‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 31 sur 55 · A UN INCONNU · texte numérisé non relu

A UN INCONNU

Mon ami, vous m'écrivez en ennemi déterminé, parce que vous n'aimez pas la guerre (moi non plus) et vous trouvez, dites-vous, que celle dont nous souffrons est mal conduite puisqu'elle dure ! Vous ne consentez pas à rendre hommage au généralissime parce qu'il n'a pas refoulé, après la victoire de la Marne, les Allemands en Allemagne. La guerre âe tranchées vous indigne ; vous regrettez les beaux corps à corps que, d'ailleurs, vous condamnez, l'humanité ayant, selon vous, mieux à faire que « du viol, du vol, de l'entr'égorgement » à la façon des malades qui font de la fièvre paludéenne ou de la tuberculose. Et comme, de toutes mes forces, je m'emploie, par la plume et par la parole, à consoler ceux qui se désolent sans profit pour personne et à montrer à ceux qui se désespèrent les subhmes raisons d'espérer qui se multiplient chaque jour, vous ne trouvez rien de mieux que de m'injurier un peu, même beaucoup, même énormément, — et, ce fai-

us DES CHIS DANS LA MÊLÉl::.

sant, vous, pacifiste, vous vous comportez en batailleur; vous, humanitaire, vous m'adressez des paroles de haine ; vous, humanitaire français, vous vous mettez en état de violence et de guerre contre la France qui combat pour la paix.

Laissez-moi vous dire, mon ami, mon frère français, que le plus intelligent, le mieux doué et même le plus instruit des hommes ne peut pas tout juger. Il faudrait pour disserter de toutes choses et décider sur toutes choses (et plus que jamais de nos jours où les branches de la connaissance se sont multipliées à l'infini), il faudrait un savoir encyclopédique qu'un seul homme est incapable de posséder; le temps de plusieurs existences ne pourrait pas sutïire à tout apprendre, ni même seulement à tout effleurer.

Or, d'après le style de votre lettre, on voit tout de suite que vous n'avez pas poussé très loin vos études, et il paraît bien évident que la tactique et la stratégie militaires vous sont des sciences inconnues. Je me hâte de vous dire, mon ami, que je n'y entends pas grand'chose non plus. Je no vous apporte que des raisons de sentiment et de sens commun, et si je les crois bonnes, excellentes même, contre les

vôtres, — c'est que les vôtres sont décourageantes, et les miennes vivifiantes.

Que les miennes soient vivifiantes, pourquoi puis-je me permettre de l'affirmer? D'abord parce qu'elles me réconfortent moi-même, ensuite parce que je reçois d'autres lettres que la vôtre, plus douces, et à tout instant, des lettres d'inconnus, soldats et officiers, qui combattent et meurent dans ces tranchées que je maudis avec vous ; — et ils m'écrivent : « Redites-nous souvent de ces bonnes paroles qui nous prouvent que, derrière nous, sur le sol de la France resté vierge de la souillure allemande, — on pense à nos efforts, à nos misères, et qu'on croit, comme nous, invinciblement à la victoire finale. Vos espérances, si fermement exprimées, nous soutiennent en doublant les nôtres. »

Voilà ce qu'ils répètent à l'envi; et comme c'est surtout pour eux que j'écris, vous me permettrez, mon ami, de penser que mes paroles sont allées heureusement à leur adresse et que, lorsque vous y répondez par des cris de haine, vous allez à rencontre même de ce que vous désirez avec moi : la paix du monde assurée par les armées de la Justice, du Droit et de la Liberté.

— u Mais, iiisistez-vous, qu'est-ce qui vous

permet de croire à la victoire finale et aux mérites de nos généraux?

— D'abord, ô mon ami, je crois à la fin, heureuse pour nous, des hostilités, parce que la foi est une force mystérieuse qui naît et s'impose à nous, malgré nous. Cette force est créée en nous par des raisons insaisissables, mais réelles qui, probablement, si on parvenait à les formuler, entraîneraient l'adhésion des esprits positifs. Elles sont de ces impondérables qui, sans échapper à notre intuition, échappent à notre analyse, mais qui agissent souverainement — et d'autant plus souverainement peut-être qu'ils sont hors de notre prise.

A la certitude que je sens impérieuse en moi, je donne librement, et après réflexion, mon adhésion complète, parce que je sais, je vois, que cette certitude se communique de proche en proche et devient la source d'utiles efforts. Rappelez-vous ceci : Qui, d'avance, se croit battu, est battu d'avance.

Quant aux mérites de nos chefs d'armées, les résultats qu'ils ont déjà obtenus plaident assez pour eux, si on ne fait pas abstraction, comme vous, des perfides et puissantes préparations de l'ennemi. Nos chefs, je les vois approuvés, loués, porteurs pairs, par l'^« hommes

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