II. — Lettre de change. — Crédit
Elle fonde la crise, comme les précédents, sur de simples rapports monétaires et de crédit. « La crise, c'est l'arrêt de la hausse des prix », dira Clément Juglar. Par monnaie, ils entendent non seulement la monnaie métallique, le billet de banque, mais aussi et surtout la lettre de change. La quantité de monnaie ne se mesure pas tant à la quantité de métal précieux produite qu'à la quantité de lettres de change émises. A côté de la mine d'or, le xixe siècle a créé une source d'instruments d'échange et de pouvoirs d'achat infiniment plus riche : le crédit.
Le mécanisme de hausse est plus complexe que ne l'ont supposé les théoriciens du currency principle ou ceux de la mine d'or. Il arrive un moment où la dépression économique, qui succède à l'explosion de toute crise économique, a ramené les prix à un niveau assez bas pour qu'une nouvelle demande se fasse jour; une hausse de prix intervient. Cette hausse, elle-même très naturelle, se transforme bientôt en une hausse de pure spéculation. Le commerçant, l'industriel achètent ou produisent non plus en considération de la demande, mais en raison de leur espoir d'une prolongation ou d'une accentuation de la hausse des prix. Us concluent des marchés à livrer, achètent non seulement avec leur argent, mais avec leur crédit. Dans leur fièvre de profit, ils ont même recours au crédit de complaisance. Les échanges se multiplient en nombre et en valeur, et avec eux, les lettres de change escomptées. Pour discerner une période d'essor, il suffit de connaître le montant des escomptes d'un pays. Et de fait, Juglar et son école prévoient les crises par l'augmentation du portefeuille des banques d'émis-
sion. Ils les expliquent par un progrès rapide de la spéculation, les abus du crédit, et, finalement, par l'effondrement de cette spéculation.
La hausse des prix rencontre une limite au moment où le spéculateur à la hausse cesse de trouver plus optimiste que lui. On a acheté, on ne trouve plus à vendre. Recourir au crédit pour liquider? Mais on a abusé du crédit pendant l'essor. Il faut cependant acquitter les traites venant à échéance. On demande soit des billets, soit de l'or. L'encaisse des grandes banques d'émission diminue. Ces dernières, pour défendre leur encaisse, élèvent le taux de leur escompte. Cette élévation du taux de l'escompte ralentit la demande de crédit. On se décide à réaliser, serait-ce à perte, les marchandises que l'on a en entrepôt, les valeurs mobilières que l'on a en portefeuille. Les prix baissent et la baisse dure jusqu'à ce qu'elle soit suffisante pour permettre un relèvement de la demande, une hausse des prix, en un mot, un processus de hausse de tous points semblable au premier.
Cette doctrine rallie des économistes de toutes les écoles. Juglar, Block, Colson, Macleod, Wagner, Eberstadt, Oldenberg, Steinberg, Bernhard, attribuent aux crises comme cause essentielle : les abus du crédit (ll).
Sans contester le rôle prépondérant joué par le crédit dans nos sociétés contemporaines et sans méconnaître
(11) Juglar, op. cit., p. 27 s., 08 s., 255 s. — Des crises commerciales et monétaires de 1800 à 1857, Journal des Economistes, 1857, t. XIV. p. 35-60 et 255-207. — Art., Crises commerciales clans Nouveau Dict. d'Ec. Pol. de Léon Say et J. Chailley, Paris, Guillaumin, 1891. — Juglar et P. des Essarts, Art. Crises financières et commerciales dans Dict. des Finances de Léon Say, Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1894. Macleod, op. cit., p. 938-954. — Levasseur, La question de l'or. op. cit.. p. 243-250. — Block, Les progrès de la science économique depuis A. Smith, 2 vol., Paris, Guillaumin, 1890, t. II, p. 15 et 16. — Wagner, Grundlegung des politischen Œkonomie, Leipzig, Winter, 3e édit. 1894, t. II, p. 144-148 et article Krisen, dans Handwœterbuch der Volkswitschaftslehre de Rentzch, 2e édit., Leipzig, 1870. — Art. Crises commercial and financial, dans Dict de Palgrave. — Eberstadt, Die gegenwârtige. Krisis, op. cit., p. 15 et s. — Oldenberg, art. cit., p. 66 [850 s.]. — Steinberg, Die Wirtschaftshrisis 1901, ihre Ursachen, Lehren und Folgen. Bonn. F. Cohen, 1902, p. 10 et s. — Bernhard, Krach, Krisis und Arbeiterhlasse, Berlin, librairie du Vorwœrts, p. 40. Colson, Cours d'économie poli, tique, 3 vol., Paris, Gauthier, Villars et Guillaumin, 1903, t. II, p. 723, et édition définitive, livre IV, 1920, p. 492.
qu'un krach puisse résulter des excès de la spéculation, la crise générale de surproduction a une cause plus profonde. Elle est un krach. Mais elle est davantage.
Sans doute, l'essor peut s'accompagner d'abus : il fournit un terrain favorable à la spéculation; mais on trouve des phénomènes analogues à ceux décrits par Juglar et son école en dehors des crises générales de surproduction. Au point de vue théorique, ces auteurs nous ramènent un peu au temps du mercantilisme où, suivant le mot de Boisguilbert, on faisait jouer au valet le rôle du maître.
On trouve des phénomènes analogues à ceux décrits par ces auteurs, et notamment par Juglar, en dehors des crises générales de surproduction. De larges recours au crédit, des marchés à terme nombreux, une augmentation du portefeuille des banques d'émission bientôt suivie d'une crise de change, d'une diminution de l'encaisse, d'une élévation du taux de l'escompte sont autant de signes trompeurs comme signes révélateurs des crises, De fortes importations anormales peuvent provoquer l'apparition de semblables phénomènes indépendamment de toute crise commerciale. C'est ainsi qu'au début de 4847, à la suite de fortes importations de céréales en France et en Angleterre, en 1864 à la suite de l'élévation du prix du coton et de circonstances que nous avons eu déjà l'occasion de décrire, nous constatons en France et en Angleterre tous les symptômes de crises donnés par Juglar, et cependant la crise périodique n'a pas encore éclaté. Il en est de même d'une déclaration de guerre. Entraînant la réalisation par les belligérants de toutes leurs créances sur l'étranger, elle entraîne aussi une crise de change, une sortie de l'or, une élévation du taux de l'escompte; c'est le cas en 1861 en France et en Angleterre. En décembre 1899 la crise de change en Allemagne provenait en partie de la réalisation par l'Angleterre de ses créances sur l'étranger à la suite de l'explosion de la guerre du Transvaal; en 1911, de la réalisation par la France de ses créances sur l'Allemagne (*2).
