FAUTES D'ORTHOGRAPHE
Parmi les lettres que veulent bien m'écrire mes lecteurs, j'en ai reçu une, cette semaine, dont je vous dirai tout à l'heure le sens général, mais, de cette lettre je veux d'abord souligner certaine phrase et y répondre. La voici : « Un enfant du peuple vous a écrit une lettre sans orthographe, que vous devez bien mépriser ! . . . » Ah! cher lecteur, je jugerais digne de peu d'estime l'homme qui mépriserait une lettre parce qu'elle n'est pas d'une orthographe irréprochable. L'orthographe, l'art d'écrire les mots correctement, ou, s'il se peut, d'une manière qui rattache le mot à ses racines, peut fort bien être ignorée d'un honnête homme, d'un brave cœur, d'un homme d'esprit et même d'un homme de génie. J'imagine qu'un physicien peut faire des découvertes qui accroissent le trésor des connaissances et écrire, par exemple, filosofie avec des /", au lieu de ph. Cela n'a qu'une importance relative, à telles enseignes qu'une société s'est fondée pour la réforme ra-
tionnelle de l'ancienne orthographe. Cette Société pense qu'il faut se contenter d'écrire les mots avec le moins de lettres possible, pourvu que l'écriture reproduise le son; ainsi : filozofie aura raison contre philosophie. Pour moi, il est vrai, j'aime mieux l'ancienne orthographe, primo par habitude, secundo et surtout parce qu'il plaît aux écrivains de retrouver dans l'orthographe les traces du passé des mots. Je crois aussi que la langue écrite selon les vieilles formes est une partie respectable de l'héritage d'une race, mais je sacrifierais volontiers mes préférences en cette matière, et bien d'autres choses encore, si ce sacrifice devait aider la marche du progrés intellectuel et moral de la nation, accroître le bien-être des malheureux; si, en un mot, le salut d'un peuple en dépendait. En vérité, il n'en est rien. Qu'il sache mettre l'orthographe ou non, un homme est ce qu'il est, bon ou pervers, honnête ou non. Sa connaissance de l'arithmétique même ne le modifie pas en bien, c'est quelquefois le contraire; et la vanité de savoir, comme toute autre vanité, est un danger moral. Ce qui fait l'homme, ce n'est ni la fortune, ni même la science, c'est sa faculté d'aimer, d'avoir pitié et de se dévouer à l'occasion ; c'est, en un mot, les qualités du cœur.