tonnes. Ira: - fl.OOOtonnes
Le bâtiment, à Paris notamment, subit une crise intense : le rendement du droit d'octroi sur les matériaux de construction s'y abaisse de 19.273.000 francs en 1882 a 14.81 1.000 en 1883; d'autre part, tous les corps de métiers : maçons, menuisiers, serruriers, charpentiers, peintres, plombiers, couvreurs, étaient unanimes à déplorer le manque de travail et la situation misérable de leurs ouvriers. « Nous occupions l'an dernier 11.000 ouvriers, dépose un entrepre-
(217) Cf. Fougerousse, La crise industrielle en France. Réforme sociale. 1884, t. VII, p. 200-226, 237-269, 300-320, 402-414.
(218) Fougerousse, art. cit., p. 215.
Consommation de rails '1.000 t.) :
Fi r. Acier.
neur de maçonnerie, et aujourd'hui 250. » (2I9). Aussi, les faillites faisaient de nombreuses victimes dans l'industrie du bâtiment : de 25 pour la seconde moitié de 1882. le chiffre en passait à 135 pour l'année 1883 et dans les seules huit premières semaines de 1884, 15. Avec la crise, beaucoup de capitalistes quittaient la ville. L'ouvrier sans travail de même; et, le 8 juillet 1883, terme des petites locations, on constatait 6,795 déménagements contre 4.599 emménagements : 2.196 ouvriers avaient vraisemblablement quitté Paris à cette date.
Le luxe avait beaucoup diminué et la soierie avait été très atteinte : la consommation de soie brute, en France, tomba de 3.506.942 kg. en 1881 à 2.692.132 en 1882 et, si elle se relève en 1883 à 3.306.100 sous l'influence de la demande des Etats-Unis, qui sont encore en pleine prospérité, c'est pour effectuer une chute plus profonde encore en 1885 à 2.626.627 (220).
L'industrie textile, en général, partage du reste le sort de celle de la soie : les cotonnades accusent une surproduction, aggravée encore en 1883 par le renchérissement du prix de la matière première (221), la récolte de coton ayant été mauvaise aux Etats-Unis.
Dans ce dernier pays, la dépression tarda davantage. Toutefois, si les prix, la production, la consommation, les émissions continuent à révéler une réelle prospérité en 1882, on pressent déjà, dès 1883, un ralentissement de l'activité économique. C'est ainsi que la construction des chemins de fer de 11.596 milles en 1882, descend à 6.735 en 1883, 3.977 en 1884 et 3.131 milles en 1885.
L'Amérique, qui pour ses chemins de fer avait dans Ih seul Etat de l'Ohio émis pour 71,98 et 36,12 mill. $ en 1882 et 1883 d'actions, ne dépense plus, en 1884, que 4,56.
En 1884, 37 compagnies exploitant 11.838 milles de voie ferrée (capital actions et obligations 714 millions $) passent
(219) Fougerousse, art. cit., p. 214-220.
(220) Neumann-Spallart, op. cit., partie II, p. 379.
(221) Annales eomm. ext. 1890, 4e fascicule. Principaux pays étrangers- Faits commerciaux, n° 5.
entre les mains de liquidateurs (receivers); en 1885 : 44 compagnies, capital 385 millions, longueur exploitée 8.830 milles. (Statistical Abstract. 1920, p. 355).
La production de la fonte aux Etats-Unis diminue de 4.023 (1000 tons) en 1882 et 4.950 en 1883 à 4.098 en 1884 et 1885. L'importation de rails, qui atteignait 302 (000 tons), 296 et déjà 118 en 1881, 1882, 1883, s'effondrait à 8 en 1884 et 4 en 1885 (222).
Parallèlement, dans l'industrie de la mine et du fer, au lieu de 32,2 mill. $ et 19,3 en 1882 et 1883, on ne dépense plus que 2,8 en 1884 et 0,8 en 1885. Même constatation dans les différentes fabriques de produits finis où les émissions d'actions s'affaissent de plus de 50 % de 1882 à 1885, avec un chiffre de 36,2 pour 1882 et 13,1 pour 1885 ("3). De même pour l'acier et pour le fer (22<S).
Le phénomène traditionnel d'extinction de hauts fourneaux, de renvoi d'ouvriers, de revision des frais généraux et des coûts de production se manifeste. C'est ainsi que, parallèlement à l'augmentation du nombre des hauts fourreaux éteints (225), nous constatons une augmentation eks la puissance moyenne des hauts fourneaux en activité; elle passe de 15.032 t. en 1882 à 15.827 t. en 1884; en réduisant le nombre des coulées, on réduit aussi le coût de-production.
Sous* l'influence de cette dépression générale de toute une branche de la production américaine, on constate une diminution de la consommation des textiles. Cette diminution se traduit par une réduction de la production nationale, par une réduction surtout des importations étrangères : l'importation des cotonnades notamment s'abaisse de
(222) Neumann-Spallart, op. cit., partie II, p. 347. Dict. de Conrad., Mot : Eisen.
(223) Dict. de Conrad. Mot : Aktiengesellschaft.
(224) Dict. de Conrad, toot : Eisen. L'exportation anglaise de fer effectue . l'évolution suivante :
1883 4.042 (1.000 tons)
Cf. Neumann-Spallart, op. cit., partie II, p. 340.
(225) De 270 en 1882 leur nombre passe à 433 en 1884.
36, 80 mill. $ en 1882-1883 à 27,19 en 1884-1885 («6); et la soie brute importée tombe de 3.253.009 $ en 1882-1883 à 3.222.546 en 1883-1884. Lyon et Saint-Etienne, encore mal remises de la crise de 1882, voient leur débouché américain se restreindre. L'industrie de la soie n'est pas la seuls atteinte. Limoges est frappée dans ses exportations de porcelaine, Reims dans ses exportations de Champagne (22~).
Une pareille diminution de la production, de la consommation, impliquait nécessairement la disparition d'un certain nombre de producteurs : de là des faillites (22S). Les valeurs exportées et importées dans les différents pays fléchissaient (229).
Ces troubles économiques de la production et de la consommation ne tardèrent pas à exercer leur réaction sur les prix. En France, la baisse se dessine dès 1882.
Aux Etats-Unis, l'index de Mac Lean Hardy (avec la cote 100 pour l'année 1860) accuse 106,9 en 1880, 105,7 en 1882 et en 1883 106,0; la chute profonde se produit en 1884 à 99,4 (23°). Comme nous le verrons bientôt, en effet, les banques essayèrent par des moyens artificiels de maintenir les prix élevés à partir de 1882; elles y réussirent un instant. Mais la dépression accusée dès 1883 dans la production et la consommation nécessitait une baisse, que les financiers les plus habiles pouvaient tout au plus différer.
La statistique de la circulation traduisait aussi très fidèlement le ralentissement général des échanges : les Claering-
(226) Neumann-Spallart, op. cit., partie II, p. 357.
(227) Artn. comm. ext., 1888. France, Faits commerciaux, 11e fascicule, n<> 113, p. 4 s., 46-48.
(228) En France, le nombre des faillites atteint en 1882, 7.061 et le passif 243,9 mill. fr., et en 1884, 7.719 et le passif 284,4 mill. francs.
Aux Etats-Unis, le nombre des faillites de 6.738 en 1882 avec un passif de 101.5 mill. S, s'élève à 10.968 et 226,3 mill. S en 1884.
(229) Voir Annales comm. ext., 1888, op. cit., p. 4 pour la France et Neumann-Spallart, op. cit., partie II, p. 549 pour les Etats-Unis.
L'Allemagne et l'Angleterre accusent aussi une dépression de leur commerce extérieur, alors que la situation du marché intérieur est relativement favorable. Après avoir bénéficié de l'essor, elles souffrent de la dépression française et américaine. Cf. Neumann-Spallart, op. cit., partie, II, p. 549.
(230) Cf. Ann. Block, 1896, p. 692.
house de New- York, la Banque de France, les banques nationales américaines assistaient à une diminution progressive du chiffre de leurs affaires. Toutefois, de même que la crise et la dépression subséquente de la production accusaient en France une certaine modération, la liquidation de la crise de crédit n'affectait guère, elle aussi, aucun caractère de gravité sérieuse et une hausse du taux de l'escompte à 5 % suffisait à tout. Après avoir atteint un maximum de 1.724 mill. fr. en 1882, le portefeuille désenflait progressivement et touchait un minimum de 797 mill. en 1884. Quant à une crise de change, il ne saurait en être question; l'essor avait été intérieur, la crise de crédit restait intérieure et l'encaisse accusait des variations assez faibles (a31).
