‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 35 sur 55 · FENETRE D'HOPITAL · texte numérisé non relu

FENETRE D'HOPITAL

Lorsque j'étais un petit écolier, j'habitais, pendant les vacances, une maison de campagne aux environs de Toulon. Par toutes les fenêtres qui s'ouvraient au midi, on voyait, resplendissante, la rade de Toulon, par delà la ville et l'arsenal; — et, par dessus les collines en presqu'île qui ferment la rade, on apercevait la pleine mer, azur et or incandescents. C'est sur ce tableau que s'ouvrirent mes yeux d'enfant; cet horizon m'apprit la beauté.

Je fus naguère, soixante ans plus tard, accueilli d'urgence dans un hôpital de la marine; — j'y suis arrivé sans voir les chemins, et quand, le lendemain matin, on a ouvert la fenêtre de ma chambre, j'ai retrouvé, dans ce cadre étroit, l'infini spectacle qui charma mes premiers regards d'enfant. Impression à la fois triste et douce. La vie finissante reliée à la vie commençante. Le retour au point de départ. Le cercle qui se ferme. Mais que de changements dans les détails du tableau! La ville et

l'arsenal n'ont plus les mêmes aspects. Tout vit, même les murs des cités, tout meurt, renaît, se transforme. Et, au changement qui s'est opéré dans ce qui me semblait immuable, je sens mieux encore la fuite de la vie....

Qu'elle est vaste, par le tableau qu'elle enserre, cette haute fenêtre étroite! Elle s'ouvre sur des jardins en terrasse, tout neufs, aux plantes encore adolescentes. Au bord d'un terre-plein qui porte des buissons de roses, se dresse un jeune marronnier. Il a, cet arbrisseau, l'air gauche des enfants parvenus à l'âge ingrat. Ses trois maîtresses branches sont trop épaisses, ses feuilles trop larges par rapport au tronc, qui est frêle. Il porte à sa cime deux thyrses en fleurs qui semblent lourds pour sa taille. Il a l'air d'un jouvenceau qui veut « faire l'homme ». Pourtant, demain, je le verrai tenir tête à un coup de vent effroyable. Secoué, comme arraché, perdant ses fleurs, il résistera! Il résistera d'une façon vraiment surprenante. Il a des souplesses de roseau en révolte. On sent qu'il ne veut pas céder à l'orage. Courbé à moitié vers le sol, il se relève d'un coup, sous la pluie cinglante, et se rejette en arrière dès que le vent, comme à bout d(' force, le lâche un instant. Je me sens

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plein d'admiration pour le petit arbuste.... • C'est un Marie-Louise; et je me sens tout ému. En cette saison, les orages durent peu. Voici le calme revenu avec le soir. Le malade, qui était assis, renverse sa tête sur l'oreiller. Alors, je ne vois plus que du ciel, quelques nuages en flocons, très hauts, traversés par le vol tournoyant des martinets et des hirondelles, qui rôdent, gracieux, éveillant des rêves de douce paix, de nids gazouillants et pleins d'attente. Et cependant ces oiseaux sont de petites tombes vivantes, des monstres en maraude, en quête de proies! Ce n'est pas pour la joie de nager haut dans l'espace et la lumière qu'ils tournoient ainsi sans repos, — c'est pour « faire la guerre », la guerre aux faibles! Et plus haut qu'eux, alors, monte dans le ciel le regard du malade. Ne révéleras-tu jamais ton secret aux hommes, ciel mystérieux, si cruel et si beau ? A cette question, un sot attend une réponse. '< Un sot attend une réponse ! » Qui a dit cela?, Henri Heine — -et tout ramène toujours ma pensée à la guerre, à l'horrible Allemagne que son lîls Heine n'aimait pas. Ne l'aimait-il pas? En sommes-nous sûrs? Nietzsche, lui aussi, prétendait ne point l'aimer; mais son antipathie pour son. pays doit rester suspecte,

puisque son pays tout entier est devenu son élève et n'agit que selon sa philosophie féroce....

La nuit s'est faite. L'extinction des feux sonne dans les casernes toutes voisines. Les notes très mélancoliques des clairons montent vers les étoiles... et la sonnerie se prolonge, s'agrémente de variations ; — et cela veut dire (on me l'a expliqué) que demain matin il y aura un départ de soldats pour le front.... La sonnerie conte cela aux étoiles ; elle est triste et vaillante ; comment serait-elle gaie? Elle le deviendra quand elle pourra dire : « Dormez, c'est l'heure; mais la victoire est acquise. Sur vos lits, il y aura, ce soir, des lauriers. Dormez dans la joie et la gloire. »

Hélas! l'heure joyeuse n'est pas encore arrivée! La nuit est longue au malade.... Enfin, le jour se fait.... « Comme c'est beau, la lumière! » Je pense aux paroles de Gœthe mourant : « Encore plus de lumière », disait-il. et l'on assure qu'il paillait symboliquement. C'est le cri d'un Latin. Napoléon disait de Gœthe : c( C'est un homme ! » Que penserait-il, cet homme, de l'Allemagne actuelle, celle de Guillaume, de Bismarck, de Nietzsche? de cette Allemagne qui n'aime pas le feu pour sa clarté

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