QUATRIEME ET DERNIERE LETTRE OUVERTE
A M. FERDINAND BUISSON
L'enseignement moral n'est pas. Il faut 1° qu'il soit; 2° qu'on l'affranchisse de la politique. Pour obtenir ce double progrès nécessaire, la République n'a qu'à le vouloir ; et comment ne le voudrait-elle pas, aujourd'hui qu'elle est brutalement éclairée sur la nécessité de se défendre avant tout en tant que France ? Elle sait que le jour où elle a cherché le salut général, elle l'a trouvé seulement dans la morale transcendante, qui a transformé tout à coup en héros les citoyens de toutes les conditions.
Donc, — tous les partis en sont convaincus, — point de salut hors d'une morale précise. Ils ne failliront point à leur devoir, qui est de créer à l'école un enseignement moral libéré de toute politique.
En vue de ce résultat, une première réforme s'impose : ne faire dépendre la nomination des
instituteurs que de leurs chefs naturels, inspecteurs et directeurs de l'Enseignement, suffisamment responsables vis-à-vis de l'État. L'instituteur doit n'être qu'instituteur. N'est digne de ce titre que celui qui s'engage librement à donner aux écoliers la nourriture morale qu'il a reçue lui-même dans les écoles normales; aucune autre. 11 n'a pas plus le droit d'en modifier les éléments qu'il n'est en son pouvoir de changer quelque chose aux règles de l'arithmétique.... Le boulanger vend son pain sous le contrôle des administrations municipales, protectrices de la santé publique.
La morale n'est pas, et ne peut pas accepter d'être la vassale de la politique. La politique la plus noble n'est autre chose que la vie de lutte et d'essais des nations en perpétuel travail de progrés. Elle remet sans cesse en question toutes les idées pour en tirer un incessant devenir, une amélioration toujours espérée. Or la valeur et la puissance des principes moraux est dans la fixité. Les législateurs eux-mêmes ne peuvent rien contre eux.
Tout flottement des règles morales est un affaiblissement de la force d'une nation, une rupture de son unité profonde. Soumettre la morale aux caprices, aux variations, aux inventions des
hommes politiques, est une erreur mortelle, d'autant plus dangereuse qu'il existe, à côté de l'autre, une politique sans noblesse, attentive à poursuivre, non pas l'intérêt général et élevé du pays, mais la satisfaction de quelques faux prophètes en quête de suffrages lucratifs, et qui, pour les obtenir, servent les appétits les moins avouables. La morale la plus élémentaire étant la condamnation de ces habiles, leur livrer le contrôle des catéchismes de morale rationnelle serait proprement préparer la corruption de l'enfance, — le plus grave de tous les crimes.
Que veulent les partis? Perpétuer leurs rivalités jusqu'à ce que soit réalisée la domination de l'un d'eux sur tous les autres.
Que demandera morale? L'union de tous les partis sur les principes essentiels de Thonnêteté.
La morale veut faire d'honnêtes gens : c'est tout. Une nation ferme et une dans ses principes généraux de morale serait toujours, à toute heure, prête à faire face aux attaques du dehors, et n'aurait jamais à improviser ses vertus pas plus que son armement.
Nous sommes dans la seconde héroïque ; les yeux voient des lumières qu'ils nej percevaient
pas ; aidons-nous de ces clartés, elles sont révélatrices.
La France au-dessus de tout, tel est le premier article de notre code moral. Ceci s'entend de tout autre façon que le mot des Germains, qui veulent fonder sur la force l'hégémonie de l'Allemagne au-dessus de tout.
France au-dessus de tout, c'est-à-dire (et ce principe est de sens commun) la défense nationale doit être le premier souci des Français de tous les partis, puisque la défaite nationale serait l'effondrement de tous les partis sans exception. Et la vie de la France importe d'autant plus qu'elle est, par excellence, la nation génératrice d'idées, provocatrice d'évolution, la nation des générosités et des charités, le champion du droit, l'espoir du monde.