Aux Etats-Unis, où la spéculation avait été plus intense,, et le recours au crédit de complaisance extrêmement fréquent, la crise de crédit fut plus sérieuse. Dès 1883, la construction des voies ferrées s'était ralentie, les prix avaient esquissé une évolution vers la baisse, les bénéfices des grandes sociétés par actions avaient même commencé à fléchir; néanmoins, l'ensemble de l'état économique était encore satisfaisant. Grâce à des expédients multiples, le krach avait été différé. Au mois de mai 1884, on pouvait même espérer avoir échappé à la crise économique périodique qui avait visité l'Europe en 1882. La tempête se déchaîna tout à coup, d'autant plus forte qu'on avait essayé de l'éluder. Par toute une série d'abus de crédit, d'immobilisation de dépôts exigibles à vue, on avait réussi à imprimer à la demande une allure ascendante. Subitement, en mai 1884, ce fragile édifice laissa apparaître quelques fissures et bientôt s'écroula bruyamment. Le signal fut donné par la faillite de la maison Grant and Ward, bientôt suivie, le 14 mai, par la maison Nelson, Robinson and C°, et la maison Goffle and Randle. La nouvelle de la fermeture des guichets de la banque Hatch and Foote et de la Metropolitan Bank porta la confusion à son comble. Les suspensions succédaient aux suspensions, les faillites aux faillites. Sur 3.261 banques nationales, 404 durent liquider leur situation afin de cesser
(231) Juglar, op. cit., p. 400.
leurs affaires, et 70 en vue de les établir sur des bases nouvelles : 100 firent faillite 032).
On eut recours, dès le 14 mai, à un procédé déjà éprouvé lors de la crise de 1873 : l'émission de certificats de Claring- House délivrés jusqu'à concurrence de 75 % du montant des valeurs déposées en nantissement (233). Cette décision ramena la confiance; dès le 15 mai, la Metropolitan Bank rouvrait ses portes, les cours haussaient à la Bourse. Des ordres d'achat venus de l'Australie avaient même sérieusement calmé les inquiétudes, lorsque la nouvelle de la faillite de la maison Dimock and G0, avec un passif de 1 mill. 1/2 $, vint jeter le trouble sur le marché, et, à 2 h. 45, on annonçait la cessation des paiements de Fisk and Halch; à 3 heures, la Bourse fermait au milieu de la consternation générale.
La journée du 16 n'apporta guère aucune amélioration; de nouvelles faillites allongeaient la liste des premières victimes et, dans leur nombre, celle de la maison Hardy and Son, maison de banque et d'escompte de tout premier ordre. On approchait cependant du point culminant de la crise; et le 17 mai, la crise entrait dans sa phase de liquidation. Le portefeuille des banques de New- York avait du reste déjà touché son maximum en mars 1884, avec 357 mill. $ le 15 mars, époque où les banques menacées commencèrent à refuser l'escompte. A la suite de la grande panique de mai 1884, il désenfle rapidement et atteint 293 mill. $ le 1er juillet 1884 (334). L'encaisse, par contre, subissait des variations insignifiantes.
(232) De Fonpertuis, Mouv. éc, aux Etats-Unis. Economiste Français, 7 février 1885.
(233) La Crise de la spéculation à New-York. Journ. des Economistes 1884, t. XXVI, p. 436.
(234) Bilan des Banques de New-York au 1er juillet (Mill. S) :
Circulation 18 15 14
Portefeuille 332 328 29.}
Dépôts 305 324 286
Réserve métal 56 64 55
Cf. Juglar, La Crise de New-York, Economiste Français, 16 août 1884 p. 191 s., 13 septembre 1884, p. 315 s.
La crise sévissait aussi à la Bourse. En France, c'était en 1882, la crise des Bourses de Lyon et de Paris; aux Etats- Unis, c'était en 1884, la crise de la Bourse de New- York.
En France, les deux épisodes les plus saillants furent, à Lyon, la débâcle des actions de la Banque de Lyon et de la Loire; à Paris, la débâcle des actions de l'Union Générale. Le 3 janvier 1882, à Lyon, les actions de la Banque de Lyon et de la Loire étaient déjà tombées de 1.500 francs à 800. dette chute brusque mit aussitôt la Bourse de Paris en éveil ; sur ces entrefaites, le bruit du refus de la concession d'une banque maritime à Trieste, cause de la première baisse, se •confirma; des faillites éclatèrent à Bordeaux et à Lyon, et, le 10 janvier, la baisse se propageait sur toute la ligne : les actions de la Banque de Lyon s'effondraient à 550 après être remontées à 920; elles restaient même un moment invendables. Le 18 janvier, enfin, la Banque de Lyon suspendait ses paiements sur poursuites judiciaires; ses actions s'affaissaient à 425. La panique gagna alors la place de Paris; l'Union Générale, qui de 450 fin 1878 avait bondi à 2.280 en décembre 1881, s'effondrait elle aussi le 12 janvier à 1.250 (a35). Elle fut bientôt suivie par les autres établissements de crédit, les grandes sociétés industrielles françaises, et même par l'action de la Banque de France (s36).
(235) Un des phénomènes intéressants de cette crise fut sa répercussion à la Bourse de Vienne. L'Union Générale et la Banque de Lyon étaient à la tète de nombreuses entreprises autrichiennes; aussi la chute de ces deux derniers établissements éprouve sérieusement les cours de la Bourse de Vienne.
14 janvier. 23 janvier.
OEsterr. Nolenrente 5°/, 94,45 75,23
Ung. Goldrente 6 °/0 119,60 115,75
OEsterr. Kreditanstalt 332,79 327
OEst. Bodenkredilanslalt 273 195
ÛEst. Nordweslbank 249 188
Cf. Struck, art. cit., p. 268.
(236) La spéculation avait été telle en France et particulièrement on avait tellement abusé de la disposition de notre loi sur les Sociétés permettant de négocier les actions libérées seulement du quart que k'. Humbert, ministre de la Justice, rassurait en ces termes les Chambres émues de ces abus financiers : « L'attention du gouvernement se portera
Fin Fin Fin Fin
mai 1881. décembre 1881. jatmer 1882. mars 1882.
Rente4°/o 104 103,50 103,25 103
Banque de France 5.750 5.725 5.500 4 900
Crédit Lyonnais 895 895 800 785
Société Générale 725 825 705 700
Comptoir d'Escompte... 1.055 1.045 1.020 1.017
Union Générale 1.280 2.880 950 »
Cail 278,75 125 80 30
Chàtillon-Commentry . 1.055 1.045 977,50 1.000
Five-Lille 640 005 550 580
La crise de Bourse ne fut pas moins sévère aux Etat Unis et le krach, pour avoir été différé n'en fut que plus intense; la baisse avait commencé dès 1883, mais l'effondrement n'eut lieu qu'en 1884. La crise fut précédée de l'un de ces tournois de milliardaires, fréquents aux Etats-Unis. Les deux adversaires en présence s'appelaient, l'un Jay Goud, l'autre Yillard. Jay Goud soutenait l'Union Pacific, Yillard le Northern Pacific. Ces deux chemins étaient entrés en concurrence et s'étaient engagés dans une guerre de tarifs. La lutte ne se cantonnait pas sur le terrain des tarifs, elle gagnait la Bourse, et, là, les propriétaires respectifs des deux chemins de fer s'acharnaient réciproquement à faire baisser chacun les actions de son adversaire. Au début de 1884, Jay Goud semblait l'emporter; puis, brusquement, en mai, il succomba et, avec lui, l'action de l'Union qui s'effondra de 84 au début de janvier à 40. La débâcle fut bientôt universelle : non seulement tous les partisans de
sur cette législation avec le plus grand soin et nous réussirons, je l'espère, à présenter des dispositions de nature à concilier les divers intérêts. » Cf. La Crise de bqurse de Lyon et de Paris en 1882, Journal des Economistes, 1882, t. XVII, p. 347.