(12) Les marchés financiers de Paris et de Berlin et la crise franco-allemande de 1911. Revue économique internationale, 1912.
D'autre part, il existe des crises économiques générales indépendamment de toute diminution de l'encaisse, de toute crise du change : en 1866 en France, en 1873 en Allemagne et aux Etats-Unis, en 1882, en France.
La théorie de Juglar, malgré les progrès incontestables qu'elle marque sur les précédentes théories des crises, pêche en outre par une étude insuffisamment compréhensive du phénomène; quelque remarquables que soient les résultats de ses recherches sur le rapport existant entre le mouvement des bilans des grandes banques d'émission et les crises économiques, quelque pénétrante que soit son analyse du mécanisme de la crise de crédit, il n'en est pas moins vrai qu'elle a trop réservé son attention à un côté du phénomène. Sans doute le prix a une influence sur la production, sur la consommation. Mais le prix est-il le résultat pur et simple d'un rapport entre la quantité de monnaie fiduciaire (lettre de change) ou métallique (or et argent) en circulation et la quantité des marchandises produites? Est-ce la lettre de change qui provoque la production, la consommation? ou la lettre de change ne se borne-t-elle pas plutôt à constater ur échange antérieur, ayant ses raisons d'être et son explication dans les lois de la production et de la consommation? Admettre la théorie de Juglar — que nous appellerions volontiers théorie de la lettre de change demande — reviendrait à admettre que la très grande majorité des lettres de change émises dans nos sociétés modernes sont des lettres de change de complaisance et non des letres de change correspondant à des transactions effectives. Si la crise avait son fondement dans une demande artificielle due à une exagération du crédit de complaisance et de la spéculation, la chute serait encore plus brusque, plus profonde, la détresse plus intense qu'elle ne l'est en réalité. La convalescence, par contre, serait plus rapide. Pour nous faire une idée d'une semblable crise, étendons à toutes les branches de la production, à la Bourse des valeurs mobilières, à la Bourse des marchandises, une crise du genre de celle qui a sévi en 1905 en France, sur le marché des sucres. La crise serait plus violente. Mais la tourmente passée, la
crise ne dégénérerait pas en une dépression lente. Et, tout comme le marché du sucre est redevenu normal en quelques mois, le marché mondial le redeviendrait aussi rapidement. Or, il n'en est pas ainsi en fait. La théorie de Juglar, critiquable dans son explication de la période d'essor, reste muette en ce qui concerne celle de la période de dépression.
Aussi, et ce sera notre conclusion, croyons-nous devoir rejeter toutes ces théories, qui attribuent au prix considéré comme phénomène monétaire, une place prépondérante, à la monnaie soit métallique, soit fiduciaire, un rôle trop important dans la formation des prix. Cantonnées dans l'observation d'une partie seulement des phénomènes économiques, elles raisonnent sur des données trop étroites. Leurs partisans ne se sont appliqués à discerner et à décrire le mécanisme de hausse et sa conversion en mécanisme de baisse que pour la circulation. Certains d'entre eux — Juglar surtout — ont apporté dans cette analyse une pénétration remarquable. Mais leur analyse des causes du phénomème reste malgré tout fragmentaire, insuffisante, inférieure surtout à leur description du flux et du reflux inverse du portefeuille et de l'encaisse dans les grandes banques d'émission. Attribuant ces alternatives d'essor et de dépression qui caractérisent nos sociétés modernes à de purs phénomènes monétaires ou de crédit, et négligeant complètement les rapports de la production et de la consommation, ils plaçaient un peu la charrette avant les bœufs. En réalité, l'augmentation du nombre des lettres de change émises, du portefeuille des banques, provient d'échanges plus actifs et plus nombreux et non l'inverse.
SECTION II
THÉORIES EXPLIQUANT LES CRISES PAR DES PHÉNOMÈNES DE PRODUCTION, DE CONSOMMATION, DE RÉPARTITION
Aussi est-ce dans les rapports existant entre la production, la consommation et l'influence sur ces deux dernières
de la répartition, que toute une série d'auteurs ont eherché la cause des crises.
Nous sommes ici en présence d'une mosaïque d'opinions et de théories, au premier abord déconcertante. Dans ce tout cahotique nous réussissons cependant à découvrir certaines lignes directrices.
Une première distinction essentielle nous semble résulter de la façon dont on considère la crise. Y voit-on un phénomène inhérent à l'organisation des sociétés capitalistes, nous sommes en présence d'une théorie que nous appellerons organique ou, comme M. Gide, physiologique. Elle prend pour base l'étude de l'organisme économique moderne. Sinon, nous sommes en présence d'une théorie inorganique ou pathologique. La première, s 'attachant à trouver dans les caractères économiques des sociétés capitalistes la source des crises, procède en général par induction et par expérience. La seconde combine plutôt à la façon du mathématicien les facteurs production, consommation, et essaie de donner une théorie générale des crises pouvant s'appliquer aussi bien à une économie à échange quelconque qu'à une économie capitaliste.
Ce n'est pas du reste seulement ce trait fondamental qui différencie ces deux grandes catégories de théorie des crises, mais aussi l'histoire de leur évolution. Tandis que l'explication inorganique ne s'est guère modifiée au cours du temps, la théorie organique s'est complétée, perfectionnée, à mesure que les faits apportaient aux générations successives d'économistes, une base plus large d'observation D'abord incohérente et simpliste, l'explication organique évolue et se développe. Et comme les organismes supérieurs, en se développant elle se complique. De Lauderdale, Malthus, Sismondi, Ricardo, à nos jours, la théorie des crises s'est précisée et élargie.
§ 1. — Théories inorganiques (i3).
