LA PETITE FLEUR ROUGE
J'ai reçu, d'une maman, une bien délicieuse et très judicieuse lettre.
Délicieuse lettre, jugez-en : la mère me parle de son fils; il a 19 ans, il s'est engagé comme matelot. Elle me dit : « Il y a six mois, il avait l'air d'un grand bébé à moustache ; depuis qu'il a enfilé la vareuse et coiffé le bonnet, il a pris l'air trop sérieux d'un capitaine sur qui pèse la lourde responsabilité de son navire. Et de l'Adriatique il nous écrit des lettres enthousiastes et désolées : enthousiaste de ce que ses yeux s'ouvrent sur la vie et sur le monde dans un décor de féerie, — et désolées de se sentir encore inutile. Pensez donc, Monsieur! il voudrait bien sauver aussi un peu la patrie, ce garçon! » N'ai-je pas raison de la trouver délicieuse, cette lettre? Quelle allègre façon, quelle manière élégante et naturelle de parler du jeune marin, sans allusion aucune aux périls qu'il peut courir! Le bébé à moustache a pris
pour de bon l'air d'un capitaine et il veut sauver un peu sa patrie : cela suffit ; la mère française est fîère de son garçon. Elle ajoute : « Merci encore, merci pour le « col-bleu », grand col d'enfant, symbole de la touchante et proverbiale naïveté du marin; merci pour le pompon rouge, petite fleur d'héroïsme poussée sur le bonnet bleu, crânement. Merci ».
Et maintenant que vous savez pourquoi j'appelle délicieuse la lettre de cette maman, — vous allez voir pourquoi je la trouve judicieuse.
Le fils de cette vaillante Française venait, au moment où a éclaté la guerre de se présenter à l'Ecole Navale et d'être déclaré admissible.
Jusqu'à ce moment-là on avait annoncé qu'on prendrait à Navale 150 de nos jeunes gens : on décida de n'en prendre qu'une centaine. Notre jeune admissible, avec le numéro 105 ou 106, après l'oral, se trouva éliminé. Premier désavantage pour lui, du fait de la déclaration de guerre.
On pensait que nos jeunes gens seraient pris sans oral, comme à Saint-Gyr et à Polytechnique, comme à l'Ecole de Santé militaire. Il n'en fut rien. Les élèves complètement reçus