HIP! HIP! HIP! HURRAIIÎ
ratrice des Indes. La duchesse de Teck était présente, apportant à cette assemblée grave le charme d'une grâce accueillante.
La ville de Nice — et je suis fier d'un tel honneur — m'avait prié de prononcer les seules paroles qui furent apportées devant le monument. Madame Moreno, l'impeccable artiste, voulut bien dire mon poème : Vive V Angleterre! Ce cri et celui de Vive la France! furent répétés par la foule. « Hip! hip! hurrah! ». La minute fut profondément émouvante.
Et très émouvant aussi pour lé poète, l'instant où il prononça les paroles suivantes :
Anglais! le globe est bleu; c'est une sphère d'eau; Et l'eau sans borne est votre empire libre et beau, Et votre bouclier couvre l'orbe du monde... Entre la France et vous la haine fut profonde....
Quand s'acheva ce dernier vers, je perçus comme un frisson d'inquiétude dans une partie de mon auditoire (la française); les Anglais restèrent impassibles; vivement, très vivement, je passai au vers suivant, pour le souligner avec lenteur :
Mais ce triste vallon est comblé par nos morts!
Alors, je crus entendre le soupir de soulage-
ment de ceux qui avaient craint une trop grande hardiesse du poète; les têtes de l'immense public ondulèrent; on eût dit d'un souffle de vent salubre passant sur des pins sonores.
Et nous fraternisons, même dans le remords (Kipling l'a dit) d'avoir, à Rouen, brûlé Jeanne, La guerrière d'amour, la sainte paysanne; Et celle dont le nom se prononce à genoux, Fait ce prodige encor : votre entente avec nous!
L'effet du nom de Jeanne d'Arc fut immense. La foule n'hésita plus. Le poète avait dit la parole qui traduisait le sentiment de deux peuples alliés, et qui n'affrontait le souvenir d'un passé de haine que pour le faire fondre au feu ardent des sympathies nouvelles.
J'étais donc très fier d'avoir répondu au sentiment de la foule. Malheureusement dans les premières strophes du poème, j'avais omis de donner un particulier souvenir à l'Irlande; non par oubli, mais parce que, ayant à improviser mon discours, qui me fut demandé presque à la dernière heure, j'avais effacé par mégarde, en « recopiant », ce nom, d'ailleurs prestigieux : Irlande.
A ce sujet, un Irlandais au nom très illustre,
HIP! HIPl HIP! HURRAH! 221
le comte O'Connell, qui signe : « Médaillé de la guerre de 70 », m'a écrit hier une lettre de généreux reproche. Je la résume :
« En 1870, le chiffre des volontaires irlandais fut si élevé que le gouvernement français en forma une légion spéciale. M. le colonel Massu, commandant de l'état de siège au Havre, souhaita la bienvenue aux Irlandais au nom de l'armée française. La municipalité était représentée par M. Félix Faure, adjoint au maire. M. P.-J. Smyth, membre du Parlement (et vieil ami de M. O'Connell) s'exprima ainsi : Nous voulons nous séparer de la honteuse indifférence de l'Europe. Nous sommes Irlandais, amis de la France, et nous sommes pour vous et avec vous JUSQU'A LA MORT. Aujourd'hui (191 4-1915), il y a dans la nouvelle armée de lord Kitchener 50 pour 100 de la population irlandaise née en Angleterre Grande-Bretagne, tandis qu'il n'y a que 7 pour 100 de la population anglaise. » Je restitue ici les trois vers qui furent omis :
Salut, noble Angleterre, à jamais libre et grande 1 Ecosse! honneur fidèle à tes clans de légende! Fidélité toujours et partout à l'Irlande.
Semperet ubique fidelis, c'est la devise de la célèbre brigade irlandaise. « Irlande, m'écrit le
comte O'Gonnell, aimant passionnément la France, unie à elle par d'innombrables alliances historiques, a toujours et partout suivi la fortune des armées françaises. L'amour vrai se traduit par des services. »
Fidélité toujours et partout à l'Irlande'
Avez-vous lu le manifeste superbe des flamingants ? Les flamingants de Belgique sont les Flamands qui voudraient le rester, le rester purement jusqu'à ne point admettre que la langue française soit la langue officielle de leur pays. Rien de plus honorable que ce désir. La question, en tout temps, est de savoir s'il est réalisable et si le sentiment' n'est pas ici en contradiction formelle avec les possibilités. Du moins la théorie des flamingants est elle actuellement en désaccord avec les plus hauts intérêts
de la Belgique.
