FAUTES D'ORTHOGRAPHE
J'ai eu un grand'père (il avait douze ans en 1789), qui parlait le patois de Provence, et faisait, en parlant français, des fautes qui équivalaient à des fautes d'orthographe. C'était bien le plus charmant, le plus aimant, le plus noble des roturiers; et il est resté, dans mon souvenir, à une place- que n'atteindront jamais bien des « gros savants ». Je crois bien que ma grand' mère ne savait pas lire ; cela n'ôtait rien (c'était peut-être tout au contraire) à ses qualités d'esprit et de cœur. Pour régler les notes de son boulanger, elle se livrait à des calculs de bonne femme, et, à la vérité, je me vois souvent réduit à faire comme elle.
Le grand Tolstoï, que j'ai aimé à la folie, et que j'aime encore, mais plus raisonnablement, allait jusqu'à croire que les ignorants valent mieux que les savants. Je n'en suis plus aussi sur que par le passé, mais c'est, ma foi, très possible.
Un sage hindou contemporain a écrit qu'il méprisait la science occidentale. Savez-vous pourquoi? 11 dit à peu prés : « Elle est méprisable et n'atteindra pas des résultats vraiment
grands, parce qu'elle ne se propose pour but que la satisfaction de connaître. Si un savant d'Europe découvrait demain que les galets de la mer *peu vent se transformer en pains, tous les savants s'épuiseraient en cris d'admiration, mais ils ne commenceraient pas par se réjouir à l'idée que ces pains offriraient aux pauvres une nourriture imprévue et gratuite ! » Ce sage hindou ne savait peut-être pas que, chez nous, la science, représentée par un Pasteur qui a d'innombrables disciples, se préoccupe pardessus tout d'améliorer le sort de la pauvre humanité. Ce n'est pas de science pure que peut se nourrir l'humanité, mais d'amour, de fraternité, de justice.... On ne nous dit pas si Jésus écrivait bien Thébreu. Toujours est-il qu'il ne lui est pas venu à l'esprit d'écrire luimême les Évangiles, résumés en ces mots éternels : « Aimez-vous les uns les autres » ; il s'est contenté d'en proclamer la beauté évangélique et de la faire luire sur le monde.... J'entends bien que sa fameuse fraternité n'est pas réalisée!... mais c'est un idéal — quelque chose comme une étoile peut-être inaccessible qui, pourtant, du fond des infinis, éclaire un peu la marche humaine....
l-AUTES D'ORTHOGRAPHE. 269
Voilà pour la question de l'orthographe. J'arrive au sens général de la lettre loyale que j'ai reçue, d'un inconnu, cette semaine. Le -eus général en est celui-ci : « Gomment pouvez-vous croire au triomphe futur de la justice, puisque, à travers les siècles, on la voit toujours offensée et vaincue? » Suit l'énumération des grandes victimes : Jeanne d'Arc, Etienne Dolet, Urbain Grandier, et tant d'autres.... Et, de nos jours, combien d'abominations politiques ! que de voleurs ! que de concussionnaires! et par-dessus toutes ces infamies, les horreurs effroyables de la guerre allemande ! — Conclusion : « Il faut désespérer de la justice ! »
Eh bien, non î nego consequentiam^ comme dirait un pédant : je repousse la conclusion. Toutes ces abominations, comment un honnête cœur ne serait-il pas de ceux qui en souffrent, de ceux qu'elles indignent et tourmentent sans cesse? — il ne saurait les oublier, il les maudit, — mais, pour en diminuer le nombre dans l'avenir, il faut voir — au-dessus — la belle Étoile, l'Espérance. Le désir, l'espoir quand
même, servent à amener les réalisations, au moins partielles, des beaux rêves humains. Notre République n'est pas sans reproches, certes, mais elle vaut mieux qu'un Guillaume, et, toute imparfaite qu'elle est, elle a permis quelques progrès sociaux, notamment dans l'ordre judiciaire ; elle est la promesse d'une liberté plus parfaite, mieux comprise et mieux pratiquée, plus voisine de la raison saine et de la justice vraie. A vingt ans, déjà contristé, j'écrivais cette ligne :
Ah! comme il faut vouloir, pour garder l'espérance!
Ayons cette volonté. Elle est le gage de la future victoire sur les injustices sociales, comme elle est le gage d'un autre triomphe : celui de la France humaine sur l'Allemagne féroce.