Toutes ces théories, beaucoup plus a priori que basées sur l'expérience, partent d'une même observation : la crise de
(13) J. Garnier, Eléments de l'Economie politique, 2« édit., Paris, Guil-
surproduction résulte d'un déséquilibre entre la production et la consommation. L'explication des crises se ramène à celle de ce déséquilibre et le nom qui convient à ces crises n'est pas celui de crises monétaires et commerciales, mais de crises de débouché (absatzkrisen). Ce ne sont, en effet, ni les rapports monétaires, ni les rapports commerciaux, mais les rapports de la production et de la consommation, qui sont faussés par la crise; et ce qui manque, ce n'est pas la monnaie, mais le débouché (absatz). On prévoit, dès lors, quelle multiplicité de circonstances sont susceptibles d'amener une crise.
Mettons un peu d'ordre par avance dans le chaos de faits que ces auteurs invoquent comme cause des crises et procédons à un travail auquel ils eussent été bien inspirés de se livrer eux-mêmes; leur théorie eût, semble-t-il, gagné en élégance, peut-être en clarté.
La crise étant un déséquilibre entre la production et la consommation, ce déséquilibre peut avoir sa cause soit dans la production, soit dans la consommation, soit dans un phénomène susceptible d'affecter sérieusement l'un des deux précédents. Il faut, en outre, que cette modification des rapports des deux facteurs production-consommation soit brusque; sans cela pas de crise possible. Tout au plus saurait-il être question de dépression.
Ceci posé, cette rupture peut être soit quantitative, soit qualitative : quantitative, elle se traduit par une augmenta-
laumin, 1S48, p. 204 sqq, Roscher Ansichtén der Volkswirt&chaft, t. II, 3e éd., Leipzig und Heidelberg, Winter, 1878, Zur Lehre von den Absatzkrisen, 1849, p. 355-493. Grundlagen der Sationalœkonomie, 19e édit. , Stuttgart, 1885, ch. XL Absatzkrisen, p. 1039-1072. A Clément, Des crises commerciales, Journ. des Economistes, 1858, t. XVII, p. 101-191. Issaïev, Les principales causes des crises économiques, Reçue d'Economie politique, 1893, p. 654-692 et 985-1011. Eugen von Philippovich; Grundriss der politischen OEkonomie, 2 vol., 3e édit., 1899, Freiburg, Leipzig und Tûbingen. Mohr, p. 341-346. Jones, Economie crises, op. cit., ch II, p. 21-39. Rost, Ueber das Wesen und die Ursachen unserer heutigen Wirtschaftskrisis, Jena, Fischer, 1905, p. 2-15. Conrad, Grundriss zum Studium der politischen OEkonomie, 2 vol., t. I, 5e édit., Jena, Fischer, 1905, p. 256 s. Supino, Le Crisi Economiche, Hcepli, Milan, 1907. Dans la 9e édition de ses Principes, t. I, p. 424-426, Philippovich analyse les théories des crises des ouvrages de langue allemande les plus récents : Tugan-Baranowsky, Spiethoff, etc. Et il paraît les suivre.
tion ou par une diminution subite de la production, de la consommation; — qualitative : l'un des deux facteurs, sans diminuer, change de nature : à telle production, telle consommation, se substituent telle autre production, telle autre consommation.
Il va de soi que ces causes peuvent exister à l'état isolé; elles peuvent coexister; et si au lieu d'agir en sens inverse pour se neutraliser, elles agissent dans le même sens pour s'intensifier, la crise n'en est que plus grave.
Ainsi, ces données théoriques nous permettent, dès à présent, de distinguer : a) des crises quantitatives de surproduction, de sous-consommation, de sur-consommation, de sous-production; b) des crises qualitatives de production, de consommation.
Il ne nous reste plus, maintenant, qu'à ranger sous l'une de ces étiquettes; les divers phénomènes, générateurs de crise.
A) Quantitatives : a) Crise par surproduction. — La division du travail, l'ouverture de nouveaux débouchés et la spéculation qui s'ensuit, l'amélioration du machinisme, un état pacifique prolongé sont autant de causes diverses, mais très réelles de surproduction.
Et d'abord, la division du travail : il est naturel, disent les partisans de cette théorie, que plus la division du travail s'accroît, plus il devient difficile de connaître l'étendue du débouché, l'étendue de la production, celle de la consommation. Car, de nos jours, la division du travail n'est plus seulement locale, ni même nationale, mais internationale. On sent, dès lors, combien des producteurs isolés, travaillant pour un débouché qu'ils ne peuvent pas connaître tant il est étendu, seront exposés à développer simultanément et sans le savoir leur production au delà de la demande.
Ce sera surtout vrai, et par là, nous arrivons à une deuxième cause de surproduction, au cas où cette extension de la division du travail coïncidera avec l'ouverture de nouveaux débouchés. Chaque producteur, fiévreux de profiter de la nouvelle aubaine, agrandira ses usines, commandera
de nouvelles machines, étendra sa production. De nouveauxproducteurs entreront en ligne, et tout cela dans la plus parfaite ignorance par chaque producteur : 1° de la production de son voisin; 2° de l'étendue du débouché. Aussi, continuera-t-on à produire jusqu'à ce qu'une baisse énorme des prix des produits annonce et révèle la saturation du marché.
Il en sera de même au cas d'un perfectionnement nouveau du machinisme. Tout le monde voudra bénéficier du profit que cette nouvelle invention permet de réaliser, et on finira par être trop nombreux à exploiter la nouvelle découverte : une crise de surproduction s'ensuivra.
Bien heureux encore si une spéculation effrénée n'aggrave pas l'aveuglement général et ne hâte pas l'arrivée d'une surproduction et d'un effondrement des prix du reste inévitables. Le droit de douane enfin, en créant autour de certains pays une véritable muraille de Chine et en réservant le marché national aux producteurs nationaux, est, lui aussi, capable d'amener un optimisme exagéré, une évaluation fausse de cette augmentation artificielle du débouché et, par suite, une surproduction.