Cet amour de la langue qu'ont parlée nos mères fait partie intégrante de notre amour pour la petite patrie. Les antipatriotes, qui sont des idéologues forcenés, oublient que le patriotisme, en son essence, n'est pas une idée; c'est un sentiment, le plus simple, le plus naturel, le plus impérieux des sentiments. Il est lié à l'amour que nous avons pour nos mères. Il commence à celui qu'on éprouve pour l'habitat,
et sans doute rhomme primitif a aimé son terrier, son gîte, sa caverne. Là il avait ses souvenirs ; les parois de la roche s'imprégnaient à la longue de son humanité ; il y traçait des signes, d'abord grossiers, qui fixaient certains de ses souvenirs ; et ainsi son rocher finissait par devenir un peu de lui-même, comme aujourd'hui le logis retient un peu de l'âme de l'habitant qui l'a orné selon son esprit, son âme et son cœur. Aux alentours du « chez nous », le sentier familier, la rue connue, les maisons des voisins, les usages du groupe, et leur langage et l'accent particulier avec lequel ils le parlent, tout cela nous est cher parce que nous sentons que cela est encore nous. Si le groupe vient à connaître la nécessité de se défendre contre un cataclysme, un cyclone, contre une épidémie, contre l'incendie ou les malfaiteurs, nous savons, même si nous n'y songeons point habituellement, qu'il nous défendra en se protégeant. Loin de son village, tel brave homme de France se trouvera comme perdu, esseulé, fût-ce en France, ^t si dans une cité française où l'accent est tout différent du nôtre, nous rencontrons, par hasard, un inconnu, qu'à son dialecte nous reconnaissons pour un homme de notre province, aussitôt une
joie nous vient au cœur. Cet inconnu nous semble un ami; un lien est entre nous. Nous voilà en confiance, fût-ce à la légère ; et rien jamais n'empêchera un exilé de tressaillir lorsque, enterre étrangère, il reconnaît, il retrouve sa patrie dans les intonations et le langage d'un passant.
Tant qu'il existera des hommes, semblable émotion restera émotion incoercible, douce, digne d'être honorée, et si naturelle que nul raisonnement n'empêchera jamais qu'elle soit. Voilà le patriotisme initial; il ne reconnaît que la petite patrie. Quand plusieurs groupes, cités, provinces, se sont soudés, ont fait alliance, se sont donné des usages et des lois identiques, ont adopté une langue commune, parce qu'ils ont des intérêts communs, le patriotisme n'apparaît plus que comme une idée politique; il s'impose à la réflexion avant de s'imposer au cœur, mais le cœur finit par sentir que la protection de la. nation par elle-même fait seule la sécurité de la province, de la cité, du village ; et c'est pourquoi le félibre Félix Gras a écrit cette formule qui est aujourd'hui celle de tous les félibres : « J'aime mon village plus, que ton village; j'aime ma province plus que ta province; j'aime la France plus que
^i-26 DES CRIS DANS LA MÊLÉE.
tout I » Pourquoi l'enfant aime-t-il sa mère plus que tout? Parce qu'elle est sa protection, et cela n'abaisse nullement l'amour filial ; cela l'explique. « La France plus que tout! » Ah! comme il faut l'aimer! comme on la sent maternelle à tous ses fils! Gomme cet amour finit par devenir un passionné sentiment lorsqu'on sait, lorsqu'on voit que, sans l'idée française, l'homme serait partout diminué, non seulement sur notre territoire mais sur toute la surface du globe. Avec tous ses défauts, qu'il aime trop à proclamer, le Français est, en effet, un magnifique propagateur de libertés, un inventeur d'idées, en science, en art; un protecteur de faiblesse, un créateur de justice, un émancipateur vers qui les peuples lèvent un regard d'espérance.