C'est également à cette époque que s'engage la discussion sur la réglementation du marché à terme et l'exception de jeu. — Cf. Mathieu Rodet, Le marché à terme et les jeux des Bourses, Journal des Economistes, 1882, t. XVII, p. 3C1-382 M. Naquet reprend, le 6 février 1882, une proposition de loi déjà formulée deux fois en 1875 et 1878 par M. Audrian, demandant la reconnaissance du marché à terme et l'abolition de l'exception dp jeu. Depuis, la loi du 28 mars 1885 est intervenue consacrant ce principe. Les crises ont une influence même sur la législation.
Jay Goud, grands et petits, furent ruinés, mais la baisse devint générale. Les valeurs des autres chemins de fer furent très durement atteintes.
COURS DES PRINCIPALES ACTIONS DE CHEMINS DE FER A LA BOURSE DE NEW-YORK (S")
Central Pacilîc . . .
Union Pacific . . .
New- York central Northern Pacifie .
Les dividendes, les salaires baissèrent. En France, cependant, des sociétés, grâce à l'importance de leurs réserves, réussissaient à défendre leurs dividendes. Mais les travailleurs occupés dans les travaux de chemins de fer, dans l'industrie minière et métallurgique, étaient atteints (a3s). Au lieu de 1.100 francs en 1882, le mineur de houille ne gagnait plus, en 1884, que 1.072 fr. par an; le mineur de minerai de fer, au lieu de 1.010 fr. en 1882, 971 fr. en 1884. Le nombre des mineurs occupés de 120.456 en 1882, s'abaissait h 110.410 en 1884. Dans l'industrie métallurgique (fonte et acier) on congédiait, de 1882 à 1884, 13.547 ouvriers.
Aux Etats-Unis, même situation ou à peu près, à partir de 1884. Cependant, les réductions de salaires y sont la
(237) Cf. Juglar, La Crise de New-York, Economiste Français, 10 août
Beaucoup de banques entraînées par la crise avaient conclu beaucoup de « puts » (opérations à prime). La baisse des cours à la Bourse les atteignit durement. Détail intéressant : avant de lever les titres on devait faire viser le put à la Banque. Un gros financier, M. Bussel-Sage, fortement engagé dans ces sortes d'opérations, se fatigua tellement la main à viser des puts sur lesquels il perdait 50 p. 100, qu'un jour il ferma ses guichets à 3 heures, en donnant rendez-vous pour le lendemain à la longue file de ses clients trop pressés ! Cf. La Crise de spéculation à A'ëto- York, art cit., du Journal des Economistes, p. 444-445.
(238) On enregistrait aussi certaines réductions de salaires dans l'industrie textile de la soie et de la laine; en vertu d'accords amiables conclus entre patrons et ouvriers. Ann. Comrn. Ext., France. Faits commerciaux, fasc. 11, n° 113, p. 9. Voir aussi : Enquête Réforme Sociale cit.
règle; elles sont plus fortes, car la crise est plus intense qu'en France. Dès la fin de 1884, la réduction est déjà de 25 à 30 % dans l'industrie de la laine et du coton, 15 à 22 % dans l'industrie métallurgique : fer, fonte et acier. C'est dans cette dernière industrie que les ouvriers sont le plus fortement organisés en syndicat, c'est dans cette industrie que la baisse des salaires est la plus lente. La baisse des salaires n'empêche pas le renvoi de nombreux ouvriers. Dès le mois de février 1884, divers établissements du voisinage de Pittsburg congédiaient 3.000 ouvriers; les Compagnies des mines d'anthracite du bassin de Pensylvanie, à l'exception de la Pensylvania Rail Road Company, s'entendaient pour limiter leur extraction en 1885 et les Compagnies de Ledhig, de Lackawanna, de Delaware, de Reading et d'Hudson congédiaient 10.000 mineurs (23o).
Avec la misère et le chômage, la criminalité s'est accrue, surtout cette petite criminalité qui s'appelle le vagabondage, la mendicité ou le vol simple. En France, après avoir progressivement diminué de 1877 à 1881, elle augmente sensiblement en 1882 et surtout en 1883. De 12.452 le nombre des condamnés pour vagabondage passe à 13.583 en 1882 et 15.071 en 1883; celui des condamnés pour mendicité, de 7.569 en 1881 à 7.771 en 1882 et 8.470 en 1883; enfin le nombre des condamnations pour vol simple, après n'avoir atteint que 35.757 en 1881, s'élève à 35.930 et 35.959 en 1882 et 1883' (*4o).
§ 10. — Crises de 1890 et de 1893.
Avec la crise de 1873 nous rencontrions déjà un phénomène intéressant : la longue durée de la dépression qui lui succède; avec la crise de 1882, nous en constations un autre : la faible intensité et la faible durée de l'essor. La crise de 1890 nous offre une particularité analogue : essor bref et, en somme, assez peu intense.
(239) Economiste Français, 7 février ISS5.
(240) Ann, Block. 1SS0-1883.
LE PHÉNOMÈNE 11 i
Au total, de 1873 à 1894, le nombre des années de dépression l'emporte sur celui des années d'essor, et les années de prospérité ne révèlent, au moins en Europe, qu'une prospérité très relative. Ne serions-nous pas, dès lors, en présence d'une longue période de dépression, qui viendrait contredire notre prétendue loi du développement des sociétés capitalistes par alternative d'essor et de dépression ? Non. L'existence de mouvements plus généraux, de courbes ascendantes ou descendantes se superposant à celles qui constituent l'objet spécial et exclusif de notre étude est indéniable. Mais, loin d'infirmer notre théorie, l'existence de longues dépressions (2*i) l'éclairé au contraire; elle explique les particularités présentées par les périodes d'essor ou les périodes de dépression à cette époque-là.
En Europe, l'essor est caractérisé par l'afflux du capital européen vers les entreprises lointaines, le débouché européen s'est restreint; le capital continue à se tourner vers l'extérieur, vers les pays neufs dépourvus encore de l'outillage moderne et, notamment, de chemins de fer.
C'est ainsi qu'en 1886-1887, les capitalistes anglais s'intéressent aux Républiques sud-américaines : Uruguay, Argentine.
La France garde le souvenir de la crise de 1882. Elle ne commettra pas d'excès. La reconstitution de son vignoble phylloxéré absorbe une bonne partie de ses épargnes.
L'Allemagne, par contre, s'est remise de sa dure expérience de 1873, elle reprend sa marche brillante vers I' « industrialisme »; elle profite, en outre, dans une certaine mesure, de l'essor américain.
Les Etats-Unis sont loin d'avoir atteint le maximum de leur développement. Ils auront une crise.
£241) Cf. sur la distinction entre les crises et les dépressions, Caroll Wright, The First Animal Report of the Commissioner of Labor, mars 1886. Industrial Dépressions, Washington. Government Printing Office, 18S6, p 11 s., Jones, Economie Crises, op . cit., p. o. Biermer, Die letzte deutsche Wirtschaftskrisis und ihre Ursachen. Glessen, Roth, p. 10. s.
a) Essor.
A peine la crise de 1884 était-elle liquidée, en 1886, que 1 industrie américaine accusait une vigoureuse reprise. Dès 1886, en effet, dans les quatorze Etats du Sud, on lançait 1.575 nouvelles entreprises au capital de 129 mill. $ et, en 1887, 1.430 au capital de 246 mill. $. D'autre part, les cours déprimés des valeurs américaines — surtout des actions de chemins de fer — ne tardèrent pas à attirer les capitaux européens. Et, en 1888-1889, la prospérité régnait dans l'industrie, dans le commerce et à la Bourse. La confiance était ressuscitée.
Les chemins de fer et leur construction prenaient, comme toujours, la part prépondérante dans cet essor. De 1885 à 1892, le réseau américain s'allongeait de 46.863 nouveaux milles; en 1889, on avait livré à la circulation 8.348 milles; en 1890, 4.287 seulement; en 1891, par suite de mesures plus ou moins artificielles, ce chiffre montait à 6.386 et atteignait encore 6.245 pour 1892. Cette faveur des capitalistes pour le raihvay américain s'expliquait du reste par l'élévation progressive de son rendement kilométrique (3^2).