Il n'est même pas jusqu'à une paix prolongée, à une longue période de calme international, qui ne puisse entraîner les sociétés vers un excès de confiance et une surproduction. Et par là, nous touchons à l'un des aspects les plus inquiétants de cette explication des crises. Car, si une longue paix est un facteur de crise, son contraire, la guerre, ne l'est pas moins; et les sociétés modernes se débattraient au milieu de cette angoissante alternative de paix ou de guerre, sans pouvoir éviter une surproduction impliquée aussi bien par la paix que par la guerre!
b) Sous-production. — La guerre entraîne, en effet, une diminution énorme de la production; la main-d'œuvre la plus productive est mobilisée et sacrifiée sur le champ de bataille. Non seulement la main-d'œuvre, mais une foule de forces productives, chevaux, voies ferrées, ponts, etc., sont elles aussi gaspillées ou détruites. Cette diminution de la production a pour conséquence une diminution de la
consommation, et, partant, une surproduction. Mais la cause originelle, c'est la sous-production. On pourrait en dire autant des révolutions, troubles intérieurs, des épidémies. Il en est de même d'une mauvaise récolte : une mauvaise récolte diminue le pouvoir de consommation des populations rurales; les branches de production fournissant à ces populations rurales n'ayant ni le temps, ni les moyens de prévoir cette brusque diminution de la consommation, se trouvent en proie à une crise de débouché, à un excès de production.
Mais comment alors concilier cette cause en apparence capricieuse des crises avec leur caractère cependant indéniable de périodicité. C'est là ce qu'a tenté Jevons avec sa théorie longtemps célèbre, mais discréditée de nos jours, des taches solaires. 11 établit un double rapport : 1° entre les mauvaises récoltes et les excès de chaleur solaire; 2° entre cet excès de chaleur solaire et l'apparition des taches dans le disque solaire. Or, cette apparition des taches solaires serait périodique et environ décennale; l'arrivée des mauvaises récoltes serait, elle aussi, décennale, et, par suite, les crises décennales aussi. On a, depuis Jevons, démontré : 1° que les mauvaises récoltes sont, hélas! plus que décennales; 2° que les apparitions de taches solaires ne sont précisément pas décennales. Et le double rapport, suc lequel reposait le fragile édifice du grand économiste, s'est, en conséquence, écroulé.
Il n'en est pas moins vrai, cependant, que la mauvaise récolte continue à être invoquée comme cause des crises et qu'elle peut parfaitement conserver et conserve sa place dans un système de causes aussi complexe que celui des représentants de l'école inorganique (J4).
c) Sur- consommât ion. — La rupture d'équilibre provient
(14) Un américain, M. Moore. a récemment développé cette idée, le fils de Stanley Jevons aussi. M. Robertson accorde une place importante à cette question; M. Beveridge a publié dans l'Economie Journal d'intéressants articles sur ce sujet. Il nous semble y avoir là un domaine nouveau ouvert à la recherche économique. Mais la crise générale évolue en dehors de cetto influence-là, tout +m la subissant parfois. Il y a alors superposition d'un phénomène à l'autre; rien de plus. La coïncidence n'est pas régulière.
ici de la nécessité où se trouvent parfois les sociétés de satisfaire rapidement un accroissement subit, mais, temporaire, de la demande. Pendant un certain temps on consommera beaucoup et, lorsque cette demande aura été satisfaite, une crise s'ensuivra ; on manquera de débouché. Ceci se passera au cas de la mise en valeur de nouvelles colonies ou de pays neufs; au début, on procédera à des plantations nouvelles, à des constructions de routes, de chemins de fer, de maisons, en un mot, à tout ce travail d'aménagement qu'exige l'exploitation d'un pays encore vierge. Ce premier travail effectué, une crise s'ensuivra; après avoir beaucoup demandé, la colonie non seulement demandera moins, mais offrira.
d) Sons-consommation. — Ce dernier cas peut se ramener au deuxième, à une sous-production; c'est seulement dans le cas d'une sous-production antécédente que l'on pourra parler de sous-consommation dans une étude théorique des variations quantitatives des rapports de la production et de la consommation; on produit d'abord pour consommer ensuite.
B) Qualitatives. — Il n'en serait pas de même dans une étude qualitative, où il s'agit non plus d'une diminution de la production ou de la consommation, mais d'un changement de direction de l'une ou de l'autre. Et c'est ici qu'intervient le facteur répartition. Suivant la classe sociale à laquelle profite l'augmentation du revenu, la consommation prend une direction différente. Il y a donc ici encore des erreurs possibles en direction dans la production ou des changements brusques de direction dans la consommation susceptibles de détraquer l'équilibre entre la production et la consommation.
L'erreur en direction dans la production résultera d'une augmentation du revenu des classes ouvrières, et la production avait cru à une augmentation du revenu des classes riches. Une crise s'ensuivra dans l'industrie de luxe. La crise provenant d'un changement brusque dans la consommation aura des causes beaucoup plus diverses : mode, guerre, arrivée de la paix, épargne du revenu au lieu de sa
consommation directe. La mode est un exemple souvent cité de modifications brusques de la consommation, et ses caprices sont incontestablement la cause de bien des .embarras de l'industrie textile. Nous ne saurions cependant exagérer l'importance de ce facteur; la mode s'impose plutôt du producteur au consommateur qu'en sens inverse. D'autre part, l'industrie qui a le plus à compter avec ces caprices de la mode, l'industrie textile, se trouve précisément douée d'un don d'ubiquité très remarquable et sa production s'adapte assez facilement aux caprices de la consommation. Sans doute, le producteur ou le commerçant de plumes d'autruche peuvent bien assister à un drainage subit de leur clientèle par leur1 concurrent d'astrakan ou de dentelle, mais on ne saurait exagérer ce facteur jusqu'à le ranger parmi les facteurs de crise vraiment dignes de ce nom.
Il n'en est pas de même si nous passons à la guerre; non seulement elle entraîne une diminution de la production, mais elle amène aussi un changement brusque dans la direction de la consommation. Comme le remarque très justement Roscher, la guerre est le signal de la création de nouveaux impôts, d'emprunts de guerre, de l'établissement de contributions et de levées extraordinaires, et ces sommes ne reçoivent évidemment pas l'affectation qu'elles eussent reçue, si elles avaient été consommées par les particuliers. A ce point de vue, la Chicago Tribune du 31 décembre 1898 a publié une étude intéressante sur l'influence économique de la guerre hispano-américaine. La guerre produit incontestablement un déplacement de la consommation : c'est ainsi que l'industrie des médicaments, du fer et de l'acier, des cuirs, des caisses d'emballage, des poudres, des brosses, l'agriculture, le commerce des grains et farines furent stimulés par la guerre; tandis que la cordonnerie, la construction, la brasserie furent influencées en sens inverse (l5).
