II. — La Crise allemande
Les industries qui avaient donné le signal de l'essor (industrie électrique, l'industrie des machines, la construction des chemins de fer, le bâtiment) furent aussi les premières à donner le signal de la dépression (368).
La débâcle de l'industrie électrique était causée essentiellement : 1° par l'insuffisance des prix des produits électriques en face des coûts de production en général élevés; 2° par la mise à exécution de projets incapables de donner un profit.
Dès 1899, certaines sociétés électriques commençaient à se plaindre de la concurrence. En 1900-1901, les rapports des différentes usines sont devenus unanimes à déplorer la baisse des prix des produits électriques, et cette baisse se prolonge en 1901-1902, où elle atteint jusqu'à 20-25 % par rapport à 1900-1901.
Parallèlement à cette baisse des prix des produits électriques, nous enregistrons une hausse de leurs matières premières : houille, coke, acier, cuivre, plomb caoutchouc, etc. Le cuivre passait à Londres de 70 £ 1 sh 15 d. à 78 £ 17 sh. 6 d. en 1900, à la suite de la formation de l'Amalgamated Copper C°. Certaines sociétés électriques travaillaient à perte.
Les mises à exécution de projets insuffisamment étudiés contribuaient aussi à la crise. Une ville de 40.000 habitants comporte seule un tramway électrique. En Allemagne, en 1900, dix-sept villes de moins de 40,000 habitants sont pourvues de ce mode de locomotion. Dans la fièvre de produire, on consentait des cahiers des charges infiniment trop lourds (36o).
Beaucoup d'usines durent suspendre leurs opérations — par exemple, les Vereinigten Elektrizitaetswerken, les Watt-
(368) Cf. Blondel, Faits économiques et mouvement social en Allemagne, dans Réforme sociale, 1901, t. XLI, p. 041, 042 et 978-980; t. XL1I, p. 360- 632, 003-005, 922-920, 929-931. — 1902, t. XLIII, p. 328-335; t. XLIV, p. 009- 610. — 1903, t. XLV, p. 598 s., p. 911 s.
(369) Cf. Lœwe, op. cit., p. 118.
Akkumulatorenwerken. En juin 1901, chutait la Kummer et C° à la suite des difficultés, que lui suscitait la ligne Murmau Oberammergau; elle en attendait des bénéfices et elle lui accusait un déficit; la Hélios A. G. suivait, ne pouvant « digérer » la société Félix Singer et C° qu'elle avait récemment absorbée. D'autres procédaient à des réductions de leur capital social à la suite de la diminution de leur profits : la Bayerische Elektrizitsetsgesellschaft, par exemple, réduisait son capital dans le rapport de 4 à 3 (37°). Les autres entreprises étaient moins éprouvées — notamment la Siemens et Halske; mais fin 1901 elles devaient, elles aussi, reconnaître un ralentissement du mouvement des affaires.
Produisant moins, les sociétés eurent besoin de moins d'ouvriers. On renvoya tous les électriciens improvisés de la période d'essor. Le nombre des ouvriers employés par l'A. E. G. passa de 17.361 en 1899-1900 à 14,644 en 1900-1901 et 14,897 en 1901-1902; celui des ouvriers de la Schuckert et C° de 7.413 à 6,868 et 5,365 dans le même laps de temps. Après quoi on réduit le temps de travail. C'est ainsi que, dès 1900-1901, la Schuckert E. G. acquiesçait à la demande des ouvriers d'introduire la journée de 8 heures et, à l'automne 1902, 1/3 des entreprises avaient suivi cet exemple (37i).
Ces sociétés financières, que nous avons qualifiées de trust, étaient touchées. M. Lœwe nous donne le schéma suivant de leur existence. Première année, on construit un chemin de fer ou on bâtit une usine, et on fonde sur ces entreprises les plus grandes espérances; 2e année, on éprouve des difficultés tenant à la construction, mais on espère une ouverture prochaine des lignes ou usines et avec elles un développement prospère de l'entreprise qui se produit en effet la 3* année et permet, la 4e, de réaliser un profit superbe de distribuer un dividende variant de 3 à 7 %. La 5e année, la situation est déjà moins favorable : le dividende diminue de 4 %; la 6e, le résultat a complètement trompé l'attente. Au
<370) Lœwe, op. cit., p. 103 et 104.
(371) Cf. Lœwe, op. cit., p. 90-92.
gain fait place la perte avec son cortège de faillites, de réductions de capital. Les grandes sociétés électriques unies à ces trusts assumèrent leur liquidation ou leur transformation (372).