Aussi, la production de la fonte aux Etats-Unis augmentait-elle de 127 % de 1885 à 1890, dépassant pour la première fois la production anglaise; et, si en 1888 l'exportation anglaise de rails aux Etats-Unis était encore de 24.277 tonnes, .elle s'affaissait de 250 à 134 en 1889 et 1890, à mesure que se développait l'industrie nationale américaine. Il en était de même de la fonte anglaise reculant à l'importation de 418.919 tonnes en 1886-1887 à 81.916 tonnes en 1890- 1891 0*3).
(242) Economiste Français, 25 août 1804, p. 243. Les statistiques de l'A+iSitract ne donnent pas de série comparable pour cette période.
(243) production aux états- unis ( L.010 tonnes)
Fonte. Fer. Acier.
L'industrie du fer américaine présentait à cette époque une particularité intéressante. Frappée des alternatives de production fiévreuse et de production ralentie, elle avait tenté une réglementation de la production au moyen d'ententes de producteurs. La demande de fer et d'acier étaut due surtout aux constructions de chemins de fer, les grands industriels américains, Carnegie en tête, croient pouvoir arriver à ce résultat en réglant la production du rail. Ils concluent, en 1888, un pool du rail qui répartit les quantités b produire entre les treize grands producteurs de rails des Etats-Unis de l'époque. Leur participation syndicale était seule fixée par le contrat; les prix étaient déterminés par entente verbale. On ne prévoyait, au début, aucune amende pour violation du pool; ce n'est qu'en 1891, au moment où la demande était particulièrement pressante, qu'une amende de l,oG $ par tonne produite en excès fut établie. Tant que l'essor dura, le pool fonctionna. Toutefois, la gêne qu'il apportait à l'extension de la production incitait la plupart de ses membres, soit à acheter les usines des autres membres du pool, soit à fusionner leurs usines de façon h obtenir une situation prépondérante dans le pool. C'est ainsi que la participation de Carnegie passait de 13,5 % en 1888 à 2b, 9 en 1892, que la North Chicago Rolling Mill Company fusionnait avec la Joliet Steel Company et l'Union Steel Company en 1889, pour former l'Illinois Steel Company. Et Carnegie et Illinois représentaient 51,8 % de la production du rail en 1890. Cette dictature des grands producteurs eut pour effet de réduire la part de production attribuée aux petites usines au profit des grandes. Lackawanna et Scranton, après leur fusion en 1890, n'obtenaient que 14,3 % de participation en 1892, tandis qu'à elles deux elles avaient 10,0 + 13,3 = 23,3 % en 1890. Par contre, Carnegie et Illinois obtenaient aux mêmes dates 51,8 et 58,6 (244). Cette situation ne pouvait durer.
La Grande-Bretagne, privée du débouché américain, se tourne vers l'Australie, le Canada, l'Argentine, l'Uruguay.
(244) Glier, art. cit., p. 211-214 (1.025-1.028).
Certaines banques jouèrent ici le rôle prépondérant; la maison Baring Brothers, notamment. La maison Baring émettait des actions ou des obligations de sociétés, des fonds d'Etat. Ces sociétés, ces Etats, se trouvaient ainsi crédités du montant des sommes souscrites par les capitalistes an glais, qui, en échange de leurs versements dans les Banques, recevaient des actions, obligations ou titres de rente Ces sociétés, ces Etats (dans l'hypothèse de la maison Baring, l'Argentine en particulier), obtenaient de la banque des crédits ouverts sous forme d'acceptations dans la mesure du montant de leurs emprunts; à l'aide de ces acceptations, ils payaient la houille, la fonte, les machines, les rails qu'ils achetaient aux usines anglaises (2^5). Au début de 1890, la maison Baring avait ainsi émis 2 milliards 1/2 fr. de valeurs argentines, dont 700 millions dans la seule année 1888 (2^). Dans ces conditions, les exportations anglaises en Argentine augmentaient rapidement : de 4,7 millions £ en 1885, elles passaient à 10,7 en 1889 (*ài);
On avait, notamment, beaucoup emprunté pour la construction des chemins de fer et le réseau argentin s'allongeait rapidement de 5.484 km. en 1885 à 10.244 en 1890 (24&'j Pour l'Urugay, nous rencontrons une progression analogue, quoique portant sur des chiffres plus faibles : 500 kilomètres en 1885 et déjà 1.127 en 1890.
En Australie, enfin, la longueur de raihvay passait de 0.128 milles en 1885 à 10.234 en 1893 (*4o). Or, le plus généralement, toute la partie métallique était exportée par la métropole. Aussi, les exportations anglaises en Australie progressaient rapidement.
Cet accroissement du commerce extérieur de l'Angleterre
(245) A. Ellis, The crisis of 1800. Economie Journal, 1891, p. 192.
(246) A. Raffalovieh, La crise de Londres en novembre 1890, Journal des Economistes, 1890, t. IV, p. 324. — Cf. Hyndmann, op. cit., p. 158, 153-lj'i.
(247) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 163.
(248) Certaines lignes avaient été entreprises par l'Etat, les autres par les provinces; les autres, enfin, et c'étaient de beaucoup les plus nombreuses, par des sociétés privées.
(249) Pour plus de détail, Cf. Neumann-Spallart und Jurascheck, op. cit., partie II, p. 67 i.
entraînait pour elle la nécessité de développer sa marine marchande. D'après le Register Lloyd, au lieu de 378 navires jaugeant 4oo.8o6 tonnes, construits en 1885, on en construisait 743 en 1890 d'un tonnage de 1.594.705 tonnes (^°).
Dans ces conditions, la demande de fonte, de fer, d'acier, était extrêmement active et la production anglaise de la fonte passait de 7.122 (1.000 tonnes) en 1886 à 8.456 on 1889; — celle du fer de 1.643 (000 tonnes) à 2.290; — celle de l'acier, de 2.301 (000 tonnes) à 3.617 {^).
Quant à l'Allemagne, elle poursuivait avec ténacité et dans la mesure où ses capitaux le lui permettaient son évolution vers la grande industrie; le nombre des sociétés par actions créées et le montant de leur capital suivaient une progression rapide de 1886 à 1889 (**)'.
Elle construit des chemins de fer : en 1886, 778 km.; en 1887, 1.115; en 1888, 926; en 1889, 912. Sous linfluence d'une politique protectionniste énergique, elle se constitue une industrie du fer nationale. Le nombre des hauts fourneaux allemands passe de 215 en 1886 à 222 en 1890, leur productivité par appareil de 19.427 à 23.114 t.
L'acier, ici encore, l'emporte et rapidement sur le fer el, si la production du fer croît de 10 % environ, celle de l'acier augmente de près de 60 %.
A la faveur de cet essor, un besoin nouveau de maisons
(250) Il est intéressant d'assister au remplacement du fer par l'acier. En 1885, on avait construit 260 navires en fer, d'un tonnage de 290.429 t.; en 1890, en n'en construisait plus que 100 d'un tonnage de 36,031. — Cf. Neumann-Spallart. und Jurascheck, op. cit., partie II, p. 407.
(251; Neumann-Spallart, und Jurascheck, op. cit., partie II, p. 393-399. La production par haut fourneau avait diminué, ce qui indique la mise en service d'un outillage démodé. On satisfait comme on peut la brusque élévation de la demande.
(25?) Nombre Capital action
des Sociétés oéées. Aiill. Mk.
Cf. Neumann-Spallart und Jurascheck, op. cit., partie I, p. LÀXXV s.
d'habitation se fait sentir, des villes se créent, d'autress'agrandissent. Buenos-Ayres, par exemple, confie à uno Compagnie le soin d'organiser le service des eaux et des égouts. En Australie, des banques se chargeaient de procurer des capitaux aux entrepreneurs, favorisant la spéculation sur terrains et sur maisons.
L'industrie textile connut, elle aussi, une période de prospérité. La consommation des cotonnades, notamment, procure un large débouché aux abondantes récoltes de cotou de 1886, 1887, 1888. Mais, en 1889, déjà, la récolte de coton est mauvaise, la matière première, chère, l'industrie textiîer se trouve aux prises avec de nombreuses difficultés. .
De même que les cotonnades, les lainages et la soiene étaient très demandés dans les années 1888-1890; l'importation de laine et de soie brute progressait rapidement dans les différents pays (s53).