La guerre de 1914 a permis des observations du même genre, et d'une toute autre envergure, hélas ! Il est superflu d'insister.
(15) Jones, op. cit., p. 32
L'action du changement de direction de la demande sera encore plus nette, s'il s'agit de l'épargne du revenu (au lieu de sa consommation), et de sa transformation en capital circulant, puis de son immobilisation en capital fixe. Il est clair qu'il y a une grande différence entre la consommation du revenu en objets de consommation ou la consommation de l'épargne en moyens de production; au premier cas, ce sont les textiles, les produits agricoles qui sont impressionnés; au second cas, 1 industrie minière et métallurgique.
Ainsi, d'après les théoriciens de 1' « inorganicisme », les crises auraient toutes une origine commune : la rupture de l'équilibre entre la production et la consommation; la solidarité née dans nos sociétés modernes d'une extension toujours plus grande de la division du travail et du développement du crédit, expliquerait leur caractère de généralité. Mais leurs causes resteraient extrêmement variées et multiples, leur prévision partant impossible ou très difficile, leur suppression une espérance vaine. Jusqu'à présent, l'expérience, au reste, ne leur a-t-elle pas donné raison?
Car ces théories ont la prétention de s'appuyer aussi sur l'expérience. Et, si leurs partisans n'admettent le plus souvent aucune périodicité des crises, ils reconnaissent cependant, comme date d'apparition des crises, les années que nous avons nous-même signalées.
Seulement, les crises de 1814 et 1815, par exemple, seraient dues à l'arrivée de la paix à la suite des longues guerres du Premier Empire, celle de 1825-1826 à l'ouverture de nouveaux débouchés et à la spéculation qui s'ensuivit. Une trop longue paix aurait causé la crise de 1839 en Amérique. En Angleterre, la transformation du revenu en capital circulant et du capital circulant en capital fixe (chemin de fer) de 1846 à 1847 aurait, parallèlement à de mauvaises récoltes, causé la crise de 1847; — en France, la crise aurait eu son origine dans la Révolution de février 1848 et dans le déficit des récoltes (lfi). En 1857, ce serait la décou-
(16) Roscher, op. cit., p. 416 s. — Conrad, op. cit., t. I, p. 261. — Issaïev» art. cit., p. 985 s. — Clément, art. cit., p. 184 s.
verte des mines d'or de Californie et d'Australie qui, élevant la demande et les prix pour quelques instants, aurait causé la rupture d'équilibre de 1857- (*7). En 1866, ce seraient encore de mauvaises récoltes, une spéculation désordonnée (l8).
Enfin, avec la crise de 1873, nous nous trouverions en présence de cet accroissement temporaire de la demande qui suit une guerre et précipite ensuite la production dans les plus redoutables embarras. En 1873, le paiement de l'indemnité de guerre, dont on avait eu la maladresse de stipuler la liquidation dans un délai trop bref, venait encore ajouter à la cessation de la guerre (Jo). La crise de 1882 serait une conséquence de la spéculation et de l'exagération du développement de la production à la suite des manœuvres risquées d'un Crédit mobilier d'un nouveau genre : l'Union générale l^20)- Celle de 1893, en Amérique, aurait son origine dans la spéculation et une construction trop rapide de chemins de fer, un peu comme la crise anglaise de 1847. Enfin, plus récemment, en 1900, la récente crise allemande aurait son origine et sa cause dans la modification de la politique douanière allemande, la spéculation des banques et des particuliers (2t), mais quelques branches de la production (industrie minière, métallurgique) seules auraient été touchées. L'Allemagne aurait même échappé à toute crise vraiment digne de ce nom.
Au point de vue théorique, nous ne contesterons pas que ces doctrines ne vaillent, par une certaine logique et, en fait, nous reconnaîtrons que leur documentation, pour fragmentaire et insuffisante qu'elle soit, ne manque pas parfois d'une certaine exactitude, leurs conclusions d'une certaine vérité. Mais, si nous faisons ces concessions, nous leur adressons de nombreuses critiques. Car si elles sont expérimen-
(17) Roscher, op. cit., p. 415. — Conrad, op. cit., t. I, p. 261. — Clément, 4odem.
(18) Conrad, op. cit., t. I, p. 261.
(19) Conrad, op. cit., t. I, p. 262 et 263. — Rost, op. cit., p. 13.
(20) Conrad, op. cit., t. I, p. 263.
(21) Rost, op. cit., p. 33-i8.
taies, elles ne le sont pas assez, et, si elles sont théoriques elles le sont trop. Les partisans de ces théories procèdent le plus souvent à une classification des crises, d'après leurs causes, avant d'arriver à l'examen historique des crises et d'avoir déterminé ces causes. D'autre part, malgré la multiplicité des causes énumérées, il est des crises qu'elles n'expliquent pas.
Que la division du travail, le développement du machinisme, l'ouverture de nouveaux débouchés produisent les effets indiqués par l'école inorganique, cela n'est point douteux. Et s'il s'agissait ici de faire une théorie générale et a priori de l'équilibre économique, peut-être pourrions-nous suivre Roscher, Clément, Jones, Conrad, Philippovich et leurs disciples. Mais il s'agit d'expliquer les alternatives d'essor et de dépression. Le phénomène envisagé n'est pas un phénomène hypothétique a priori, un déséquilibre brusque entre la consommation et la production, mais un phénomène à posteriori constaté par l'expérience, vérifié par l'histoire. Ces auteurs n'ont pas suffisamment serré le phénomène économique à expliquer. Et nous verrons bientôt, en étudiant les théories collectivistes des crises, comment il faut se garder d'expliquer les crises générales de" surproduction par une théorie générale de la surproduction. Il y a des surproductions brusques, mais il y en a de lentes. Peut-on donner des deux la même explication!' Le point de départ de ces doctrines nous paraît donc fautif. Les déductions logiques qui en découlent le sont également. Elles pourraient, en outre, aussi bien s'appliquer à une économie à échange quelconque qu'à des économies capitalistes. Or, nous espérons avoir démontré que la crise générale de surproduction est un phénomène dont l'apparition est contemporaine du capitalisme et sa théorie doit trouver sa base dans les traits dominants de ce dernier mode de production. On ne doit pas raisonner in abstracto sur les causes d'augmentation ou de diminution de la consommation ou de la production, et essayer d'expliquer les faits par ces raisonnements, mais bien s'attacher à tirer l'explication des phénomènes de l'étude des faits. Faute d'une étude historique
suffisante des crises générales, ces auteurs en arrivent à une mosaïque bigarrée de causes.
