‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 25 sur 55 · POUR L'AVENIR · texte numérisé non relu

POUR L'AVENIR

images naïves destinées à faire entendre, même aux enfants, — les idées abstraites, les plus hautes.

Un jour, comme il errait par la campagne, Jésus s'arrêta au bord d'un champ dans lequel un pauvre homme était en train de se construire une cabane de planches et de feuillages. — « Homme, lui dit-il, que fais-tu là? — Vous le voyez bien, passant, je construis une cabane où je pourrai dormir à l'abri du vent et de la pluie. — Mais, dit Jésus, cette cabane ne durera pas longtemps. Le vent et la pluie mêmes la détruiront. — Elle durera autant que moi, et cela me suffît, dit l'homme. — Homme, dit Jésus, c'est là une pensée inhumaine. Quand on prend la peine de se construire un asile, il le faut établir de telle sorte qu'il serve, après nous, à d'autres hommes. Faute de prendre ce soin en vue des hommes futurs, jamais nous ne ferions rien de grand. Ceux qui ne sont pas nés encore seront nous encore. Attends, je vais t'apprendre à bâtir une demeure de pieri*e. » Et Jésus, qui avait été charpentier, se fit maçon pour un jour; et l'homme, ayant compris, lui rendit grâce quand Jésus le quitta pour porter ailleurs le sens d'humanité, le Verbe.

Aujourd'hui, en 1915, par quoi tenons-nous

à la vie encore? Par le désir de ne la quitter que lorsque nous aurons vu assurés les avenirs de l'idée française ou du sentiment français. Et qu'est-ce que le sentiment français? Rien autre que le plus général, le plus simple, le plus rationnel et le plus religieux des sentiments, à savoir le désir de léguer à l'avenir un peu plus de paix, de sécurité, de justice et d'amour. Ce désir, instinctif au cœur des pères et des mères, devenu conscient et raisonné au cœur de tous, c'est la patrie française, c'est le pays paternel désigné par un féminin qui signifie maternité. C'est l'essence même du socialisme et, en même temps, du christianisme initial, dépouillé des superstitions et des erreurs. Oui, c'est pour mourir rassurés sur l'avenir du monde que nous voulons vivre encore un peu, jusqu'à voir l'aube naissante d'un « demain » que nous ne verrons pas. Mille de nos racines sont coupées, mais nous tenons encore à la terre par cette suprême espérance. Et c'est elle qui permet à la France de supporter sans défaillance l'abominable épreuve, la plus grande des catastrophes qui aient été provoquées par l'homme depuis que l'humanité s'est mise en marche vers son but ignoré et beau.

Sous la surveillance d'un civil, une demidouzaine de convalescents sont à la promenade par les routes qui traversent la chaîne des Maures, dans le Var. Le pays est incomparable. Sa beauté lui vient de la sauvagerie des végétations. Ce ne sont que forêts de pins d'Alep, de pins maritimes, de chênes-lièges. Les châtaigneraies çà et là font, sur le flanc des collines vues de loin, de larges taches d'une verdure plus claire. Par endroits, on rencontre des vignes chères aux perdreaux: un chaume qui atteste la présence et le travail de l'homme parmi ces bois livrés à eux-mêmes.

Dans ces solitudes si peu troublées, nos blessés, retour du front, jouissent d'une grande paix et s'entretiennent des choses de la guerre comme si elles leur étaient devenues très étrangères. « Était-ce bien moi qui étais naguère au milieu de l'enfer des tranchées, dans le bruit des canons et des mitrailleuses? » Ainsi s'interroge chacun d'eux, et ils causent gaiement.

