‹ Des cris dans la mêlée, 1914-1916Chapitre 40 sur 55 · I.E SOURIRH; de notre midi · texte numérisé non relu

I.E SOURIRH; de notre midi

vivant; et, de même, aimez votre patrie, sans attendre qu'on menace de vous la voler par la force des armes ou qu'elle disparaisse à vos regards dans le lointain, quand un steamer vous emportera vers des terres auxquelles n'est pas mêlée la poussière de vos ancêtres. C'est cette poussière-là qui, chez vous, vous parlait dans le bruissement du blé qui lève ou de la forêt qui reprend sa frondaison de printemps. Je suis, vous le savez, un vieux Provençal joyeux, et un vieux dur-à-cuir, et j'ai i)u longtemps me croire rebelle à toute sentimentalité. Or, l'âge a fait de moi un podagre. Je ne sors plus; je vis avec mes livres dans le passé, avec les journaux dans le présent. L'autre matin, impatienté par la persistance du beau temps qui opposait son indilTèrence à la cruauté de la guerre, appelé cependant au dehors par la douceur d'une splendide journée d'hiver, j'ai fait, en automobile, une très longue promenade.

(( Je me suis fait conduire d'abord dans ces routes sinueuses qui épousent les contours de nos collines et conduisent dans des vallées rocailleuses; puis, au retour, je voulus suivre, le long de la mer, les plages qui ondulent, gracieusement frangées d'écume. Étais-je simplement poussé par le désir du malade qui veut

profiter d'un beau jour ou par l'inquiétude du philosophe qui veut étudier ses impressions, descendre au fond de lui-même, se confronter avec une nature qui lui parle de joie tandis qu'il souffre? — Je ne sais, je suis sorti.... Ah! mon ami! ces vallées, ces collines rocheuses sont celles où j'ai passé ma petite enfance, parmi les oliviers gris et bleutés. Sur ces pentes, le travail de nos aïeux, utilisant les pierres innombrables, a patiemment élevé des gradins qui vont de la base des collines jusqu'au sommet. Chacune de ces marches spacieuses, chargée de terre végétale, porte les oliviers et la vigne, et les câpriers en touffe aux fentes des blocs de calcaire.

« Toutes ces choses, remises sous mes yeux, me rapportaient mes impressions d'enfance, du temps où, tout petit, plus près de la terre, on n'a pas à se baisser beaucoup pour l'interroger et jouer avec elle ; le front de l'enfant n'arrive pas au niveau des hauts fenouils odorants ; ses regards ne s'élèvent pas au-dessus des kermès au feuillage aigu et dur, que broutent nos chèvres sarrazines; je voyais tout cela; et tout mon passé, tout le temps où mes pères-grands vivaient encore, revenait en moi et me ramenait à eux. J'avais lu le matin ce mot d'un Allemand

lp: sourire de notre midi. nb

à un Provençal de notre Ligurie : « Vous pos- « sédez le joyau de la France, la plus belle des « provinces françaises, mais vous ne savez pas « en tirer parti ; nous saurons l'exploiter, nous « autres, quand elle sera allemande ! »

— Et, vieil enfant, adossé aux coussins de ma voiture, je me surpris à dire tout bas, du ton qui aurait pu en effet être celui d'un enfant : « Ils veulent nous la prendre ! Ils veulent nous « la prendre! » Oui, elle est si belle, qu'ils voudraient nous la dérober! Le regret nostalgique que Gœthe prête à Mignon n'est pas seulement la rêverie du poète, c'est la convoitise d'un peuple ! La province où fleurit le citronnier porte une si riche parure qu'elle a, plus que d'autres, excité, coquette attirante, le désir des brutaux.... Ils voudraient nous la prendre!... Au retour de ma promenade, nous suivîmes les dentelures de la côte, les sinuosités des petits golfes où les basses falaises, rouge et or, s'écroulent dans l'écume argentée des vagues azurées au-dessus desquelles pendent les branches des pins toujours verts et comme transparents. Et toute la mer et tout le ciel bleu, l'espace délivré de la culture, qui est le rappel des pénibles travaux humains, tout l'horizon joyeux, étincelant, papillottant de soleil, s'engouffra dans mon

cœur plein d'ombre, où s'agitait la vision des champs de bataille sur lesquels les enfants de la France donnent leur vie, pour nous garder les beautés de notre sol et de nos idéals; — et, vieux comme je suis, ô mon ami, parce que la mer était trop belle et le ciel trop souriant, je fondis en larmes, j'éclatai en sanglots; et je revins cacher, dans la sohtude de ma bibliothèque, ma honte de n'être qu'un vieillard qui pleure! »

Je me levai et tombai dans les bras de mon vieil ami.

LE SURBOCHE

— Vous n'ignorez pas qu'il y a deux morales.

— J'en connais un bien plus grand nombre, me répondit un arriviste d'avant la guerre.

L'esprit d'arrivisme, n'en doutez pas, fut une des formes de l'invasion allemande ; car il y eut, avant celle des armées de Guillaume, une sournoise et audacieuse invasion allemande, avec Nietzsche pour général. Sournoise, parce qu'elle dissimulait la portée de son dessein qui était la préparation de l'invasion armée ; audacieuse, parce qu'elle déployait un drapeau d'orgueil. Le fourbe Nietzsche s'avançait au pas de parade, reniant, semblait-il, sa patrie, feignant de la blâmer pour en mieux imposer l'esprit, et annonçant à l'univers un surhomme qui, — nous le voyons aujourd'hui — n'était que le surhoche!