La partie expérimentale est la partie faible de ces doctrines. Il faudrait démontrer, une simultanéité constante de l'apparition des guerres, de l'ouverture de nouveaux débouchés, de mauvaises récoltes, etc., et des crises de surproduction. Et on ne le démontre pas. D'un rapport accidentel on a conclu le plus souvent à un rapport permanent Les mauvaises récoltes de 1889, la guerre russo-japonaise,, n'ont amené aucune crise. La crise allemande de 1900 n'a été provoquée par aucune mauvaise récolte, aucune guerre, aucune ouverture de débouché nouveau. On nous dira peutêtre qu'elle est le résultat de la spéculation. Mais nous retombons alors dans l'hypothèse des théoriciens qui voient dans les crises une conséquence des abus de la spéculation et du crédit, et nous nous sommes déjà expliqué sur ce point. D'autre part, il y a une foule de cas où la spéculation intervient : en 1905, sur les sucres (krach Jaluzot, Crosnier); en 1905, en 1909, en Amérique (spéculation sur les blés); et cependant nous ne constatons pas de crise de surproduction. En réalité pour que la spéculation puisse amener ou avoir l'apparence d'amener une crise générale de surproduction, il faut de toute nécessité que cette spéculation intervienne dans certaines circonstances données; ce sont ces circonstances qui seules expliquent la crise.
En un mot, et pour conclure, théoriquement ces raisonnements auraient une certaine valeur, s'il s'agissait de donner une vue d'ensemble des conditions possibles de déséquilibre des sociétés à échange. Mais ils sont incapables de rendre compte d'un phénomène aux contours arrêtés tel que la crise générale de surproduction. On expose, en effet, sur le même plan toute une série de causes : guerres, révolutions, paix, tout à fait étrangères à la matière dont nous traitons ici. Il y a des crises qui surviennent en dehors de ces dernières causes. Ces causes apparaissent au cours de l'histoire sans provoquer une crise de surproduction. Enfin et surtout, au point de vue expérimental, ces théories partent d'une définition insuffisamment précise du phénomène
et elles ont le tort d'omettre son caractère de phénomène concomitant de l'avènement du capitalisme. Ainsi dévoyées, elles arrivent à donner aux crises des causes telles que les mauvaises récoltes, susceptibles d'expliquer aussi bien les crises du temps des Ptolémées que de nos jours.
§ 2. — Théories organiques.
Les théoriciens, qui voient dans la crise un phénomène spécifique des économies capitalistes, ne se laissent pas aller au même vague de leurs idées. Quelque imparfaites que soient leurs conceptions, c'est toujours dans quelque trait caractéristique des économies modernes qu'ils cherchent la cause des crises.
Les uns s'attachent à l'idée d'anarchie dans la production et de fièvre de la production dans une société dont le but économique réside dans le profit, les autres à l'extension de l'emploi de l'épargne dans l'œuvre de la production et à la production du machinisme, les autres à l'influence de la répartition et du salariat sur l'équilibre économique et la consommation; les autres enfin, à la longueur du procès de production capitaliste. Entrant un peu dans le détail de ces idées et de ces théories, nous essaierons d'en retracer le développement historique; cette étude constitue l'un des meilleurs exemples de l1 évolution de la science économique vers des résultats sans cesse plus satisfaisants. Dès le début du xixe siècle, en effet, nous trouvons déjà posés certains grands principes que le xixe siècle tout entier se bornera à reprendre pour en tirer toutes les conséquences. De Ricardo à Marx, l'idée de la loi tendancielle de la baisse du profit, — de Malthus à Tugan-Baranowsky, Pohle, Spiethoff, celle de sous-consommation capitaliste, — de Sismondi à Rodbertus,. celle de sous-consommation ouvrière subissent des transformations assurément très remarquables; mais le point de départ reste le même. Ce sont ces transformations, cette évolution des idées que nous allons essayer de retracer rapidement pour aboutir enfin à
l'exposé de la théorie qui nous paraît la plus conforme à l'expérience.
]. — Loi tendancielle le la baisse du profit chez Ricardo et chez H. George.
L'idée de la rente domine la théorie de Ricardo en matière de crise (2?). La rente, voilà pour Ricardo la cause des crises de surproduction. Le jeu normal de la loi de la rente anéantit le profit et, avec le profit, le progrès économique. Comme toujours, Ricardo se place dans l'hypothèse d'une société en voie de développement croissant. Dans cette société, la rente du sol progresse et la production se heurte à une contradiction : à mesure que la société se développe, le prix des subsistances nécessaires à l'entretien de l'ouvrier augmente; la rente s'accroît. Donc, le salaire mesuré par le minimum indispensable à la subsistance du travailleur augmente et, si le salaire augmente, le profit diminue. Ainsi une économie considérée à l'état dynamique se heurte dans son développement au dilemne suivant : ou continuer à produire et voir diminuer progressivement le profit, — ou ralentir la production et... le voir diminuer encore. Sans doute des perfectionnements techniques, la découverte et l'exploitation de nouvelles terres, en faussant le jeu normal de la loi de la rente, sont susceptibles de fausser aussi celui de la loi de la baisse du profit. Mais, comme toujours, Ricardo raisonne dans l'abstrait, et, après s'être placé dans l'abstrait, ne manque pas de faire au hasard et aux circonstances la place qu'ils ont dans la réalité. Par suite de caprices de l'histoire, que nous n'avons pas à retracer ici, ces circonstances ont pris de nos jours une importance telle que le jeu de la loi de la rente s'en est trouvé paralysé. Cependant le xixe siècle n'a cessé d'enregistrer des crises périodiques de surproduction. L'application de la loi de la rente à la théorie des crises était donc inexacte.