Eh bien, et les flamingants? Les flamingants faisaient, chez eux, la guerre à la langue française, par amour pour la flamande. Le gouvernement allemand a voulu profiter de cette disposition d'esprit des flamingants pour se les rendre favorables « en leur accordant des faveurs linguistiques » que nul d'entre eux n'avait sollicitées. Les politiciens d'Allemagne comprenaient fort bien que le langage est la patrie môme; que les mots dans leur racine rattachent l'âme d'un peuple à ses plus pro-
fondes origines; et ils espéraient (sauf à reprendre plus tard l'autorisation donnée) que permettre le flamand aux vieux Flamands, ce serait les séduire par là, les détacher de l'esprit moderne de la Belgique, qui est « esprit de France ». Oh! oui, esprit de France! Loyauté belge et loyauté française sont même chose ; et même chose sont l'héroïsme français et l'héroïsme belge. La Belgique, solidaire de la France par les traités violés, la Belgique martyrisée par les affreux Germains, s'est sentie Outragée par les propositions des reîtres. Les flamingants se sont indignés quand l'ennemi a pu croire que leur âme était capable de se préférer à l'âme wallonne et de se séparer d'elle en face de la persécution. Belgique avant tout ï s'écrièrent-ils, comme nos provinces disent : « France avant tout ! » Et ils rédigèrent leur manifeste. Et ce manifeste est signé par le grand député flamand, Frans van Gauwelaert et par plusieurs autres députés et littérateurs. Ils disent qu'ils désapprouvent énergiquement, dans les circonstances présentes, toute discussion entre les partisans de la langue française ' et ceux de la langue flamande. Ils affirment solennellement leur fidéhté au roi et au pays et que le mouvement flamand n'est pas une
école dti défaillance au devoir, mais une école d'honneur, de sacrifice et d'amour de la liberté. « Entre les Allemands et nous, s'écrient les flamingants, coule le ruisseau de sang versé par notre jeunesse combattante et par des milliers de civils innocents. Au cas où un seul flamingant s'abaisserait à faire cause commune avec les Allemands, il commettrait un crime de haute trahison, tout aussi bien vis-à-vis du mouvement flamand que vis-à-vis de la Belgique. »
Bravo, les Flandres ! c'est ainsi qu'on fait les grandes patries !
LA " POIRE " PURE
Une ferme voisine de ma bastide est habitée par un couple de travailleurs qui a deux fillettes. Les mignonnes nous font quelquefois une visite que je qualifierai de majestueuse. L'une a cinq ans, l'autre en a quatre. Elles sont trop petites pour leur âge, en sorte que leur démarche assurée, leurs moindres gestes, prennent, de l'exiguïté de leur taille, je ne sais quoi de très drôle. La plus jeune suit l'aînée avec une fidélité sans défaillance. C'est, on le sent, sa protection, sa Providence, et elle lui a donné toute sa confiance.
Quand elles arrivent, je les fais asseoir très cérémonieusement, après leur avoir tiré mon bonnet plusieurs fois, en m'inclinant devant elles. Les deux petites personnes regardent ces saints extraordinaires sans paraître étonnées, ni amusées, comme elles regardent les arbres du jardin ou les nuées du ciel.... Il est évident qu'elles acceptent la vie telle qu'elle est, qu'elles ne discutent pas avec elle, et mes révérences,
que je voudrais plaisantes, font pour elles simplement partie du spectacle de la vie, comme le balancement des branches de l'arbre ou la course du nuage....
— Bonjour, mesdemoiselles, quelles nouvelles aujourd'hui ?
Elles ne répondent rien ; elles me regardent sans trop de familiarité, mais sans sauvagerie, avec le calme de la confiance parfaite.
Leur mère pour elles répond :
— 11 y a du nouveau, monsieur ; elles savent une chanson que, depuis quelques jours, on apprend à nos petits, dans les écoles.
Je demande à entendre la chanson. L'aînée se lève, fait deux pas vers moi; sa sœur la suit comme pour ne pas perdre sa protection, et se tient debout derrière^ elle ; toutes deux me regardent sans crainte mais sans sourire. Je suis persuadé que la vie leur semble une chose très grave.
La chanteuse attaque la première note. Sa voix est fine, fine, ténue comme un fil de la vierge. Vous savez qu'on ne parvient jamais à comprendre les paroles chantées, même quand elles le sont par une grande diva; je suis donc devenu très attentif et voici ce que j'entends, sur l'air de la Marseillaise :
LA " POIRE » PURE
La poire pure rayonne.
Et les couplets se succèdent, mais aucun sens ne s'en dégage pour moi. quand tout à coup ce vers m' arrive distinctement :
Les Aulrichiens sont en déroute.