L'agriculture elle-même, enfin, ne restait pas étrangère,, au moins aux Etats-Unis, à la prospérité économique générale; devant la demande croissante de cotons, le nombre des acres de terrain cultivés en coton passait de 18,5 mill. en 1886 à 19,05 en 1888 et 19,5 en 1890 0»&4).
Sous l'influence de ce développement général de la demande et des échanges les prix s'élevèrent. Suivant l'habitude, l'industrie minière et métallurgique vit les prix de ses produits bruts, demi-ouvrés et fabriqués hausser dans une assez forte proportion. Les textiles eux-mêmes, malgré de bonnes récoltes de coton, suivaient le mouvement et les produits agricoles ne restaient pas indifférents.
Toutefois, tandis que le mouvement de hausse se convertit en un mouvement de baisse dès 1890 en Europe, aux Etats-Unis, au contraire, les prix se maintiennent élevés jusqu'en 1893. Cette particularité tient à une double cause : les Etats-Unis élèvent artificiellement la demande de leurs produits, restreignent artificiellement l'offre et la concurrence sur leur marché intérieur; ils élèvent la demande au
(253) Cf. Neumann-Spallart, und Juraschock, op. cit., partie II, p. 439. 481, -fW7.
(254) Cf. Neumann-Spallart und Juraschek, op. cit., partie II, -428.
moyen du Shermann Act, qui porte à 4 millions d'onces par mois l'acquisition mensuelle de métal argent (a55) par le Trésor américain. En 1890, entre en vigueur le tarif Mac Kinley, hautement protecteur; la concurrence étrangère est comprimée.
Avec l'accroissement des échanges l'escompte s'accrut. Le portefeuille de la Banque d'Angleterre, de la Reichsbank, des banques de New- York, traduisent ce mouvement d'accroissement du recours à l'escompte. Le taux moyen s'élève : de 3,30 à Londres, en 1887, il passe à 4,51 en 1890; à Berlin, de 3,41 à 4,52.
La Bourse connaissait elle aussi une période de hausse. A Berlin, notamment, l'action du Bochùmer Verein passait de 197 au 31 décembre 1888 à 284 en 1889, à la même date; la Dortmunder, de 98 à 137; la Gelsenkirchen, de 134 à 217. Il en était de même à Londres et à New- York. Les valeurs sud-américaines, à Londres, les valeurs de chemins de fer nord-américaines, trouvaient un accueil toujours plus favorable auprès des capitalistes et des gens de Bourse.
La rente, l'intérêt, le profit, les salaires augmentaient Et, d'abord, la rente : à Melbourne, dans Collins-Street, un terrain vendu 24.000 francs le pied anglais se revend 50.000 quelque temps après (256). L'intérêt suit. Les chemins de fer argentins et américains sont obligés de servir sur leurs obligations un taux d'intérêt croissant. Les dividendes, les salaires accusent eux aussi des plus-values. Pour l'Amérique, nous disposons d'un document statistique précieux : c'est le Bulletin of the Département of Labor. Le numéro de janvier 1902 nous donne deux index des salaires : l'un du salaire nominal, l'autre du salaire réel. Tandis que l'index du salaire nominal passe de 151 en 1886 à 161 en 1892, celui du salaire réel, suivant une marche plus rapide, s'élève de 157 à 174. C'est là un phénomène intéressant; il constitue une application du principe d'après lequel les mouve-
(255) Le Bland Act de 1878 l'avait fixé à 2-4 millions. Cf. Ottolenghf, Délie Pertubazioni, op. cit., p. 16-20.
(256) Cf. Pierre Leroy-Beaulieu, L'Australic^gt la \oiivelle-Zélande. Ravue des Deux-Mondes, 15 septembre 1896, p. 433.
ments de hausse ou de baisse ne se répercutent pas instantanément d'une branche d'industrie à l'autre. La hausse plus rapide du salaire réel signifie, en effet, que les prix: des objets de consommation ouvrière n'ont pas progressé aussi rapidement que le taux du salaire nominal.
En Angleterre, autre pays jouissant d'une prospérité réelle en 1888-1890, les salaires haussent également de 30 à 40 %. La hausse est particulièrement sensible dans l'industrie minière et métallurgique (25~).
Cette prospérité générale exerçait une influence sur différents phénomènes sociaux : mariages, criminalité, émigration. Le nombre des mariages s'élevait en Grande-Bretagne et en Prusse; parallèlement, la criminalité diminuait. L'essor américain (Etats-LTnis) et argentin avait pour effet d'accroître le nombre des émigrants à destination de ces différents pays. Pour les Etats-Unis, leur nombre s'élève de 490.109 en 1886-1887, à un maximum de 623.084 en 1891. Pour l'Argen tine, on en compte 93.116 en 1886, et 260.909 en 1889.
En Allemagne, la prospérité industrielle fixe la population au sol national; le nombre des émigrants diminue de 104.787 en 1887 à 97.103 en 1890 (=5S).
b) Crise et dépression.
L'Angleterre était redevable de son essor à ses placements extérieurs, à ses entreprises lointaines. Les pertes effectuées dans ces placements furent pour elle le signal de la crise de 1890.
On a souvent dénommé cette crise, la crise Baring, dir nom de la maison qui fut sa première et sa principale victime; il ne faudrait pas en conclure que ce fut la chute de la maison Baring qui fut la cause de la crise; c'est l'inverse qui est vrai (259). Parmi les entreprises argentines, les
(257) Neumann-Spallart, und Jurascheck, op. cit., partie I, p. LXV
(258) Dict. de Conrad. Mot : Ausuanderung. Cet exemple contredit l'affirmation de MM. Neumann-Spallart et Jurascheck, qui prétendent que toute période de prospérité est pour les Etats européens le signal d'un accroissement des émigrations.
premières avaient été heureuses; les dernières le furent moins, notamment celle de la Buenos- Ayres Drainage and Watterwork Company. Fondée au capital de 10 mil!. £, l'émission de ses actions avait complètement échoué et 90 % étaient restées entre les mains de la maison émettrice, la maison Baring. Ainsi s'explique que le représentant de cette dernière société en Argentine, S. B. Halle, ait tiré sur Baring Brothers la somme énorme de 8 mill. £ de lettres de change et que Baring les ait acceptées. Quand, en novembre 1890, les derniers 4 millions vinrent à échéance, Baring succomba. Ce n'était du reste là qu'un épisode d'une crise plus générale. La hausse des prix de l'intérêt, des salaires avait fini par transformer en pertes les dividendes attendus des dernières entreprises argentines, et, comme le constate très justement Raffalovich à cette occasion « les bénéfices industriels d'entreprises qui emploient de nombreux ouvriers et constamment beaucoup de matières premières sont grands, principalement au début de la reprise, et diminuent ensuite avec le renchérissement de la main-d'œuvre et des produits (a6°) ». A cette cause purement économique s'adjoignait une cause politique : la Révolution argentine déprimait les fonds argentins en général et particulièrement les fonds d'Etat.
A un esprit d'entreprise trop vif, faisait place une méfiance générale. Les. recettes des chemins de fer baissèrent et, avec elles, la fièvre de construction. Beaucoup de lignes restèrent inachevées, beaucoup se révélèrent improductives et menaçaient de le rester longtemps encore (a61)- Aussi, l'importation de produits en fer et des manufactures en Argentine s'effondrait de 24.726.113 $ (papier)., en 1889, à 9.566.752 en 1890 et 4.517.420 en 1891; celles de matériel de chemins de fer, télégraphe, etc., de 24.173.749 $ en 1889. 36.273.503 en 1890, à 3.545.625 en 1892 (»«»). L'Angleterre subissait le dur contre-coup de la crise argentine : ses expor-
(259) Cf. dans ce sens : Ellis, art. cit., p. 192.
(260) Raffalovich, art. cit., p. 324, note 1.
(261) Bisliop, The Argentine Crisis, Economie Journal, 1891, p. 537.
(262) Statesmean's Yearbook, 1890-1894.
tations, de 10.681.879 £ en 1889, s'y abaissaient à 4.246.700 en 1896, dont près de 2 mill. £ pour le fer et près de 1 mill. pour les machines (a63). Aussi, le chiffre des émissions d'actions sur le marché anglais fléchissait : de 238,76 mill. £ en 1890, il tombait à 9o,53 en 1893. La dépression anglaise se traduisait surtout par la diminution de ses exportations. Mais la crise argentine n'était pas la seule coupable.