Comment, dès lors, H. George *a-t-il pu tenter de baser
(22)' Ricardo, Œuvres complètes, trad. fr., Paris, Guillaumin, 1847. Principes d'Economie politique, p. 92 s.
une explication des crises sur le jeu de cette loi et reprendre, en les modifiant, il est vrai, les idées de Ricardo? (2;i).
H. George, au lieu de s'attacher à l'idée de rente foncière agricole, s'est attaché surtout à ce que nous appellerions volontiers l'idée de rente foncière urbaine ou encore de rente foncière minière. Utilisant les analyses plus pénétrantes de l'économie politique moderne, il a opposé non pas tellement le salarié à l'entrepreneur, que le salarié et l'entrepreneur au propriétaire foncier. Et il a montré comment le jeu naturel de la loi de la rente arrivait à enrichir le dernier au détriment des deux autres. A mesure que la population d'un pays se développe, qu'une grande industrie se crée, la loi de la rente entre en jeu. Avec la concentra^ tion des populations .dans les grandes villes, la rente des terrains urbains augmente. Par ailleurs, à mesure de son développement, l'industrie doit s'attaquer à des mines de moins en moins riches : ici encore joue la rente. Sur cette génération spontanée de richesse qu'est la rente, a bientôt fait de se greffer une spéculation malsaine qui enfle la rente à tel point que capitalistes et ouvriers sont mis dans l'impossibilité de donner les premiers à leurs capitaux, les deuxièmes à leurs bras, une activité rémunératrice. On ne construit plus de maisons; on se ruinerait à cette opération incapable de donner le moindre profit. On ne creuse plus de nouveaux puits dans les mines pour la même raison. Un arrêt général de la production survient. La spéculation expie, et très durement, ses fautes antérieures. Les valeurs fictives nées d'achats et de reventes successifs, dans l'espoir d'une croissance indéfinie de la rente, sont brusquement anéanties. Les prix baissent, jusqu'à ce qu'un nouveau développement de la population des villes, de l'industrie, permette au mécanisme de hausse de repartir.
Comme celle de Ricardo, cette théorie ne manque pas d'une certaine élégance. Malheureusement elle est contredite par les faits (24). Si la crise résultait d'une diminution
(23) H. George, Progrès et pauvreté (Enquête sur la cause des crises industrielles), trad. fr. Le Monnier, Paris, Guillaumin, 1887, p. 231-268.
(24) Les objections que nous allons adresser à George s'appliqueraient aussi bien à Ricardo.
de la part des ouvriers et des capitalistes dans la production sociale par suite du jeu de la loi de la rente, la période de hausse serait caractérisée par une baisse progressive du profit et des salaires. Viendrait un moment où cette baisse serait telle que la production deviendrait impossible. Or, il n'en est rien, et la part, non seulement nominale, mais réelle du capitaliste ou de l'ouvrier dans la richesse sociale ne cesse d'augmenter. En outre, si en théorie la loi de la rente est susceptible d'influencer l'industrie du bâtiment et la construction, si la spéculation sur les terrains en accentuant la hausse de leurs prix paralyse l'esprit d'entreprise, l'arrêt de l'industrie minière et métallurgique en cas de crise ne saurait s'expliquer par le jeu de la loi de la rente. Sans doute, l'accroissement de là production nécessite la mise en exploitation de mines de moins en moins riches. Mais cette évolution est lente et longue. Et ici encore la découverte, soit de procédés techniques nouveaux, soit de mines nouvelles plus riches que les anciennes, vient enrayer le jeu de la loi de la rente. Pour ne citer qu'un exemple, la découverte de l'acier Thomas en 1879, en permettant d'utiliser les minerais phosphoreux bon marché, a réduit les prix de revient de l'acier. La découverte des gisements de minerai de fer du Mesaba en 1890, aux Etats-Unis, a fortifié l'action du premier facteur. Et l'essai d'extension de la loi de la rente à l'industrie, pour originale qu'elle soit, n'en est pas moins aussi inexacte que l'application mathématique et immédiate de la loi de la rente à l'agriculture. Nous rejetterons donc la théorie d'H. George. Toutefois, nous ne la rejetterons pas en bloc et nous reconnaîtrons la sagacité de son analyse de l'influence de la rente urbaine sur l'industrie du bâtiment. Analyse trop étroite sans doute; à côté de la rente, le salaire, le prix des matériaux, l'intérêt entrent en ligne de compte dans les calculs de l'entrepreneur du bâtiment. Mais la spéculation sur les terrains joue un rôle que nous ne saurions nous dissimuler et que II. George a eu l'honneur de mettre en lumière. C'est là sa contribution à une théorie plus compréhensive des crises économiques.
II. — SOUS-CONSOMMATION CAPITALISTE. — SoUS-CONSOMMATION OUVRIERE.
Chez Ricardo et chez George, l'impossibilité de réaliser un profit provenait de l'élévation graduelle du coût d'entreprise; la crise avait son fondement dans les lois de la production. Avec les théories que nous abordons, la crise trouve son fondement dans les phénomènes de consommation et de répartition.
Partant de la critique de la célèbre loi des débouchés de J.-B. Say, d'après laquelle toute production serait consommation et toute consommation production, on fait remarquer que toute production n'est pas toujours et nécessairement consommation, car 1° une production peut être épargne au lieu d'être consommation; 2° une production n'est en même temps consommation, que si les producteurs ont le pouvoir de consommer ou éprouvent le besoin de consommer une quantité de richesse égale à leur production. Or cette double condition est loin d'être toujours remplie. C'est même de l'absence de l'une ou de l'autre de ces conditions que naissent les crises économiques de surproduction. Au premier cas, la surproduction résultera d'un excès d'épargne; tel producteur aura vendu, il n'achètera pas. Au deuxième cas, le pouvoir de consommer appartiendra à celui qui n'en éprouvera pas le besoin, et celui qui en éprouvera le besoin n'en aura pas le pouvoir. Nous dénommerons la première de ces théories : théorie de la sous-consommation capitaliste : le capitaliste épargne trop; la deuxième : théorie de la sous-consommation capitaliste et de la sous-comsommation ouvrière : le capitaliste aurait le pouvoir de consommer, mais n'en aurait pas le besoin, l'ouvrier qui aurait besoin de consommer n'en aurait pas le pouvoir (25).
a) Sous-consommation capitaliste. — Malthus (a6), ou pour
(25) C'est cette dernière théorie qu'on désigne généralement sous le nom de sous-consommation ouvrière. En réalité, la sous-consommation est capitaliste et ouvrière.