Cela ne m'apprend rien de nouveau, sinon que la chanson est un hymne guerrier... ah! mais oui! La poire pure.'.., c'est « la çiloire pure » qu'il faut entendre. Tout s'explique. Depuis ce temps j'ai appelé mes deux chanteuses : les poires pures. Je trouve que 1 epithéte rachète complètement la trivialité du mot poire et restitue à la sottise des êtres de candeur ou d'innocence — l'honneur auquel ils ont droit. Poirrs, soit, parce que ce sont de pauvres créatures humaines, mais pures parce que ce sont, en quelque manière, des anges.
Ne sentez-vous pas qu'à partir d'un certain â-e il est un peu absurde de rester une poire pure, c'est-à-dire un de ces êtres qui ne sauraient croire à une action qu'ils ne voudraient pas commettre? une de ces créatures sans malice, totalement incapables de défense, de méfiance, de divination ou de pénétration psycho-
logique du mal ? Elles sont si bonnes, si bonnes, qu'on peut tout leur faire sans risques; chacun sait cela et en profite. On sait qu'elles excuseront toujours par un point les pires fautes, les pires coupables. Leur bienveillance est infinie, l'élévation de leurs sentiments est indiscutable, mais leur défaite dans la vie est assurée : « la poire pure rayonne », ô Tolstoï!
On se demandera où je veux en venir avec ce portrait, d'ailleurs rigoureusement exact, de deux fillettes innocentes qui chantent un hymne guerrier? A ceci, qu'elles symbolisent quelque chose de l'âme française populaire. Et quoi donc? Une ingénue et dangereuse confiance dans la bonté des hommes ; une parfaite ignorance des perfidies du Malin.
Rappelez-vous ce dialogue d'un officier français avec un officier allemand prisonnier :
— Vos soldats, dit à l'Allemand le Français, commettent en France des atrocités. Prenez garde que nous vous rendions la pareille?
L'officier allemand, loin de se déconcerter, se prit à sourire :
— Oh ! fit-il, nous ne craignons pas cela de vous : noblesse oblige!
Ce mot a tous les caractères sataniques réunis. Noblesse oblige, c'est-à-dire : « Vous êtes,
LA ' POIRE " PURE
VOUS Français, des poires pures — oh! d'une telle pureté que nous pouvons étrç sans crainte; vous ne répondrez jamais à nos abominations que par les générosités qui vous sont naturelles. Nous savons que votre bon cœur l'emportera toujours sur les solides raisons que vous auriez de vous montrer durs envers nous; nous savons que votre bonté de cœur est, selon Vous, une noblesse; et c'est bien, en effet, même à nos yeux, une noblesse véritable, mais que nous n'avons pas et que nous ne voulons pas avoir. Nous sacrifions et sacrifierons toujours tout à nos intérêts, nous autres. Nous sommes la raison scientifiquement calculatrice, et nous prenons en pitié vos sentiments chevaleresques. Vous ne voudrez pas vous démentir. Gela vous serait d'ailleurs impossible. Vous resterez des poires pures : Noblesse
oblige! »
Tel est le discours contenu en puissance dans le mot bref de l'officier allemand, mais les Boches se trompent s'ils croient pouvoir être féroces avec impunité. Est-ce à dire qu'il faut souhaiter que les bons Français tirent vengeance, après la victoire, des cruautés allemandes? (Eil pour œil, dent pour dent? Non, PS, car il est bien vrai que noblesse oblige ;
cert^^s
mais il y a d'autres lois que la loi de Lynch, et laFrance fera justice sans 'cesser d'être la noble France. C'est même là qu'est sa noblesse véri table, nationale : vouloir par-dessus tout la justice. La France trouvera le moyen de punir le crime, de châtier pirates et bandits; elle y par viendra en restant digne d'elle-même. L'idéal français n'est pas une bonté niaise, c'est une loyauté justicière.
Et si, par hasard, ô Allemands, vous entendez chanter, en ce moment, par des écoliers de France : « La poire pure rayonne », soyez sûrs que vos oreilles vous trompent. C'est la gloire pure, qu'il faut entendre.
A voir les Allemands se ruer sur de beaux pays qu'ils dévastent, à les voir massacrer les populations inoffensives, incendier les plus magnifiques monuments, 07i ne comprend pas et l'on s'écrie tous les jours : « Ah ! les Vandales ! » (h'oit-on vraiment que ce soit là un jugement sévère et conforme à la justice? Il n'en est rien; on fait injure aux Vandales : les Allemands sont pires. Faux civilisés et faux barbares, ils -ont monstrueux.