A cet effet, elles augmentèrent leur capital et procédèrent à l'échange des titres dépréciés des trusts contre des actions personnelles moins dépréciées. La crise de 1900 devenait l'origine d'un mouvement de fusion des entreprises électriques (373).
Les principales entreprises électriques, au nombre de 7 avant la crise, formèrent à partir de 1902 et 1903 deux groupes dont l'un s'occupa plus spécialement des transports, l'autre des instruments et des moyens de production électriques. A la tète du premier groupe : rAllegemeine E. G. et l'Union; à la tète du second : Siemens et Halske et Schuckert C°, de Nuremberg, confondus dans la Société à responsabilité limitée Schukert Siemens Werke au capital de 90 mill. Mk. Cette formation de trusts, mais cette fois-ci de trusts au sens Américain, a une conséquence bienfaisante; elle permet une meilleure répartition des débouchés, une politique plus avantageuse des prix, une réglementation salutaire de la production. Au 1er juillet 1903, l'A. E. G. et l'Union congédiaient plus de 1000 employés devenus superflus.
La baisse des profits était considérable pourtant.
(372) Pour plus de détails, Lœwe, op. cit., p. 128 et 129.
(373) Déjà, en 1897, s'était fait jour un projet de fusion de l'A. E. G. avec l'Union et la maison Louis Lœwe et Co. Il échoua. Un deuxième projet de fusion, mais cette fois-ci entre l'Allegemeine et la Schuckert E. G. en octobre 1901, échoue également. Ce n'est qu'en décembre 1902 que fut conclue une association d'intérêt (Interessengemeinschaft) entre l'A. E. G. et l'Union E. G. Cette association consistait dans l'échange de membres du Conseil de surveillance entre ces deux sociétés. Pour la solution de certaines questions elles s'entendent et nomment une délégation (delegationsrat) dont les décisions lient les deux sociétés. Néanmoins, chaque société garde une existence distincte, dresse un bilan particulier et calcule son profit net de la façon habituelle. Ces profits sont confondus et répartis ensuite entre les deux sociétés au prorata du montant de leur capital actions calculé d'après le cours des actions au moment du contrat; et dans notre hypothèse, dans un rapport tel que l'A. E. G. reçoit 15/19 et l'Union 4/19. En février 1903, Siemens et la Schuckert fusionnaient; pour plus de détails, Cf. Kreller, op. cit., p. 28. Lœwe, op. cit., p. 144.
DIVIDENDES
A. E. G. Union.
Sebu ckett.
Siemen'
La crise sévissait aussi sur les chemins de fer d'intérêt local, quoique M. Erler le conteste (3^). n
En 1900 on avait dépensé 163 mill. Mk. à la construction de ce genre particulier de chemins de fer; or, à cette date, 35 lignes représentant 47 Mill. de capital ne donnaient pas de profit et en 1902, la statistique accusait d'encore plus mauvais résultats. On avait éprouvé de fortes déceptions par suite d'erreurs dans la confection des devis. On avait tablé sur un coût de 20 à 30.000 Mk. par kilomètre et espéré des profits satisfaisants même de lignes établies dans des districts peu peuplés. Les coûts du kilomètre après exécution, atteignaient 74.000 Mk. pour les chemins à voie normale ÇVollspur) et 43,000 Mk. pour les chemins à voie étroite (Schmalspar). Les dépenses excédaient assez souvent les recettes dès 1900. De même, en 1901 et 1902 (3-5). En 1902, on devait procéder à la réorganisation de l'Allegemeinè Kleinbahn-Gesellschaft dont nous avons montré l'heureuse activité en 1895-1900.
L'industrie de la construction maritime subit elle aussi une crise avec la dépression du commerce extérieur, avec la diminution de la navigation fluviale et particulièrement de la navigation sur le Rhin (3?c). Mais comme un navire demande un ou deux ans pour être achevé, la crise ne se fit sentir pleinement qu'en 1901 et 1902, et encore dans les seuls chantiers construisant des navires de commerce; la marine de guerre continuait à fournir d'abondantes commandes.
(374) Erler, op. cit., p. 204.
(375) Erler, op. cit., p. 205, 206, 207, 209, 210.
(376) Cf. Stubmamn, Die Reinschiffahrt. Publications du Verein fur Sozialpoliiik, t. CVIII, p. 216 s.
Les chantiers maritimes fluviaux étaient très durement éprouvés, au moins ceux du Rhin, par la concurrence des chantiers hollandais, travaillant des matières premières allemandes vendues à des prix inférieurs à ceux exigés de l'industrie nationale (377).