TROISIÈME LETTRE OUVERTE
A M. FERDINAND BUISSON
Comment sauver la morale? Un seul moyen : l'école. L'école seule peut d'abord la formuler, ensuite l'enseigner, la propager, la vivifier, la faire passer dans l'âme de l'avenir qui nous est déjà présent sous cette forme : l'enfance. Sauver la morale, l'école vraiment le pourra-t-elle ? Il faut répéter éternellement au mot de Spencer : « Si nous nous emparions véritablement de l'âme enfantine, nous renouvellerions le monde. »
Mais si l'école a tant de puissance, comment se fait-il qu'avant la guerre nous n'ayons pas aperçu dans la France adulte, préparée depuis tant d'années par nos écoles, les vertus que commande la morale ou seulement la foi dans ces vertus et l'admiration pour elles? N'approfondissons pas trop, mais sachons nous dire que les conclusions individuelles des auteurs scolaires sur les idées essentielles ne concordaient guère. Les livres destinés aux enfants révèlent,
d'une façon éclatante, par la diversité de leurs tendances, la décoordination la plus complète des méthodes d'enseignement, l'altération profonde de la 'substance même de l'enseignement moral. Chacun professe non la morale, mais sa morale. Pour l'un de nos auteurs, la patrie était un mot désuet, et il rayait de son livre tout ce qui pouvait pousser aux sentiments patriotiques ; pour cet autre, le mot « élévation d'âme » semblait affirmer l'immortalité du moi. Vite, cherchons autre chose, et, si nous ne trouvons rien, tenons-nous-en là! Un troisième pensait que le mot « charité » (amour) a un caractère religieux; il n'en parlait donc jamais.... Vous vous rappelez la modification illustre apportée à une fable de La Fontaine par un de ces éducateurs attentifs à ne nourrir l'enfance que de réalités bien nettes :
Petit poisson deviendra grand Pourvu que Von lui prête vie.
La Fontaine avait écrit (le misérable!) : « pourvu que Dieu lui prête vie. » Dieu, c'était dire la puissance mystérieuse, quelle qu'elle soit, qui fait la vie, — mais il ne vous échappera pas qu'au temps aboli dont je parle il était devenu dangereux d'affirmer que nous ne som-
mes pas libres (quoique très savants) de prolonger notre existence quand il plaît à la destinée [deo ignoto) d'y couper court.
On a pu voir, dans une de nos écoles, ce précepte lapidaire donné en exemple d'écriture :
Une bonne action est celle qui m'est utile;
et les petits enfants, de leur mieux, avec cette application admirative qui leur fait tirer la langue, la recopiaient des centaines de fois sur leur malheureux cahier. Morale sommaire, celle de l'égoisme audacieux et inconscient! A de telles erreurs, la nation doit dire énergiquement : « Vous ne passerez plus ! » Y aura-t-il donc une morale d'État? Eh! pourquoi non, puisqu'il y en a une en temps de guerre et de mort? Osez la formuler en temps de paix, de vie et d'espérance, — pour l'enfance, pour l'avenir inconnu.
Ainsi on n'enseignait pas la morale une^ belle d'unité, ferme par l'unité, — non, ce qu'on enseignait, c'était la désagrégation des morales, les incertitudes individuelles!
Or, ce qu'on n'a pas le droit d'enseigner aux enfants, — c'est précisément l'incertitude; mieux leur vaudraient les fables merveilleuses
qui, on l'oublie trop, sont représentatives de vérités.
Modifiez les morales pour votre compte, ô penseurs, car — c'est entendu — vous êtes des hommes libres! grisez-vous de doutes, ô spéculateurs profonds et poètes romantiques! noyezvous dans vos tristesses d'orgueil et de désespérance... mais ne versez pas votre alcool, vos poisons, à lenfance! Le lait blanc et pur des idées simples, voilà la nourriture que vous leur devez, celle qui refera le pays sain et fort.
Avant la guerre, l'enseignement moral dans les écoles s'était perdu, se cherchait, s'interrogeait, s'abandonnait, se contredisait à l'inflni. Le résultat de tous ces « alambicages », de toutes ces tergiversations, de toutes ces spéculations — devenait funeste et ridicule. Par pitié pour nous-mêmes, reconnaissons nos faules et n'y retombons pas !