L'Angleterre souffrait de l'accroissement de la production minière et métallurgique nationale des Etats-Unis, de l'aggravation de leurs tarifs douaniers. L'Allemagne, elle aussi. Mais la crise allemande de 1890 était une crise intérieure beaucoup plutôt qu'une crise d'exportation. L'industrie allemande continuait à produire ce puissant outillage, qui lui permit de prendre rang au nombre des grandes nations industrielles. Un temps d'arrêt survint. L'industrie du fer allemande accuse une dépression jusqu'en 1895 (264).
Les Etats-Unis, par contre, réussissent à prolonger leur essor au delà de. 1890; ils diffèrent un moment leur crise décennale. Grâce à un protectionnisme à haute dose, à l'extension de la frappe de l'argent (a65), l'économie américaine triomphe de la répercussion exercée sur elle par la crise européenne. L'année 1891 n'avait du reste pas été des plus brillantes, comme le prouve la statistique de la production, des prix, du crédit, des Clearing-House; mais, en 1892, la prospérité était à nouveau complète, la crise paraissait éludée. Elle était simplement différée.
La crise commença par atteindre les chemins de fer. Dès le début de 1893, certaines lignes donnaient de sérieux mécomptes; les actions de la Reading Company, notamment, si'effondraient en février de 76 à 23 1/2 (2^). L'optimisme restait cependant dominant. Seuls, les événements d'avril
(263) Journal de la Société de Stat. de Londres, 1894, p. 329.
(264) Vogelstein, Die Industrie der Rheinprovinz, 1888-1900. Stuttgart- Berlin, Cotta, 1902, p. ,;;6-o8.
(26i>) Von Halle, Die wirtschaftliche Krisis des Jahres 1893 in den Vereinigten Staaten von Nordamerika, Rev. de Schmoller, 1894, t. XVIII, p. 158-160 (1188-1190), donne fies détails intéressants sur les conséquences du Shermann Act. Cf. aussi Ottolenghi., op cit., p. 10 s.
(266) Von Halle, art. cit., p. 163 (1191 et 197 1227).
à juillet réussirent à dessiller tous les yeux; d'avril à juin, on éteignit 35 hauts fourneaux, dont 24 dans la seule deuxième moitié de juin; en juillet ce fut pire, il n'était plus question que de faillites, de fermetures d'usines, de renvois d'ouvriers. Les chemins de fer formaient le gros contingent des victimes : fin mai, le Northern pacifie suspendait ses paiements; le 25 juillet, il était suivi par le New- York Lack Erie (26~). Au lieu de 6.245 milles en 1892, on ne construisait plus, en 1893, que 2.630 milles de railway, et le ralentissement s'accentuait encore dartB le premier semestre de 1894 (2CS). Les recettes accusaient, en effet, des moins-values; à ouvrir de nouvelles lignes, on avait fini par en ouvrir d'improductives; la recette brute moyenne par semaine descendait, en juillet, pour le Denver Rio Grande, de 236.300 $ à 101.000; pour le Missouri-Pacific, de 593.000 à 292.000. Dans l'ensemble, après avoir suivi une progression discontinue, la recette brute accusait pour la première fois une moins- value en juillet 1893. En janvier 1894, la diminution était de 12,25 % par rapport au mois correspondant de l'année précédente, et, en juin, de 21,80 %. C'était une véritable débâcle du chemin de fer (269). Dès 1893, la longueur des chemins de fer entrés en liquidation atteignait le chiffre énorme de 36.000 milles, représentant un capital actions de 900 mill. $ et un capital obligations d 1.500 mill $. Pendant le premier semestre de 1894, 23 nouvelles lignes, d'une longueur de 2.968 milles, avec un capital actions de 138.258.800 $ et un capital obligations de 121.143.000 $. tombaient elles aussi entre les mains des liquidateurs (27«). Les suspensions de paiement avaient été si nombreuses que des fonctionnaires spéciaux, un peu analogues à des syndics et dénommés receivers, avaient été multipliés afin de régler ces situations financières parfois énormes et colossalement embrouillées (27i).
(267) Von Halle, art, cit., p. 171 (1201).
(268) Economiste Français, 25 août 1894, p. 243 s.
(269) Von Halle, art. cit., p. 193 (1233).
(270) Economiste Français, 2b août 1894, p. 241 s.
(271) Economiste Français, 8 septembre 1894, p. 370 s. Enquête américaine sur les ti^usts. Déposit. Philipps., p. 68 et 69.
Cette véritable hécatombe de railways fut naturellement accompagnée d'une crise sévère de l'industrie minière et métallurgique : déjà, dans la première moitié de 1893, on commençait à éteindre certains hauts fourneaux, mais la diminution de production de l'industrie métallurgique ne se manifeste par une chute profonde qu'à partir du deuxième semestre de 1893.
PRODUCTION DE LA FONTE (100 lOIllies) (272)
Annéecomplète. l'rsemestre. 2' s-emestre.
La production de fonte américaine avait dépassé la production de fonte anglaise pour la première fois, en 1892. La crise la ramène au second rang (273). L'ensemble de l'industrie minière (2^) et métallurgique accuse des résultats analogues à ceux des hauts fourneaux. L'industrie du rail, en particulier, est très durement touchée. Aussi assistonsnous à la chute du pool de rail, sorte de cartel dont nous avions déjà dit un mot en parlant de l'essor américain. A la suite de dissentiments survenus entre les membres du pool, le pool chutait en novembre 1893. Les petits y gagnèrent et leur part dans la production effective, en 1893, grandit par rapport à la part de production qui leur avait été attribuée l'année d'avant par le pool : le pourcentage de Carnegie descend en 1893, par rapport à 1892, de 25,9 à 22,7; celui de l'Illinois, de 32,7 à 25,9. Par contre, la part des petites usines s'élève : celle de Cabria passe de 6,9 à 8,9; celle de Lackawanna, de 14,3 à 18,1; celle de Marvland, de 7,0 à 12,6, et celle de Pensylvania, de 4,0 à 5,3. Les efforts faits pour reconstituer le pool échouèrent; à peine reformé, il se
(272) Von Halle, art, cit., p. 195 (1225) et 197 (1227).
(273) En 1892. elle la dépassait de 2,540,000 t. En 1893, elle la dépasse encore, mais de 195.000 t. seulement. En 1894, elle lui est de nouveau inférieure, Rapports commerciaux des agents consulaires français, 1895, n° 223. L'industrie de la fonte en Angleterre.
(274) Von Halle, art. cit., p. 197. (1227).
dissolvait et, de 1893 à 1895, c'est une suite ininterrompue de formations bientôt suivies de dissolutions de pools du rail.
Les grandes usines cherchèrent, dès lors, à se prémunir contre la crise d'une autre façon : au lieu de former despools pour soutenir les prix, on eut recours à la création de trusts destinés à abaisser les coûts de production et les prix, grâce à cette baisse de prix, on ranime la demande. Ainsi se constituaient des organismes monstres de production possédant des mines, des hauts fourneaux, des aciéries, sans compter des flottes entières et des compagnies de chemins de fer.
Grâce au célèbre deal Rockfeller-Carnegie (2:5), Carnegie devenait le plus grand producteur d'acier des Etats-Unis en même temps que le producteur ayant les coûts de production les moins élevés. II en profita pour abaisser tellement les prix (ceux du rail de 28 $ la tonne s'effondraient à 18 $ en avril 1897), que les pools encore existants dans l'industrie métallurgique furent contraints de se dissoudre et, pour pouvoir résister à cette nouvelle concurrence, les autres grands producteurs des Etats-Unis durent eux-aussi fusionner : l'Illinois Steel Company s'amalgama à la Minnesota Iron Company, en 1898; de là naquit la Fédéral Steel Company; les autres aciéries s'unissaient de même à des hautsfourneaux et à des mines.
Dès 1891, l'industrie textile anglaise se trouvait en mauvaise posture; ses exportations avaient sérieusement diminué; l'Argentine, notamment, importait 17.189.797 $ de textiles en 1891 contre 30.024.966 en 1890; quelques tissages
(275) 1° Rockfeller s'engageait à ne pas s'occuper de production d'acier;
2° Carnegie acquérait les fosses Moutain Iron et Rathburn et payait C00.000 S à Rockfeller.
