III. — Etats-Unis
Il nous reste à décrire l'évolution originale d'un pays où l'économie capitaliste est exceptionnellement florissante : les Etats-Unis. Nous avons déjà vu comment la période d'essor s'y est prolongée au ielà de 1900, origine de la crise européenne; nous avons vu aussi comment il n'y avait pas lieu d'en être étonné; les crises de 1884, de 1893 n'étaient-elles pas intervenues deux, trois ans après les crises européennes? Mais ce qu'il est beaucoup plus intéressant de constater c'est que l'Amérique a connu, pendant le second semestre de 1903 et le premier semestre de 1904, une simple période de dépression, caractérisée, il est vrai, par tous les symptômes de crise économique : limitation de la production, de la production métallurgique surtout, baisse des recettes des chemins de fer, baisse des prix, fuite du métal or, hausse du taux de l'escompte, diminution du portefeuille des banques, crise de bourse, conséquence de la baisse des prix, de la réduction de la production, de la diminution des dividendes et notamment des dividendes des trusts; mais, dès le deuxième semestre de 1904, l'économie américaine repartait plus saine et plus prospère que jamais. Dans son ensemble, l'année 1904 pouvait être considérée comme favorable et l'année 1905 était, de l'avis de tous, une année de grande prospérité.
A partir du deuxième semestre de 1903, le marché du fer se montre anormalement faible. Après un brillant essor, qui avait permis à la production de la fonte de bondir de 13.620.703 tons en 1899 à 18.009.252 en 1903, nous assistions à une diminution de cette production en 1904 à 16.497.033. Le fléchissement datait du deuxième semestre de 1903.
PRODUCTION DE LA FO.NTE AUX ÉTATS-UNIS EN TONS (1016 kg.)
1" semestre. 2" semestre.
L'industrie minière suivait naturellement et en 1904 la production de combustible minéral tombait de 283 millions à 250 mill. de Aonnes, pour la houille bitumineuse servant surtout à l'industrie, et de 59 à 57 mill. de tonnes pour l'anthracite plus particulièrement destiné au chauffage domestique.
Quant aux mines de minerai de fer, la dépression y était encore plus sensible; dans les mines du Lac Supérieur, qui représentent plus des 4/5 de la production des Etats-Unis, l'on n'expédiait que 21 Mill. 1/2 de tonnes en 1904, contre 24 Mill. 1/2 en 1903 et 27 Mill. 1/2 en 1902 (433).
L'industrie textile à la même époque était très éprouvée par le haut prix de sa matière première.
La réserve d'un client aussi important que l'industrie sidérurgique pour le chemin de fer ne pouvait manquer d'avoir sur ce dernier une influence défavorable (434). De fait les recettes, après avoir colossalement progressé de 1.133 Mill. $ en 1897, à 1.721 Mill. $ en 1902, soit une augmentation de 70 %, n'augmentaient que de 1 % en 1904 (435).
(433) Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., p. 478.
(434) Pierre Leroy-Beaulieu, Mouvement économique et social aux Etats- Unis, Economiste français, il mars 1904, p. 326.
(435) Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., p. 327. Les chemins de fer sur lesquels porte la diminution sont les chemins de fer desservant les régions industrielles.
Les prix, la circulation, la répartition reflétaient également cette situation critique.
L'index number de la Dun's Review effectuait les oscilla tions suivantes (*36) :
i« janvier. i" juillet.
La baisse était, comme toujours, particulièrement forte sur les objets en fer, où elle était dès 1903 de 30 % environ et se prolongeait en 1904. En septembre 1904 notamment les forges américaines décidaient d'abaisser le prix des billettes d'acier de 24 $ la tonne à 19 $. Le coton lui aussi diminuait beaucoup de valeur à la suite de l'excellente récolte de 1904. Après être monté en 1903 sous la poussée de la spéculation à 17 cents la livre (2.000 fr. la tonne), il s'effondrait en février 1904 à 7 cents (800 fr. la tonne).
La circulation traduisait enfin très fidèlement ce ralentissement des échanges en poids et en valeur; les banques de New- York limitaient considérablement leurs opérations dans la deuxième partie de 1903. Du 26 septembre au 19 décembre le portefeuille dégonflait considérablement et passait de 917,1 mill. $ à 878,7 mill. $ avec un minimum de 841,6 mill. le 28 novembre 1903. La crise du change traditionnelle venait enfin mettre le dernier trait à cet état de l'économie américaine; l'or fuyait des caisses des banques, particulièrement pendant la dernière semaine d'octobre et la première semaine de novembre; l'encaisse perdait jusqu'au 5 décembre 17 mill. $ s'abaissant à 151,6 mill. $; mais le 25 décembre elle avait déjà regagné 9,6 mill. $ à 162,2 (437) et, le 20 août 1904, elle atteint la hauteur inaccoutumée de 279,2.