J'imagine une sorte de congres, présidé par des hommes tels que les Lavisse, les Boutroux et les Branly, une assemblée choisie parmi les notables des deux enseignements, parmi les hauts représentants, philosophes ou religieux, des sciences, des arts, de la politique. Ils ne seront pas réunis pour rédiger un code de morale, puisque nous admettons que ce code est tout prêt, n'étant que l'ensemble des lois morales courantes reconnues par tous. . . . Que cher-
cheradonc cette assemblée? quelle sera sa fonction? quel but se proposera-t-elle?
En somme, elle représentera, avec le consentement et l'appui des pouvoirs publics, la volonté française de faire, en dehors et au-dessus de la politique, une France « honnête homme ».
Avant tout, cette assemblée écartera toute discussion sur la valeur respective des doctrines de chacun, l'essence même de son programme étant la recherche des moyens d'union. Discuter pour prouver chacun l'excellence de notre foi ou de notre pensée, tenter de convertir ou de convaincre, c'est lutter; et, ici, en vue d'un grand résultat déterminé, il s'agit de s'accorder. Les uns et les autres doivent se dire : « Ayons les yeux non plus sur ce qui nous sépare, mais sur ce qui nous rapproche, et gela existe, la guerre nous l'a prouvé. »
Les premières des qualités qu'on demandera à cette assemblée seront l'esprit d'acceptation des nécessités, c'est-à-dire des lois étabhes, et la tolérance qui permet aux sectaires les plus déterminés de reconnaître l'honnêteté chez 1ns hommes d'un parti adverse.
Les philosophes indépendants devront se dire : « Il y a chez les religieux, dont toute la morale n'est pas hi nAirp, des principes de morale dont
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la pureté ne saurait être surpassée et que nous adoptons sans réserves )>. Les esprits religieux devront se dire : « Le meilleur de la morale laïque n'est autre chose que notre morale. Comment cela cesserait-il d'être excellent le jour où cela serait accepté, servi, pratiqué par des hommes. non religieux mais de bonne foi? »
Nous touchons au vif de la question. Les uns et les autres vont se trouver en présence d'une loi de neutralité scolaire qui ne peut être éludée. Les religieux devront, en conséquence, s'interdire tout blâme dirigé contre une morale affranchie de sanctions, et cependant conforme à la morale religieuse si puissante sur les croyants : les autres, les philosophes, devront s'interdire toute incursion dans les régions métaphysiques ou mystiques, c'est-à-dire toute recherche de l'absolu en morale.
Pareille attitude, pareil effort de tolérance, seraient-ils impossibles à des hommes d'élite qui se seront réunis en vue de fonder la grandeur de leur pays sur l'éducation de l'enfance? Non; la tolérance leur sera facile : ils se rappelleront que, pendant une effroyable guerre, il est arrivé que même des hommes de passion ,et sans culture, gens de partis adverses, ennemis entre eux la veille, ont su imposer silence
à leurs rancunes politiques, et côte à côte, main dans la main, tomber et mourir pour l'unique France mise au-dessus de leurs intérêts directement personnels.
Nous en appelons à tous les partis pour que soit accepté par eux, d'un commun accord raisonné, le livre unique, le catéchisme de la morale française. L'enseignement dans les écoles deviendra alors comme l'impérissable ciment de l'unité morale nécessaire.
Celui qui écrit ces lignes n'a pas qualité pour parler au nom de la France, — mais il sait que la France même parle par son entremise. Tous ceux qui, à l'heure de miracle où nous sommes, prêteront comme lui l'oreille à tous les bruits venus des horizons, entendront des voix, les voix salvatrices, répéter éperdument . « Sauvez LA MORALE, LE TRÉSOR DES SIÈGI.ES! G'esT ELLE l'avenir DE LA FrANGE ET DU MONDE ! »