Sauvez la morale! je répète ce cri du poète. Et vous la sauverez par l'école, mais seulement le jour où les maîtres auront juré sur l'autel restauré de la patrie, de ne plus raisonner de l'irraisonnable ; quand les partis auront juré également de ne pas repousser les vérités éclatantes d'ordre moral, dès qu'elles sont présentées par des adversaires politiques: quand tous
L'UNITÉ MOHALE FRANÇAISE. 319
les éducateurs s'affirmeront comme les serviteurs fervents, héroïques, de l'idée une, ce qu'ils sont aujourd'hui dans les tranchées, ces tombeaux d'attente d'où sortira la France ressuscitée; quand nous aurons, pour la Patrie, abjuré l'orgueil naïf de penser là où il ne faut qu'aimer, — de parler lorsqu'il ne faut qu'agir, — de nous montrer habiles en sophismes, quand la simple réalité nous crie : « Aimez les écoliers et servez leur avenir. Pour cela, soyez unis; le salut n'est pas ailleurs. »
Beaucoup de mal sort de trop de raisonnements sur les problèmes insolubles. La quadrature du cercle mène au cabanon ceux qui la poursuivent.
L'unité morale chez les maîtres, dans les écoles normales, voilà la vérité et la vie. Il existe sûrement des moyens pratiques de la réaliser; il y faut des surmaîtres initiateurs, apôtres de l'idée, voyants du vrai, disciples des réalités qui nous ont donné leurs leçons définitives, et incapables d'en laisser atténuer en eux le sens impératif.
J'imagine qu'en présence de la solennité de l'aventure que nous aurons courue, ces paroles ne permettront plus aux sceptiques, hier régnants, de sourire. J'imagine aussi que les
instituteurs s'engageront, pour leur service nouveau, aussi impérieux que le service militaire, avec les mêmes ardeurs qui les ont poussés aux héroïsmes des batailles.
Et je ne vois plus devant moi que la vieille objection : « Nous n'avons pas le droit de nous emparer de l'âme des enfants! » Scrupule insensé! Quoi, nous n'avons pas le droit de nourrir l'enfance du lait essentiel de la vie? nous n'avons pas le droit de lui dire : « C'est ceci et non cela qui est bon? » folie, folie et crime! Ce droit, nous l'avons toujours eu; et aujourd'hui nous l'avons acheté assez cher sur le sol de France, détrempé de sang français, du sang de tous, laïques ou non, magistrats, avocats, littérateurs, paysans, poètes, médecins, ouvriers, prêtres et professeurs. Cette guerre nous a enseigné pour jamais les vérités essentielles. Si, sous prétexte de respecter les libertés de l'enfance (!), la République lui refusait le pain de vie, elle décréterait sa mort dans la honte. Sa gloire, ce sera au contraire l'École fondée sur la morale retrouvée, unifiée, affirmée, vécue. La victoire par les armes aura sauvé la civilisation, à la seule condition que l'École poursuive et consacre le vœu des morts de la guerre.
A l'Allemagne du plus gros des Krupp, quand la France aura répondu par la victoire du plus -spirituel des canons — le 75 — alors elle devra, notre France, répondre à l'Allemagne de Nietzsche et de Guillaume, à cette Allemagne qui a su, sous la volonté éducatrice de ces deux monstres, devenir un peuple de bandits organisé tout entier en vue de l'hégémonie féroce, animale, démoniaque. En face de cette organisation, née d'une foi sinistre dans les puissances du mal, elle aura, notre France, à s'organiser sur la base immuable d'une foi définitive dans ces puissances du bien auxquelles elle devra déjà la victoire des armes.
Rester unis sur le terrain commun d'une même morale, à l'heure où prêtres et instituteurs, libres penseurs et fidèles de toutes les croyances, goûteront les joies de la paix triomphante, — pourquoi et comment cela serait-il plus difficile qu'à l'heure où ces mêmes fils de la France tombaient côte à côte, dans le sang les uns des autres?