(436) Pierre Leroy-Beaulieu, Mouvement économique et social aux Etats- Unis, Economiste Français, 24 juin 1905, p. 906.
(437) Pierre Leroy-fieaulieu. Mour-cmrnt. énono*niqus et sjciai «:.•;. Etats- Unis, Economiste Fi-ançais, 17 octobre 1903, p. 536.
Parallèlement à la crise de crédit évoluait une crise de Bourse d'une grande intensité. Elle sévissait particulièrement sur les actions des sociétés métallurgiques et, parmi ces dernières, spécialement sur celles du trust de l'acier (438).
Ce dernier souffrait, en effet, cruellement du mouillage (watering) de son capital et, après n'avoir pu distribuer que 4 % de dividende sur ses actions ordinaires en 1902, il dressait un procès-verbal de carence dès le quatrième trimestre de 1903 (43g). Les recettes brutes diminuaient de 92.167.441 $ en 1904 par rapport à 1903. Malgré de sérieux efforts tentés pour réduire les frais généraux et le coût d'entreprise (suppression du fonds spécial pour constructions et améliorations atteignant en 1903 10.000.000 $, réduction de 35.641.284 $ des dépenses d'exploitation, de 2.062.456 des frais généraux), les dividendes distribués aux actionnaires tombaient de 12.707.563 en 1903 à zéro en 1904 pour les actions ordinaires, diminuaient de 5.184.496, passant de 30.404.173 en 1903 à 25.219.677 $ en 1904, pour les actions de préférence (44°). Déjà, du reste, dans le dernier trimestre de 1903, les actions ordinaires n'avaient reçu aucun dividende et, dès la fin de 1903, leurs cours s'étaient effondrés à 10 (le pair étant de 100). Elles touchaient leur minimum en mai 1904, c'est-à-dire au moment où l'industrie accusait sa plus forte dépression, et cotaient 8 3/4. Les actions de préférence 7 % fléchissaient à la même époque au-dessous de 50 et les obligations 5 % descendaient à 65.
Non seulement les dividendes baissaient, mais la classe ouvrière, atteinte par le chômage, voyait sa puissance diminuer en face de celle du patron; aussi revenait-on sur bien des concessions consenties dans la période d'essor. On revisait la convention de 1903, qui réglait les salaires dans les mines de houille (^l); les patrons supprimaient la clause en
(438) Volskw Chrunik de la Revue de Conrad, 1904, p. 571-573.
(439) Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., Economiste Français, S avril 1905, p. 479.
(440) Pierre Leroy-Beaulieu, art. cit., Economiste Français, 21 janvier 1905, p. 79.
(441) C'est le retour à cette convention qui provoqua en mai 1906 l'explosion de la grève des mineurs de Pensylvanie.
vertu de laquelle ils s'engagaient à n'employer que des ouvriers syndiqués, et, de fin 1903 à mai 1905, 1.500 établissements avaient à nouveau ouvert leurs portes à des ouvriers non syndiqués. En présence du chômage, l'immigration diminuait passant de 857.046 en 1902-1903, à 812.870 en 1903- 1904 (442).
Les Etats-Unis présentaient donc en 1903-1904 tous les traits d'une crise économique générale bien caractérisée. Mais c'est en vain que nous essayerions de suivre son évolution classique et sa transformation normale en une lente dépression. Dès l'été de 1904, c'est-à-dire à peine un an après l'explosion de la crise, l'économie américaine repartait plus florissante que jamais. La production de fonte en 1905 dépassait tous les chiffres antérieurement enregistrés; non seulement la production de la fonte, mais les émissions industrielles, les recettes des chemins de fer, le commerce extérieur, les prix, la situation des banques, de la Bourse révélaient une prospérité incontestable. A peine les prix avaientils été abaissés en septembre 1904 que la consommation, stimulée par cette baisse des prix, était aussitôt repartie.
Comment expliquer ce phénomène? En décrivant l'essor américain de 1897-1903, nous avons insisté sur deux faits : la politique des sociétés par actions américaines — l'évolution de l'industrie américaine vers le trust — son Organisation en cartels comptant un petit nombre de très grands producteurs.
La rapidité avec laquelle la crise fut surmontée aux Etats- Unis s'explique peut-être par l'abaissement considérable du coût de production américain pendant la période d*essor qui permet à 1 industrie américaine de résister à une baisse de prix, même très forte; cette baisse de prix ranime la demande, l'esprit d'entreprise.
A côté de ces faits essentiels, notons des facteurs secondaires : la guerre russo-japonaise, le bon marché de capitaux en Europe, l'abaissement des salaires américains.
(442) De Kergorlay, L'émigration aux Etats-Unis, Journal des Débats, Supplément, 12 avril 1905.
le phénomène 185
§ 12. — Crise de 1907.
C'étaient pourtant les Etats-Unis qui devaient, en 1907, devenir le foyer de la crise générale et périodique de surproduction.
a) Essor.