Les Vandales étaient des sauvages vrais, des appétits, en quête de proie, obéissant en aveu- -;les aux lois naturelles qui veulent qu'ayant faim on mange, fût-ce son semblable. On ne reproche pas à des bandes de loups affamés d'être cruels parce qu'ils attaquent troupeaux et berger. On se défend contre eux sans haine et sans mépris.
On n'est pas un criminel parce qu'on est un loup, un lion ou un tigre, et qu'on dévore vivantes de très innocentes gazelles.
Le crime sans nom des x\llemands, c'est d'avoir une kulture ; c'est d'être des conscients raisonnants et hypocrites.
C'est d'employer à leur œuvre de mort et de ruine des engins perfectionnés par une science dont ils ont ravi les secrets aux races qui sont seules dignes de les détenir, parce qu'elles ont le culte de la Justice et du Droit.
C'est d'être des chrétiens et d'agir au rebours du suave conseil évangélique, en osant se réclamer de Dieu le Père !
Leur crime, c'est d'être des philosophes et de faire parler au banditisme le langage sacré de la sagesse ! c'est de mettre leur dialectique au service du pire mensonge. Leur mensonge est tel qu'ils nous font la plus impardonnable des offenses en nous croyant assez sots pour en être dupes.
Le crime des Allemands, ce n'est pas d'être un peuple abruti par une discipline automatique, c'est d'avoir des intellectuels qui ont voulu et forgé cette discipline, qui l'admirent et qui la défendent.
On ne peut que pardonner aux Vandales, hordes ignorantes que la faim rend furieuses. On ne pardonne pas à la nation qui orpanisp
savamment le meurtre, le vol, le viol, rincendie, la dévastation.
Que dit l'Allemagne intellectuelle? Ceci textuellement : «^Le hêtre dans la forêt étouffe tout, autour de lui, pour vivre et s'élever pardessus les autres végétaux. Il a raison. Sa force, c'est son droit. » Et encore : « Le tigre dans la jungle égorge les proies dont il a besoin pour vivre. La force, c'est son droit. C'est sa force qui fait de lui le roi légitime de de la jungle. »
Il est vrai que l'homme a pu légitimement autrefois vivre à la façon du hêtre, et régner à la façon du tigre; mais il y a beau temps qu'il n^estplus un végétal ni une brute des forêts. Il a sans doute marché — dans les temps préhistoriques — à quatre pattes. Il s'est, depuis, mis debout ; il a levé les yeux vers les astres. En .e réclamant des fatalités impérieuses de l'instinct, la honteuse Allemagne nous donne le spectacle d'une intellectualité à quatre pattes et qui plonge dans des chairs crues une gueule rouge de sang.
Or, comme il existe une conscience humaine universelle, l'Allemagne, qui le sait bien, a eu peur tout à coup de la réprobation du monde. Alors, toujours intellectuelle et philosophante,
cette Bête d'Apocalypse a osé dire : « On me reproche bien injustement ma férocité à la guerre. Faut-il que le monde soit injuste, jaloux et méchant! J'ai fusillé, c'est vrai, des prêtres, des enfants et des femmes. J'ai quelquefois mis mes soldats à l'abri des balles derrière un troupeau de femmes, d'enfants et de vieillards français et belges, comptant bien, avec sagacité, que l'ennemi naïf ne voudrait pas tirer sur les siens. J'ai incendié des villages entiers, usines, châteaux et chaumières. J'ai, sans raisons militaires et même sans aucune autre raison avouable, bombardé et fait crouler de précieux monuments, des chefs-d'œuvre d'architecture, des bibliothèques, des musées et des cathédrales. Et l'on a crié au Vandale ! On a eu tort ! Je ne suis pas le Vandale ignorant. Je suis l'Allemagne consciente, sublime, et toutes ces horreurs, je les ai commises par humanité! Vous ne comprenez pas? Vous allez comprendre : j'ai réfléchi et j'ai pensé, dans ma sagesse, que plus la guerre que j'apporte sera horrible, et plus tôt les populations lassées, terrorisées, sentiront, vaincues par l'excès brusque de leurs souffrances, qu'il faut faire la paix à tout prix. Obtenir rapidement la victoire, c'est mettre rapidement un terme aux angoisses
de mon ennemi. Vous voyez bien que je suis •une race de pitié, de douceur, de délicatesse, de tendresse, une race chrétienne enfin, et digne des respects du monde civilisé. «
