoins, tantôt réjouis, tantôt attristés, de nos efforts, de nos luttes, de nos défaites et de nos succès. Les satisfactions qui leur venaient de nous accroissaient les nôtres et nous poussaient à de nouvelles espérances. Eux partis, nous nous sentons véritablement diminués, moins ardents à vivre. Nous nous apercevons que notre vie la plus « quotidienne », la plus baiiale, prenait plus de force que nous ne pensions — dans la sève d'amitié, dans un touchant et inconscient altruisme.

En ce moment précis de notre histoire,

POUR L'AVENIR. \\n

voyez, regardez en vous; vous connaîtrez combien il est vrai que nous vivons pour les autres et par les autres. Par une blessure ouverte, le sang de la France coule et coule en ruisseaux. Parents, amis, jeunes, vieux, combien en avezvous perdus, depuis le début de la guerre! Des deuils innombrables nous accablent. Chacun de ces êtres que nous pleurons représentait de grandes espérances disparues avec eux. Nous voyons tout à coup que ces êtres, diversement aimés par nous, étaient les appuis de nos cœurs, et, à différents degrés, autant de raisons de vivre encore, de travailler encore, de vouloir et de lutter. Il nous semble par moment que le monde entier chancelle sur ses bases. Les colonnes du temple sont ébranlées. Un vent d'horreur en secoue l'architecture, comme il secoue, en mer, un navire dont on entend les membrures craquer. Les choses, les idées qui nous semblaient les plus solides, celles qui nous inspiraient le plus de sécurité, nous apparaissent précaires, instables, vacillantes. On croirait que l'humanité tout entière est atteinte de démence. Demandez à ces millions de combattants s'ils ne préfèrent pas la paix à la guerre! Tous maudiront l'horreur des tueries et tous se ruent aux carnages avec emportement.

Et tant de jeunesse périt, que ceux qui restent loin des champs de bataille sentent fuir hors d'eux-mêmes leur naturel désir de durer. La lîiort de tant d'êtres diminue tous les survivants. L'un d'eux, et des plus actifs, m'écrit : (( Nous perdons le goût de vivre. » Oui, et c'est qu'on meurt trop. Cependant, on vit encore et, malgré tout, malgré soi, on veut vivre encore. Des racines innombrables sont coupées sous l'arbre ; mais une lui reste, tenace, par laquelle il revit de la base au faite. Et quelle est cette racine? L'obscure volonté d'assurer l'avenir à ceux qui viendront après nous. Pour la mère et le père, rien de plus simple que de vouloir heureux leurs enfants, — mais tel qui n'en a pas encore ou n'en eut jamais, éprouve obscurément ce sentiment de maternité ou de paternité qui protège les avenirs inconnus.

Le jeune soldat de dix-huit ans qui prononce le mot France et meurt pour son pays, sert les lendemains de sa patrie, c'est-à-dire les enfants nés ou à naître ; il obéit ainsi à une loi plus impérieuse que tous les raisonnements, et que la nature nous impose.

Une légende consacre cette pensée. La voici; mais dites-vous bien que les légendes sont des

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