3° Carnegie devait payer 0.25 S à Rockfeller par tonne extraite.
4° Carnegie devait donner au moins 1.200.000 t. à transporter au chemin de fer Rockfeller, Deluth, Missabe and Northern.
5° Carnegie s'engagait à ne rien vendre du minerai exploité par la Oliver (dont Carnegie possédait les 5/6 des actions). Il le travaillait lui-même dans ses aciéries.
6° Carnegie devait transporter tous ses minerais au moyen de la flotte Rockfeller (Bessemer Steamship Company).
suspendaient leur fabrication. En 1892, la situation était encore défavorable; la demande restait faible, l'exportation diminuait. Mais ce n'est qu'en 1893 qu'éclata la véritable surproduction, conséquence tout à la fois de la crise américaine et de la crise qui venait d'éclater dans une colonie anglaise, l'Australie.
C'est même en Australie que nous rencontrons pour cette période la crise du bâtiment la mieux caractérisée et la plus nette; les particuliers, les banques, s'étaient livrés à des spéculations effrénées sur les terrains à la faveur de la concentration des populations, jadis agricoles, dans les grandes villes australiennes. Les banques, notamment, avaient immobilisé en achat de maisons et d'emplacements, toute une partie des dépôts que leur procuraient de véritables équipes de traqueurs d'épargne, parcourant dans tous les sens la colonie australienne (2:6). A force de construire ont finit par trop construire et surtout par construire sur des terrains trop chèrement payés; le bâtiment suspendit son activité, renvoya ses ouvriers et toute une partie des maisons se trouva bientôt sans locataire. L'offre du logement ne tarda pas à excéder la demande; telle maison louée 130 francs en 1890 ne rapportait plus que 30 francs en 1893; des propriétaires offraient même la jouissance gratuite de leurs maisons à qui se chargerait de l'entretien (27?). Toutes les banques, qui avaient imprudemment immobilisé leurs dépôts, chu tèrent les unes après les autres. En avril et mai 1893, quatorze avaient déjà suspendu leurs paiements (2~8), incapables de rembourser les 1.800 mill. fr. de dépôts qu'elles avaient reçus (27o). Toutefois, un remède ingénieux trouvé par la première victime de la crise, la Commercial Bank of Australia, épargna à l'Australie une panique redoutable : on proposa aux déposants, qui acceptèrent, de convertir leur
(276) Cf. Sur ces agents des banques australiennes. The Late Australian Banking Crisis. The Economist, 17 mars 1894, p. 331.
(277) Cf. Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., p. 436 s.
(278) A. Raffalovich. La crise et le protectionnisme en Australie. Journal des Economistes, 1893, t. XV, p. 88.
(279) Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., p. 435 et 436. — Economiste Français, 1er juillet 1893, p. 73; 21 octobre 1893, p. 522.
créance de dépôt en capital actions et obligations. La Bank of Australia échangeait ses certificats de dépôt contre 6 millions 1/2 £ d'obligations 4. 1/2 remboursables au gré de la banque, et contre 3 millions £ d'actions de préférence 5 %. Grâce à cette combinaison, peu de jours après sa suspension, elle reprenait ses paiements. Ce procédé était ingénieux, il rendit des services. Cependant, par la suite, il ne donna pas toujours les résultats espérés; en 1894, notamment, de nouveaux arrangements durent être conclus (a8°).
En Angleterre, le nombre des faillites qui s'était abaissé de 5.310 en 1887 à 4.383 en 1890 augmente brusquement à 4.590, 5.003, 5.257 en 1891, 1892, 1893; mais le montant du passif de ces différentes faillites est beaucoup plus significatif. Après s'être réduit de 9 mill. £ en 1887, à 6,18 en 1890, il s'élève à 8,60 en 1891, 8,84 en 1892. Même phénomène en Allemagne où nous enregistrons 7.623 faillites en 1891 contre 5.396 en 1890 (2Sl). Mais ce sont encore les Etats- Unis qui constituent le pays où la faillite fait les plus nombreuses victimes : de 10.344 en 1892 le nombre des faillites s'élève à 15.242 en 1893; leur passif, de 114.044.167 $ à 346.779.889 $ (j**)'.
Le commerce extérieur traduit lui aussi ce ralentissement général de l'activité économique; les exportations anglaises notamment de 328,2 mill. £ s'abaissent progressivement à 273,8 en 1894 (=83).
Les prix baissaient, en présence d'un double phénomène d'augmentation de l'offre et de diminution de la demande, En Europe, le fer, la fonte, l'acier, la houille, les textiles commencent à voir leurs prix diminuer dès 1890. En Amérique, sous l'influence de circonstances particulières, et déjà précisées, la crise n'éclata qu'en 1893.
(280) Commercial History and Review of 189i. Journal de la Soc. de S ta t. de Londres. 1895, p. 122.
(281) Neumann-Spallart, und Jurascheck, op. cit., partie I, LXXXVII et XC.
(282) Statistical Abstrait 1920, p. 228.
(283) Tandis que les exportations anglaises (colonies non comprises) diminuaient de 1892 à 1893 de 5.604.060 £, la diminution des exportations aux Etats-Unis atteignait à elle seule 3.107.000 £.
En Angleterre, nous l'avons vu, la prospérité de la période d'essor était en grande partie due aux entreprises extérieures; quand vint la crise, le change se détraqua. La Banque d'Angleterre élevait le 7 novembre le taux de son compte à 6 %, le 9, elle empruntait de l'or à la Banque de France; le 14 novembre, aussitôt après la nouvelle chute de la maison Baring, elle prenait à sa charge le paiement de tous les engagements de cette dernière. Dès que la cessation de paiement de Baring Brothers fut devenue publique, on tint une réunion des principales maisons de Londres à la Banque d'Angleterre; on y décida que la Banque d'Angleterre assurerait la charge de la liquidation des affaires de la maison Baring. Elle serait couverte par la constitution d'un fonds de garantie (guarantee fund) souscrit par les différentes grosses maisons de Londres; dès le 14 au soir, ce fonds atteignait 5 à 6 mill. £; quelques jours plus tard, 18 mill. & (284). La crise entrait désormais dans sa phase de liquidation : le portefeuille, suivant la tradition, désenflait, l'or refluait dans les caisses de la Banque, l'escompte pouvait être abaissé.
Aux Etats-Unis, la mauvaise monnaie avait, dès l'entrée en vigueur du Sherman Act en 1890, chassé la bonne; de 1890 à 1893, tandis que le stock argent sl'était accru de 158.000.000 $, le stock or avait diminué de 98.000.000 $, Quand survint la crise, la fuite de l'or vers l'extérieur prit des proportions inquiétantes; l'excès des exportations d'or sur les importations atteignait du 1er juillet 1892 au 31 juin 1893 87 1/2 mill. $ dont 60 mill. pour les six premiers mois de 1893 (a85). Aussi l'escompte s'éleva beaucoup : en mars l'argent at call se payait 60 % (a86). Ce n'était pas du reste seulement de moyens extérieurs de paiement qu'on manquait, mais aussi de moyens de paiement intérieur : 161 ban-
(284) A. Ellis, art. cit., p. 195 s., M. A. Crump attire très justement l'attention sur la solidarité dont les banques de Londres firent preuve à l'égard de leur collègue dans l'embarras. Cf. A. Crump, The Baring Crisis, Economie Journal, 1891, p. 391 et 392.
(285) Taussig The Crisis in the United States and the Repeal of Siivcr Purchase, Economie Journal, 1893, p. 734.
(286) Von Halle, art. cit., p. 164 (1194).
ques nationales fermaient, en effet, en 1893, avec 6.000.000 S d'engagements, 46 entraient volontairement en liquidation, 200 banques d'Etat firent faillite, ainsi que 241 banques privées. En présence d'une pareille débâcle, on eut recours à nouveau à l'expédient des certificats de Clearing-House; on prêtait, à 6 %, 75 % du montant des garanties déposées. Dès juin, New- York usait de ce procédé; en juillet et août, l'exemple était suivi successivement par Boston, Philadelphie, Baltimore et Pittsburg.
