OHÉ! GUILLAUME
faut, nous entrerons dedans! » Cette masse noire, cette immense tache errante, déshonneur du ciel, tantôt ici, tantôt là, effaçait les étoiles, telle une nuée chargée d'orage. « Pourvu, pensai-je, que cela ne tue ni enfant, ni femme, •que cela ne détruise aucun de nos édifices glorieux ! »
« Mais je ne sais pourquoi cette pensée ne fit que traverser mon esprit. J'admettais bien que cette forme très laide pût tenter quelque chose contre notre magnifique Paris: je n'admettais pas qu'elle put réussir. Pourquoi? Je l'ignore. Que veux-tu? toute l'Allemagne me paraît aujourd'hui dégonflée de son orgueil et de ses forces essentielles. Toute la puissance allemande perd de son gaz qui s'échappe en sifflant et qui empeste l'air.
« ... Le zeppelin s'en allait, lâchant ses crottes puantes, car, paraît-il, leurs bombes sentent mauvais.
« Ah ! les sales êtres que ces Boches ! Le triste sire que leur Guillaume!... Et ma foi, mon cher, faut-il te dire toute ma pensée? Je trouve que ces Allemands odieux sont surtout stupides. Oui, odieux, mais bêtes, et bêtes surtout d'être odieux! Yoyons! voilà des gens qui veulent terroriser tout le monde et, en l'espèce, Paris.
D'abord, ils devraient savoir que, à Paris, ça ne prend pas, d'avoir peur. Et si ça pouvait prendre, encore faudrait-il des raisons un peu valables! Mais ça? un zeppelin? Non!... Cependant, veux-tu un aveu? Eh bien, en ce qui me concerne, j'ai souvent tremblé quand un autobus passait à mon côté, au bord du trottoir, en me frôlant. Alors, oui, j'avais peur; peur aussi en taxi-auto, cjuand tous les autres taxis croisent autour de vous et devant vous, et qu'on dérape brusquement dans le macadam! Peur, oui, moi, d'être un piéton, dans le Paris d'avant la guerre, mais il n'y a plus d'autobus, en ce moment, dans Paris; les rues sont dégagées; on respire. Paris connaît, aujourd'hui, une parfaite sécurité. Pour que leurs zeppelins nous donnassent (pardon) quelque inquiétude, il en faudrait, sur Paris, une centaine, et encore! Songe à la superficie de la capitale! au petit espace que peut couvrir la course d'un dirigeable. C'est enfantin.
(( Les midinettes qui traversent la rue de la Paix, en se troussant d'un doigt léger, quand le pavé de bois est glissant de boue gluante, ont appris à se moquer un peu de la mort. La traversée de Paris à pied est une école d'héroïsme. On voit bien que Guillaume ignore ça, l'imbé-
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cile ! Il n'est jamais venu à Paris, c'est son excuse; et il n'y viendra jamais, et pour cause. La vois-tu, la magnifique sottise de ces gens odieux ! En vérité, on a autant de chances de recevoir une bombe de zeppelin que de gagner le gros lot à la loterie. Ils ne peuvent faire que peu de mal, et quand bien même ils incendieraient quelques maisons, en quoi cela changerait-il les résultats de la guerre? Ces gens-là, je te dis, sont des idiots . Ils veulent soulever la terreur, et ils ne soulèvent que l'indignation du monde entier. Eh bien , ils ne s'en aperçoivent pas; ils ne voient pas qu'elle est une force redoutable déchaînée par eux contre euxmêmes. Ah! oui, les idiots! les formidables crétins ! Ils sont vraiment sans bornes. Et cet empereur? est-il assez invraisemblable! Crois-tu que vraiment il existe, celui-là? J'ai vu un zeppelin, mais je ne l'ai pas vu, lui. Crois-tu qu'il soit possible qu'il y ait vraiment sur terre, en Europe, à si peu de distance de Paris, du Paris de Voltaire, un imbécile qui, successeur du grand Frédéric, se prétende l'ami particulier, le kamàrad du bon Dieu, et qui appelle bon un Dieu voleur, violeur de femmes et assassin, car, conseiller le vol, le viol et l'assassinat à tout son peuple, par le canal 'de
son eifipereur, lorsqu'on est Dieu, autant dire spiritualiste, c'est se rendre coupable de tous ces crimes. Un zeppelin ne vient pas survoler Paris contre la volonté de Guillaume, l'inspiré de Dieu... Ohé! Guillaume!... La lâcheté, l'infamie d'envoyer, du haut de l'air, sur des citadins sans armes, sur des enfants endormis, des bombes incendiaires, quelle idée divine! Je t'assure qu'on a oublié jusqu'ici de qualifier comme elle le mérite la sottise des Teutons, peuple et empereur. Elle est kolossale, haute comme la pyramide de Ghéops ! Et je m'écrase devant elle dans un ahurissement qui est inexprimable.
« Les Académies ont répondu au manifeste des intellectuels allemands pour leur déclarer qu'ils sont odieux. Mais elles ont oublié de leur donner à entendre qu'ils sont plus bêtes que cela n'est permis... dans notre Paris du moins. »
Ici se termine la lettre de mon vieux camarade.
HlPl HIPI HIPI HURRAH!
J'ai assisté, voici quelques jours, à un inoubliable spectacle.
Il y a trois ans, la ville de Nice élevait a la Reine Victoria, sur le point le plus haut d'une large avenue qui monte vers Cimiez, un monument commémoratif, œuvre du jeune sculpteur Louis Maubert. Cela se fit, comme on pense, avec grande solennité.
D'ordinaire, on ne fête point les anniversaires d'une solennité pareille; mais les circonstances commandent les actes, et la ville de Nice a pensé qu'à l'heure où les soldats de la Grande- Bretagne combattent et meurent à côté des nôtres, sur le sol de France, il est bon d'apporter un hommage populaire à la reine Victoria. Cet hommage, les fleurs et les palmes de la Riviera française signifieraient l'affection de la France pour le peuple britannique et ses souverains actuels. Cette commémoration deviendrait la fête même de l'Entente cordiale, — de l'alliance.
La manifestation fut vraiment grandiose.
Ligue antigermanique; Anciens combattants de 70; Union franco-anglaise.... Nombreuses étaient les délégations.
En tête du cortège, les autorités civiles et militaires. Les chasseurs alpins formaient la haie. Quand le cortège avait passé, la foule se repliait et marchait à la suite.
On arriva ainsi devant le monument : quatre villes, gracieusement, tendent à la reine des gerbes fleuries : Nice, Cannes, Grasse et Menton. Maubert est aussi l'auteur du monument d'Alphonse Karr à Saint-Raphaël, et je ne pouvais m'empêcher de penser, devant celui de la reine Victoria, que toutes ces fleurs, oflertes par les villes sculptées dans le marbre, sont un peu l'œuvre d'Alphonse Karr, poète et jardinier, qui créa à Nice le charmant commerce des fleurs coupées.
A gauche du monument, adossé à un terrain déclive et verdoyant, se massaient, militairement immobiles, les officiers anglais, écossais, irlandais; à droite et dans la même attitude, des officiers français.
Au premier rang, en chef de file, se tenait, très grand et de belle allure, le duc de Teck, frère de S. M. Mary, reine d'Angleterre, impé-