Vous savez tous, lecteurs de France, que, accusée de férocité, l'Allemagne intellectuelle a plaidé ainsi sa cause. Ces choses épaisses ont été dites. L'Allemagne a pu croire que l'univers imbécile, le tribunal universel de l'opinion, admettrait la pureté, la sainteté secrètes, de ses intentions! L'Allemagne parlant ainsi voulait se donner les attitudes d'un ange suave tissant un voile d'innocence avec des fils de la Vierge! Le monde a ri; il n'a vu qu'un ours maniant des poutres et s'efPorçant de jongler avec! Non, ce ne sont pas là d'ingénus barbares, d'excusables Vandales; ce sont des civilisés coupables, dont les invraisemblables ruses sont dévoilées. Toutes les abominations qu'ils commettent ont été préméditées, et nous connaissons le vrai, l'unique mobile de l'efTroyable agresseur. Que personne, donc, ne dise plus : « Il est impossible de comprendre leur rage de destruction. Apparemment, ils ont perdu la tète! Quand ils subissent une déconvenue, il faut croire que leur orgueil s'affole, et alors, ils se vengent, sans raisonner, sur les gens et
sur le's choses. Ce sont des impulsifs et des inconscients, » Ne répétez jamais plus ces choses. Tous leurs actes sont raisonnes point par point, et voulus. Ce sont de faux barbares, si le mot « barbare » veut dire non cultivé. Ce sont de vrais cultivés au contraire : vous savez bien que certains jardiniers (tel Nietzsche) ont pour idéal de produire des monstres.
Le fond de leur pensée, le voici :
« Nous sommes un peuple prolifique. Nous avons besoin de terres nouvelles pour nous y installer et y vivre. La Belgique et la France sont sous notre main. Elles seront à nous bientôt, mais à quoi nous serviront-elles si, une fois allemandes, elles continuent à être encombrées de Français et de Belges? Détruisons les indigènes! Nous ne pouvons le faire qu'à la faveur de la guerre... Vite! des pastilles incendiaires! vite, des prétextes à tout fusiller. Faisons place nette pour demain! Drutschiand iXher ailes! »
Et tournant vers le tribunal universel leur visage d'hypocrisie, ils vont répétant : « Nous vous paraissons cruels? Quelle erreur! Combien de fois faudra-t-il vous dire que si nous menons une guerre d'atrocités, ce n'est qu'afin de rendre plus vite à nos vaincus les douceurs
de la paix?... Dieu, qui nous juge, ne s'y trompe pas! Si nous sommes horribles, c'est par bonté d'âme ! »
Le maire de Lyon, M. Herriot, a écrit récemment : « Il faut, chaque jour davantage, par des enquêtes, par des témoignantes irrécusables, établir que cette guerre, c'est le grand crime allemand, afin qu'après les heures d'indignation et de colère, resplendisse l'aube de justice. »
Mais, en attendant, n'essayez pas de ramener au calme d'un juge de profession les victinies du crime allemand : leur fureur est utile; leur colère est sacrée.
C'est une œuvre entre toutes bien touchante. « Elle a pour but de munir les formations sanitaires d'oreillers mesurant 0",50 sur O^jSB. Ces oreillers sont garnis de charpie de laine désinfectée, puis recouverts d'une taie blanche facile à enlever et à laver. En moins de six semaines, il en a été expédié plus de trois mille à Nantes, Rennes, Tours, etc. Les fonds ont été produits par des quêtes faites dans les écoles de Nantes et du département de la Loire -Inférieure; la charpie a été faite en classe; c'est en classe également que les taies d'oreiller ont été cousues. »
Cette œuvre a été fondée par M°* Buffet, née de Boisguilbert, femme de M. Buffet, conseiller général de la Loire-Inférieure, et par M"" Einholtz, directrice d'école, place des Garennes, à Nantes.
Il semble qu'il suffise de signaler cette fondation pour faire affluer les secours dans la
caisse, aujourd'hui peu riche, de la Société qui porte ce titre suggestif : U Oreiller du blessé.
Oui de nous ne se rappelle une mauvaise nuit passée, par exemple, dans un wagon de 3^ classe, entre deux voisins qu'on s'efforçait de ne point gêner, et qui avaient, eux, pris la précaution de se munir d'un oreiller. Même installé dans un coin du wagon, et n'ayant par conséquent qu'un seul voisin, rappelez-vous le malaise qu'on éprouvait à ne trouver contre l'angle de la voiture qu'un appui dur et glissant.