— « Il nous en est arrivé une bien bonne, dit l'un; figurez-vous que nous allions à plu-

sieurs, la nuit, faire une reconnaissance.... Nous étions dans un petit bois, nous avancions sans parler, tous du Midi, et ce silence nous était difficile, mais enfin il était commandé et nécessaire. Nous avions toutes les raisons du monde pour ne pas faire de bruit; nous espérions approcher de la tranchée ennemie assez pour voir s'ils y étaient nombreux, les Boches. Nous aUions donc comme des ombres. Un craquement de feuilles nous faisait passer un petit frisson... quand tout à coup, parmi nous qui marchions un peu séparés les uns des autres, un bruit singulier éclate, suivi d'un grand juron en provençal : « Gouquin dé sort î » Qu'est-ce que c'est? On s'arrête; on se rapproche... Devinez ce que c'était? Je vous le donne en mille, en cent, en trois? Qu'est-ce que c'était? Non, vous ne pouvez pas deviner. Un homme, un tambour boche, qui s'était écarté dans ce petit bois, je ne sais pourquoi ; et il était là avec son tambour, — pourquoi avec son tambour? — mais enfin il était là et nous avait reconnus pour des Français.... Tout le monde sait que la caisse des tambours boches est plate comme une galette. Se voyant sur le point d'être pris, notre Allemand n'avait rien trouvé de mieux que de crever son tambour sur la tête de l'un des

nôtres, « plouf! » qui restait là, stupide, avec ce collier autour du cou : « Gouquin dé sort!... » Vous voyez donc, mes amis, que, parmi ces féroces Allemands, il y en a qui comprennent la plaisanterie, ou, si vous préférez, la galégeade. Elle est bonne, celle-là, hein! et si vous réfléchissez que ce tambour, que nous fîmes prisonnier, naturellement, portait des lunettes d'or, vous la trouverez encore plus drôle. »

On riait. Un autre riposta : « J'en ai vu une meilleure. Mon ami Maurin, Marins, le fils d'un Maurin des Maures dont vous avez peut-être entendu parler, vit (j'étais là) venir vers sa tranchée une compagnie de perdreaux. Ce Maurin, digne fils de son père, est chasseur dans l'âme. Il tire dans le tas, un perdreau tombe et, tranquillement Marins va chercher son gibier.... La tranchée boche aussitôt se met à tirailler; Maurin ne s'en soucie pas plus que des premières espadrilles qu'il a chaussées pour aller à l'école... Seulement deux balles l'atteignent, lui traversent les cuisses; il tombe.... Il faut aller le ramasser, lui, maintenant. Nous creusons dans sa direction une espèce de petite tranchée, et, le ventre contre terre, deux de nous rampent lentement dans ce sillon, qu'ils ouvrent et prolongent devant eux. Les balles

sifflent, écorchent la terre, font sauter les cailloux autour de nous.... Nous arrivons enfin.... « Marins! » Mais le camarade est évanoui. On le réveille avec un peu d'aïguarden; et comme nous commençons à le traîner vers la tranchée française, voilà qu'il résiste en nous criant à voiœ basse : « Et mon perdreau ! n. de D ! » — C'est vrai, nous avions oublié le perdreau.... Nous retournâmes le chercher — et Marins en a mangé une aile.... Que ditesvous de celle-là ? »

L'héroïsme de Marins impressionnait- les auditeurs. Plus que le comique de l'anecdote, ils sentaient la grandeur du soldat. C'est pourquoi tous se recueillirent un moment.

Et, pendant qu'ils se taisaient ainsi, sur la route, semblable à une avenue de parc, bordée et ombragée par des pins et des chênes-lièges centenaires, ils virent arriver une troupe d'hommes au teint clair, blonds pour la plupart, vêtus de treillis, et qui tous portaient sur l'épaule un pic ou une pioche.

— Tiens! des prisonniers allemands!

Ils marchaient sous la garde de soldats français. Seul, un d'eux, un gradé, portait l'uniforme bavarois. Tous les autres avaient de grands chapeaux de jonc, pour s'abriter contre le soleil de France.

Ils passèrent, muets, devant le groupe de nos convalescents. Ils étaient une centaine ; leur piétinement de troupeau était flou dans la poussière. Ils passèrent, leurs gardiens salués et rendant le salut... et l'escouade de ces prisonniers, employés à débroussailler les forêts des Maures, s'éloigna vers son baraquement....