Il donna d'excellents résultats. Grâce à l'initiative de trois banques de New- York, il réussit même à remédier à la crise de change et à la fuite de l'or. En juillet, l'encaisse des banques de New- York était tombée à 5 mill. S. il fallait importer de l'or à tout prix; c'est alors que trois banques de New- York imaginèrent d'expédier à Londres un portefeuille de certificats de Clearing d'une valeur de 5 mill. S et contre ces certificats elles obtenaient de l'or anglais. Le succès d'une première tentative en encouragea de nouvelles et, de la sorte, 48 mill. S de métal jaune avaient réintégré les Etats-Unis dès la fin août 1893. A partir de ce moment, l'encaisse des banques se reformait, elle atteignait déjà 96, o mill. S, le 28 octobre 1893 pour les banques de New- York, le portefeuille diminuait, celui des banques nationales de 903 mill. $ en 1893 s'affaissait à 750,7 en 1894.
La Bourse n'avait pas traversé des temps moins difficiles que les établissements de crédit.
A Londres, la baisse avait atteint principalement les valeurs argentines ou sud-américaines. UEconomist évalue les pertes des capitalistes anglais en valeurs sud-américaines à 58.545.000 £ par suite de leur dépréciation entre 1890 et 1895 et, sur ce total, les fonds d'Etat argentins représentaient à eux seuls 21.850.000 £., les chemins de fer argentins 18.785.000 £, soit, au total 40.635.000 £ (**t).
En Allemagne, la dépréciation des actions des banques,
(287) The Dépréciation of North and South American Securities. The Economist, 23 mars i89o, p. 381 et 382. Le reste des pertes se répartit 4.450.000 £ sur les chemins de fer brésiliens, 4.500.000 sur les fonds d'Etat •d'Uruguay, 1.G30.000 sur différentes autres valeurs sud-américaines.
des sociétés industrielles et plus particulièrement de sociétés minières et métallurgiques avait été considérable; la baisse avait parfois dépassé 50 %. C'est ainsi que les chemins de fer non rachetés, Lubeck-Buchen et Wessabahn, baissaient respectivement de 16 et de 20 %, l'action de la Diskonto-Gesellschaffc de 16 %, celle de la Berliner Handels - Gesellschaft de 45 %, celle de la Dresdner Bank de 38 %. Parmi les valeurs industrielles, Gelsenkirchen perdait 40 %, Laura, 35 %, Allegemeine Electrizitast 65 %.
Mais c'est à New- York surtout que la débâcle de la Bourse fut complète en 1893. M. von Halle a dressé un tableau statistique fort intéressant, qui nous permet de suivre pas à pas l'évolution du terrible ouragan qui passa à cette époque sur la Bourse de New- York (?88). Il fut même un moment question de fermer la Bourse. La période la plus troublée fut la période juillet-août, où on liquida les positions à la hausse. Mais à partir de septembre le calme commence à reparaître, la Bourse reprend son allure habituelle; à la fièvre de la crise succède le calme de la stagnation (2So).
En Angleterre, en Allemagne, le chômage faisait de nombreuses victimes dès 1890, les salaires baissaient; avec l'accroissement de la misère, le nombre des mariages diminuait, celui des suicides augmentait dans F un et l'autre pays (29<>). D'autre part, l'émigration allemande, un moment ralentie, reprenait sa marche en avant : de 96.070 en 1889, le nombre
(288) Von Halle, art. cit., p. 200 (1230).
(289) La crise de Bourse île crédit se traduit aussi dans la statistique de Clearing-House.
Clearing-House Clearing- llouse
de kondres. deNcw-Vork.
1890 7.801,05 mill. =£
1892 » 36.662.469 mill. .*
Cf. Ncumann-Spallart und Jurascheck, op. cit., partie II, p. 610. Von Halle, art. cil., p. 183 (1213). Pour plus de délai], sur les autres clearings américains, les résultats trimestriels, etc., cf., tableaux : Von Halle, art. cit., p. 181 (1211) s.
(290) Cf. IS'eumann-Spallart und Jurascheck, op. cit., partie, I. p. LX.
LE rnÉNOMÈNE 129
des émigrants passait à 120.089 en 1891, 116.336 en 1892; cette augmentation de l'émigration allemande accroissait surtout aux Etats-Unis, où l'émigration allemande s'élevait de 84.424 en 1889 à 108.611 en 1891 et 107.823 en 1892 Qw).
La criminalité était elle aussi influencée par la crise : la progression des délits contre les personnes en Allemagne, constante de 1882"" à 1890, sT accélère à partir de 1890, et le nombre de condamnés pour vols simples, de 70.945 en 1890, passe à 82.751 en 1892. M. von Lindenberg considère comme le plus caractéristique de l'état de misère ou de prospérité relative des classes ouvrières, le délit d'abus de confiance prévu par le § 289 du Code pénal allemand (vente par le locataire des meubles appartenant au propriétaire). De .1.507 en 1890 le nombre des condamnés à raison de ce dernier délit passe à 2.150 en 1891 et 3.137 en 1892 (»»»):
Aux Etats-Unis la classe ouvrière est encore plus atteinte. €ette crise fut même, aux Etats-Unis, le point de départ d'une véritable révolte des travailleurs américains; en août 1893 on estimait déjà le nombre des chômeurs à un million. Il s'accrut encore par la suite. Les salaires étaient considérablement réduits; dans l'industrie minière et métallurgique et l'industrie textile, la réduction atteignait de 20 à 25 % (2o3), malgré la résistance énergique des Trade-Unions. Dans les mines de houille bitumeuse de l'Ouest, un puissant mouvement ouvrier donna pour quelques instants aux Etats- Unis l'aspect d'un pays en révolution. Des grèves surgirent. Les mineurs de l'Est se solidarisèrent avec ceux de l'Ouest. Le nombre des grévistes atteignit 200 à 250.000. Des luttes à main armée s'engagèrent dans le Colorado; des ouvriers furent tués et d'autres blessés. Les communications finirent par être interrompues dans tout l'Ouest et les chemins de fer en arrivèrent à manquer de combustible. C'est au milieu de cette effervescence générale qu'un marchand de chevaux de Massillion (Ohio) du nom de Coxey se faisait le promo-
(291) Dict. de Conrad. Mot : Ausicanderung .
(292) Von Lindenberg. Die Ergebnisse der deustchen Kriminalstatistik. Hernie de Conrad, 1894, p. 714-729 et partie, tableaux, p. 719.
(293) Von Halle, art. cit., p. 205 (1235).
teur de Ylndustrial Army of the Commonwealers of Christ, c'est-à-dire de l'organisation des chômeurs en une véritable aimée, qui marcherait sur Washington à l'effet de demander au Congrès le pain que leur travail ne pouvait plus leur procurer (294). L'idée eut un succès inespéré parmi les classes ouvrières, et des régiments entiers de chômeurs se constituèrent, ayant pour objectif Washington; en chemin on réquisitionnait des vivres, on arrêtait, on pillait des trains; au cas où le train cachait des troupes de police, on livrait un véritable combat, dont l'issue était toujours sanglante. L'opinion publique finit par s'émouvoir, et un vif mouvement se dessina, hostile au « Coxeysme ». Une commission de conciliation fut nommée : fin juin, elle réussissait à n] iporter un terme à cette grève; les ouvriers cédaient sur toute Ja ligne. Le calme, comme on peut le penser, mit quelque temps à se rétablir; la grève, théoriquement terminée en juin, ne le fut en réalité qu'en juillet.
En présence de tels événements, le flot des émigrants s'était modéré : de 302.917 en 1892-1893, leur nombre passait à 314.467 en 1893-1894 et 279.948 en 1894-1895.
Vers 1895, ^'élimination des producteurs mal outillés ou trop faibles est réalisée; le taux de l'intérêt, les salaires ont baissé; les coûts de production ont été sérieusement revisés et réduits. Aux Etats-Unis, en Allemagne, de nouvelles formes économiques — les trusts, les cartels — se sont généralisées. Le monde économique est prêt pour un nouvel essor.
§ 11. — Crise de 1900.
a) Essor.
Passant très brièvement sur la France et l'Angleterre, nous aurons hâte d'arriver à l'essor le plus brillant et ie plus intense, l'essor allemand.