Rappelez-vous enfin la plainte évangélique : (( Il n'avait pas même une pierre où reposer sa tête ! » On dirait que cette absence d'un oreiller, fût-il plus rude ^ que la roche, a été considérée par l'Évangile comme le symbole par excellence d'une grande, de la plus grande misère! Et si, au lieu de la souffrance d'un voyageur jeune et bien portant, cette absence d'appui se trouve être la torture d'un. malade, d'un blessé de la guerre, qui cherche, dans la fièvre, à garantir des secousses de son train sanitaire, un membre brisé et saignant, alors ^
imaginez le supplice! et la pitié vous prendra aux entrailles. Songez à la lenteur des trains, à la longueur interminable de la route, et des heures . Le blessé, à toute seconde, se retourne, s'agite, cherchant une attitude meilleure, celle qui pourrait assoupir ses douleurs. Il ne la trouve point, il ne pourra pas la trouver tant qu'il n'aura pas à sa disposition l'oreiller du blessé, « garni de charpie de laine, faite en classe » et « recouvert d'une taie blanche, facile à enlever et à laver ».
Pourquoi répétons-nous volontiers ces mots : « faite en classe »? Parce que l'oreiller du blessé nous paraît devoir être par excellence le cadeau des enfants à nos soldats. Pourquoi encore ? Parce que l'enfance est l'âge des sommeils heureux, des sommeils bercés et protégés. Nul mieux qu'un enfant ne saura comprendre le besoin de protection de ces vaillants qui, une fois mutilés, redeviennent eux-mêmes enfants tout à coup et qui appellent leur mère . Nul, mieux que l'enfant, ne comprend le charme du petit lit qui se presse contre le lit maternel, comme une frêle embarcation contre un bateau secourable ; nul ne sent mieux la bienveillance des rideaux qui abritent les rêves; nul mieux que l'enfant ne conçoit la douceur
des couvertures blanches et des oreillers bien blancs.
Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête, Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi, Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête. Cher petit oreiller, que Ion dort bien sur toi !
L'œuvre de V Oreiller du blessé a son siège à Nantes. Il n'y a qu'à écrire à M""^' Buffet et Einholtz, à Nantes, pour avoir d'elles, s'il en est besoin, des renseignements complémentaires. Il faut les aider dans leur œuvre si bienfaisante; si profondément utile, si émouvante.
Je suis persuadé que si les instituteurs et les institutrices expliquent aux enfants l'œuvre de VOreiller du blessé^ tous les écoliers donneront avec élan leur petit sou ou leurs gros sous, afin de procurer à nos soldats blessés un peu de repos, le coussin rêvé qui endort les douleurs lancinantes.
Tenez, lisez cette lettre. Elle émane du médecin en chef du train sanitaire 3 bis, de l'Est :
« M. le D"" Ferry Wilczek remercie de son gracieux envoi Madame la Présidente de l'œuvre VOreiller du blessé. Il croit s'acquitter en partie de sa dette de reconnaissance en disant à Madame la Présidente toute la joie qu'il ressent,
quand un blessé souffre en route et qu'ayant fixé le membre endolori par un ou deux coussins, il s'entend dire que toute souffrance a disparu. C'est désormais grâce à vous et à vos collègues, Madame, que ces mots seront dits, et le sourire du blessé sera pour vous. »
Petits enfants, chers écoliers, vous voudrez qu'il s'adresse à vous aussi, ce sourire reconnaissant du blessé. Un cadeau (rien n'est plus certain) prend un sens particulier, une valeur spéciale selon la main qui le donne. Lorsqu'ils sauront que l'oreiller secourable qu'on leur apportera dans les trains sanitaires, est un cadeau de l'enfance française, que la charpie dont il a été rembourré a été faite dans les écoles, nos chers blessés lui trouveront une tiédeur suave de duvet. Il aura, le coussin donné par l'enfance, une vertu de talisman, un pouvoir magique. Lorsqu'un soldat endolori posera sur lui son front, le coussin lui dira quelles mains l'ont préparé et offert ; il contera à ce pauvre héros les souvenirs de sa propre enfance ; il lui dira, comme aux jours où il était au berceau : « Dors, petit, ta mère veille sur toi; ta mère, c'est la France, et c'est aussi, par un délicieux prodige, l'enfance qui, pour toi, s'est faite maternelle. »