Alors, un des convalescents dit avec gravité : « C'est drôle, je hais ces Boches; ils m'ont mal arrangé et je leur ai fait le plus grand mal possible... eh bien, à les voir comme ça, dans leur costume d'ouvriers, je n'ai vu que des hommes à plaindre et je n'ai plus senti ma haine.... »

— « Je comprends ça, dit un autre; moi, là-bas, au front, il m'est arrivé plusieurs fois, d'en tenir un au bout de mon fusil, mais un qui ne me voyait pas pour se défendre, qui ne se méfiait pas ou qui, même, était sans arme. Eh bien, dans ces occasions-là, je n'ai jamais pu tirer dessus. Je sais bien que c'est une faute de soldat, mais je l'ai commise. C'est bête, c'est comme ça. »

— « Mon vieux, cette bêtise-là, c'est notre faiblesse et notre force ; c'est le germe des paix futures; c'est l'espoir du monde, qui nous aime pour ça; vois-tu, c'est la France. »

Ce fut de^ tout temps ma conviction que la poésie, je veux dire l'idée et le sentiment exprimés en langue rythmée et rimée, a, sur les publics populaires, une extraordinaire puissance; qu'est-ce après tout que la Marseillaise'^ un cri poétique ; l'élan rythmé de l'unanimité patriotique. La phraséologie du temps où elle fut écrite n'a rien de réaliste; la Marseillaise enlève parce qu'elle surélève, même par le pompeux suranné des vocables.

Les poètes, naguère encore, dédaignaient les sujets généraux, nationaux; ils ne se souciaient pas, ou paraissaient ne se point soucier, de la pensée collective; chacun d'eux, et ils sont légion, ne nous contait, le plus souvent, que ses peines personnelles, ses joies et chagrins d'amour, ses mélancolies, ses sensations surtout; les rimeurs affirmaient que la poésie est un art réservé à une élite orgueilleuse ; et ne pas penser ainsi avec eux, c'était un peu se vouer au dédain des purs esthètes, qui haussaient les

LA POÉSIE PATHIOTIQUE. 201

épaules lorsqu'on leur répétait le conseil du grand et généreux Sully-Prudhomme :

Laisse à travers ton luth souffler le vent des âmes,

Et tes vers flotteront comme des oriflammes,

Et comme des tambours rouleront dans les cœurs.

Aujourd'hui, tous, nous avons ajouté à notre lyre, selon le mot de Victor Hugo, une corde d'airain. Le mot patrie a repris tout son sens; les stylistes ne craignent pas de reconnaître que France rime, sans déshonneur, à espérance. Partout où passent la douleur et la mort, — hélas! banales pourtant, — il n'y a plus de banalité ! Tout se grandit à la hauteur de l'héroïsme de nos défenseurs.

Pour ma part, j'ai donné, la semaine dernière, au Grand-Théâtre de Toulon, une conférence au profit des œuvres de guerre. Conférence, est-ce le mot propre? Disons plutôt que j'ai lu, en les commentant, une série de poèmes rangés sous ce titre : la Guerre infâme. Infâme, c'est bien, n'est-ce pas, la guerre telle que la font les Allemands. J'ai dit nos douleurs, nos espoirs, notre foi indéfectible, les crimes de l'ennemi, les nouvelles vertus françaises; et, trois heures durant, plus de deux mille auditeurs ont écouté des vers auxquels ils ont