Pendant longtemps, toutes les fois que nous avions une occasion de rendre hommage, en poète ou en romancier, à l'esprit de bonté, au

sacrifice, au dévouement, à ridéal enfin qui, depuis vingt siècles, fait l'espoir, la fierté, l'enchantement et la grandeur du monde, — beaucoup nous répondaient par des sarcasmes, des précisions expérimentales, des ironies spirituelles et un parfait dédain. Et l'on nous citait Nietzsche, le maître éblouissant, le conculcateur de la pitié, l'inventeur de l'orgueil, l'apôtre de l'individualisme effréné : « Il faut développer ton moi^ à tout prix, en toute liberté, dans le sens de tes dispositions naturelles. Que rien ne t'arrête; méfie-toi surtout des sottes compassions; c'est elles qui te seraient la plus grande entrave. Sois dominateur. L'humanité est une tourbe vile. Sois grand au-dessus d'elle, sans tenir compte de ses gémissements. La vie superbe et périlleuse, voilà ce que tu dois rechercher. Elle te mènera à être un surhomme, c'est-à-dire un homme au-dessus de tous les autres hommes — et cette gloire sera pour toi le bonheur suprême! »

Nous connaissons déjà ce discours. La Légende sacrée, où tout se trouve, nous montre Jésus, sur le toit d'une maison, tenté par un diable, vraiment naïf en la circonstance : « Écoute-moi, suis-moi, et le royaume de la terre t'appartiendra ! » mais les yeux divins

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du Fils de l'Homme regardent ailleurs. Un idéal matériel est une conception trop grossière pour attirer, fût-ce un instant, son attention. Et le diable en est pour sa courte honte.

Nietzsche n'a rien inventé. Son surhomme au théâtre s'appelle parfois don Juan. Ce personnage sans pitié, extravagant d'orgueil, se rend un jour à un rendez-vous galant, dans une calèche à quatre chevaux. Les chevaux sont lancés au grand galop. Tout à coup le cocher les retient parce qu'il voit un vieux, un pauvre vieux, qui traverse la route, et qui infailliblement sera renversé s'ils ne sont pas arrêtés. Et dans ce vieillard un peu sourd et inattentif, don Juan a reconnu son propre père. Mais il est, lui, le prototype du surhomme; il court à son plaisir, à sa passion, et n'accepte pas de retard! Il crie à son cocher : « Plus vite donc, au contraire! imbécile! » Et il passe, en effet, sur le corps sanglant du vieil homme. A la bonne heure! voilà un admirablç héros, et un idéal bien servi.

Le danger de l'idée nietzschéenne, l'apercevez-vous clairement? Il faut le voir en ceci qu'elle a exalté et fortifié matériellement la collectivité allemande, c'est-à-dire une nation, une race, faites 'pour la produire, l'appliquer

et en tirer toutes les conséquences utiles, — tandis qu'elle affaiblissait et désagrégeait, chez l'ennemi, c'est-à-dire en France, 1 ame individuelle coupée de sa base, comme on "peut le dire aujourd'hui sans risquer d'être incompris.

Gela vous semble singulier? que ce qui fortifie les uns affaiblisse les autres? Réfléchissez cependant que la malignité, qui est la force propre des démons légendaires, c'est l'affaiblissement et la déchéance des héros.

Dans l'idéal militaire et politique de l'Allemagne tel que l'ont foraïuié ses intellectuels^ on retrouve tous les caractères, sans exception, de la pensée nietzschéenne, — mais au profit de la nation, considérée comme une individualité. L'Allemagne ne demande pas à chacun de ses enfants le don libre de soi, le don touchant et magnifique. Non. Ses gouvernants se sont emparés des âmes individuelles, par des procédés pédagogiques ; ils les ont amalgamées pour ainsi dire, en ont fait comme un bloc plastique où chaque âme, noyée dans les autres, n'a plus de désir, de volonté, que ceux d'une masse compacte et redoutable, uniquement pénétrée du génie funeste de ses éducateurs, des Bismarck et des Nietzsche; c'est

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là ce que leurs philosophes appellent, lorganisation de l'Allemagne.

Pendant que s'opérait cette création, cette unification monstrueuse, dans laquelle se noient dignité et liberté individuelles, — la morale de Nietzsche ne parvenait qu'à détacher du groupe français quelques esprits, en assez grand nombre pourtant pour qu'on sentît que l'idéal latin perdait, çà et là, chez nous, du terrain. Les traîtres éducateurs allemands envahissaient le domaine de la pensée française. Beaucoup de nos jeunes gens parlaient, avec insolence, du droit qu'on a de « vivre sa vie », serait-ce en foulant aux pieds le voisin. Pendant ce temps, au nom des mêmes principes, un peuple, unifié au rebours de l'esprit d'unité humaine, proclamait son droit d'-établir sa puissance et sa gloire sur les autres peuples écrasés. Ce peuple monstrueux, cestleSurboche.

Il croyait les âmes de France corrompues. Il a pu s'apercevoir de son erreur. Devant le péril qu'il fait courir à la liberté individuelle et à la dignité humaine, chères à tout Français, il a vu, il voit encore chacune des individualités françaises, dans un même élan, se donner volontairement à toutes les autres ; il a vu l'amour nécessaire se créer subitement et resplendir en

nous. Et cet amour est une puissance impondérable, dont aucun mécanisme, si savant soit-il, dont aucun matérialisme n'aura raison. Il a, lui aussi, ses armes matérielles, sa science et son expérience, mais par-dessus il a cette puissance, — d'être la Destinée même de l'Homme.

Quant au surhomme, on connaît sa fin. C'est celle de don Juan, c'est celle de Nietzsche. Ce sera demain celle du surboche.

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