répondu par des cris de sympathie généreuse. Loin de rebuter les auditeurs, la forme poétique dans laquelle je présentais les émotions de nos soldats, de nos frères liéroïqu-es, leur paraissait évidemment la forme nécessaire. En surélevant le sentiment, elle le rendait plus semblable à celui qu'ils portaient dans le secret de leur cœur. A de certaines heures, il y a du sublime au fond de nous tous; mais une sorte de pudeur l'empêche de s'avouer; on craindrait, d'ailleurs, de paraître un peu gauche en le montrant ; on a peur du contraste entre ce que; par occasion, on éprouve de grand, et la nécessité d'être simple ou même vulgaire, que nous impose la vie ; mais si le cri poétique ose se faire entendre autour de nous, et nous appelle, tout change ; on consent alors à montrer quelque élévation. Voyez le moment où, dans une salle de théâtre, retentissent les premières mesures du chant national. Les spectateurs sont transfigurés ; un frisson passe ; les larmes mouillent les yeux. On se croirait dans une église. Ces hommes communient entre eux dans le même amour d'une même chose idéale et plus vraie qu'une réalité physique. Le souffle de la poésie vient de passer sur la foule. Le lyrisme longtemps méconnu vient d'avoir sa revanche.

J'avais, pour ma conférence du Grand-Théâtre de Toulon, groupé sur la scène des enfants et des jeunes gens d'un côté; de l'autre, une France et une Alsace allégoriques, entourées des nations alliées. Le poète lut sa Lettre aux Ecoliers. De temps à autre, l'un d'eux sortait du rang et donnait la réplique. Cette figuration poétique, répondant aux réalités de l'heure, provoqua beaucoup d'émotion.

A ce moment retentirent des sonneries de clairons lointaines, de lointains bruits de guerre ; et une jeune fille et une jeune femme nous dirent avec talent : V Alsace retrouvée. Je sentais, devant nous, un public livré, sans critique, aux douceurs d'aimer les avenirs promis à l'héroïsme, au dévouement et à la patience de la France.

Enfin, hommage fut rendu aux marins du Bouvet. Voici comment :

L'amiral préfet maritime, gouverneur de Toulon, avait bien voulu mettre à la disposition de notre œuvre la musique des équipages de la flotte — qui prit place à l'orchestre ; et un certain nombre de marins, plus douze clairons et tambours, se groupèrent sur la scène.

Ce fut la troisième et dernière partie de la conférence. Le poète se plaça de façon à ne

pas être un personnage sur le théâtre, mais seulement une voix dans l'espace. Dès que fut annoncé le titre du poème : « La mort du Bouvet » les clairons sonnèrent le branle-bas du matin. La voix du poète impersonnel récita les strophes qui montraient l'escadre des Alliés en route vers les Dardanelles.... Lorsque, dans le poème, elle salua du large les rivages hellènes, les clairons sonnèrent pour les couleurs.... Yoici l'escadre dans le détroit.... Le Bouvet rencontre la mine fatale; les vedettes accourent, recueillent blessés et morts qu'on transporte à bord des navires-hôpitaux; alors, sur la scène, les clairons sonnent, les tambours roulent; ce sont les honneurs funèbres. Dans le poème, les femmes grecques allument des feux, brûlent des encens qui fument vers ce ciel impassible qui a vu le vol d'Icare; elles jettent des fleurs dans ces flots bleus qui ont vu la gloire de Salamine. Les tambours, sur la scène, battent aux champs....

Nous n'avons plus devant nous les planches, le plateau d'un théâtre; nous croyons voir le pont d'un des bateaux de notre escadre. Subitement, la musique des équipages de la flotte attaque la Marseillaise. La salle entière est debout, d'un élan. Et comme le poète n'est plus

pour rien dans cet effet de réalité idéalisée, il peut dire que cela est aussi beau que simple. Sur la scène, après leur sonnerie finale, on a vu les clairons se détourner, essayant de' dissimuler leurs larmes. C'est ainsi que Toulon, directement frappé dans ses affections de famille par la disparition du Bouvet, a rendu un solennel hommage à ses morts héroïques ; et je dis que les « moyens de la poésie » ont quelque chose de vraiment sacré. Il l'a bien compris, le marin qui, ce matin, m'envoie copie d'une lettre écrite par son fils échappé à la catastrophe du fJon-Gambetta. Cette lettre, il me l'envoie parce qu'il sait que la plus belle mission du poète c'est de glorifier l'héroïsme et de le siis(M*ter en le glorifiant.

Le vrai lyrisme, c'est, dans la voix d'un seul, l'âme de tout un peuple.

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