(26) Malthus, Principes d'Economie politique, trad. fr. 2e édit., Taris, Guillaumin, 1866, p. 278-293 et p. 355-369.
être plus exact, Lauderdale (27) suivi par Malthus, trouvent le point de départ de leur théorie dans la critique d'une idée chère à A. Smith, d'après laquelle il serait économiquement indifférent qu'un individu consomme son revenu ou l'épargne. Car, dans les deux cas, ce revenu est consommé. Seule la personne du consommateur et la nature de sa consommation varient. Mais le quantum de la consommation reste le même. Au premier cas, l'individu satisfait directement ses besoins; au second cas, il emploie son argent à faire travailler des ouvriers, qui, eux, satisfont leurs besoins. Au total, la consommation reste quantitativement la même.
C'est ce dernier point qui est contesté par Malthus. Car si l'épargne est susceptible d'être employée comme le suppose A. Smith, il n'y a à cela aucune nécessité et une surproduction peut parfaitement résulter d'un excès d'épargne. Voici comment. Après nous avoir parlé d'une société équilibrée sur la base d'échanges normaux entre fermiers et manufacturiers, Malthus ajoute : « Pendant que les fermiers seraient disposés à consommer les objets de luxe produits par les manufacturiers, et ces derniers à consommer ceux du fermier, tout marcherait bien; mais si l'une des parties ou toutes les deux s'avisaient d'épargner afin d'améliorer leur condition, l'état de choses deviendrait très différent. Le fermier, au lieu de se donner des rubans, de la dentelle et du velours, se contenterait de vêtements plus simples; mais, par cette économie, il ôterait au manufacturier les moyens de lui acheter autant de produits que par le passé; il n'y aurait évidemment point de débouchés pour les résultats de tant de travail employé à la terre... » Puis, faisant la même hypothèse de parcimonie dans le camp des manufacturiers : « Il y aurait donc évidemment, dit-il, un manque général de demandes soit de production, soit de produits, soit d'ouvriers; et de même qu'il est certain qu'un penchant convenable pour consommer peut maintenir une
(27) Lauderdale, Recherches sur la nature et l'origine de la richesse publique, trad. fr., Lagentie de Lavaïsse, Paris, Dentu, 1808, p. 154-20C.
proportion convenable entre l'offre et la demande... il paraît tout aussi certain que la passion d'accumuler doit inévitablement donner naissance à une quantité de denrées supérieure à celle que l'organisation et les habitudes de la société peuvent permettre de consommer (2§) ».
Aussi, pour Malthus, l'excès d'épargne est susceptible d'entraîner une surproduction. L'équilibre production, consommation, gratuitement supposé par X. Smith, risque d'être détruit par une épargne exagérée; ces ruptures d'équilibre, ce sont les crises de surproduction.
Mais comment expliquer cet excès d'épargne et cette insuffisance de la consommation? Sont-ils le fruit d'un simple caprice du consommateur P Ou, au contraire, ont-ils leurs fondements profonds dans l'organisation de nos sociétés modernes P Malthus se réfère ici à la loi tendancielle de la baisse du profit de Ricardo. Du jour où le profit est assez bas pour que le capitaliste n'ait plus intérêt à faire valoir ses capitaux dans la production, l'économie d'une partie des revenus devient une source de surproduction. Et cette surproduction peut très bien être générale.
b) Sous-consommation capitaliste ouvrière. — C'est aussi ce dernier problème qui a justement préoccupé les théoriciens de la sous-consommation capitaliste ouvrière. Eux aussi, ils admettent qu'on épargne trop, qu'on produit trop, qu'on ne consomme pas assez. Mais ils expliquent différemment pourquoi on épargne trop, pourquoi on produit trop, pourquoi on ne consomme pas assez. C'est là un résultat de l 'organisation vicieuse de la répartition des richesses dans nos sociétés modernes et non plus de la loi du rendement non proportionnel.
Nous rencontrons déjà dans Sismondi les trois idées fondamentales de cette théorie : la loi d'airain — l'excès
(28) Malthus, op. cit., p. 287 et suiv. Une idée analogue sert de base à la théorie des crises d'un économiste contemporain, M. von Manteuffel. M. Von Manteuffel voit la cause des crises dans l'impossibilité de calculer la part du revenu affecté à l'épargne. « Le producteur ne peut pas toujours prévoir quel sera le montant de l'épargne nationale et de faibles variations peuvent fausser ses calculs... » Von Manteuffel, Das Sparen, sein Wesen 'und seine volhswirtschaftliche ]\'irUung, Iena. Fischer, 1900, p. 108.
d'épargne — la surproduction conséquente. Comme pour Malthus, la crise a sa cause dans un excès d'épargne, et, d'après Sismondi, « les nations peuvent se ruiner également en dépensant trop et en dépensant trop peu. Une nation dépense trop toutes les fois qu'elle excède son revenu. Car elle ne peut le faire qu'en entamant ses
capitaux et en diminuant ainsi sa production à venir
Elle dépense trop peu toutes les fois que, n'ayant pas de commerce étranger, elle ne consomme pas sa production, ou qu'en ayant un, elle ne consomme pas l'excédent de sa production sur son exportation (2<j) ». et c'est ce qui arrivera quand « une économie formera plus de capitaux que les besoins de l'industrie n'en peuvent employer (3o) ». Jusqu'à présent, nous croirions lire du Malthus. Il n'en est plus de même, quand Sismondi passe à l'examen de la formation d'un excès d'épargne dans les économies capitalistes. Ici, ce n'est plus le hasard ou la fantaisie qui déterminent l'apparition d'une sous-consommation, bientôt convertie en une surproduction et une crise; ce sont les lois mêmes du fonctionnement de ces économies. Après avoir dégagé deux de leurs traits essentiels : la production par la machine — le salariat, — il montre comment de cette double particularité résultent nécessairement les crises.
lia production par la machine a pour effet d'accroître beaucoup le stock des richesses consommables. Le salariat et la loi d'airain ont pour effet de réduire sans cesse les pouvoirs de consommer et la consommation des classes ouvrières. La répartition des richesses dans nos sociétés modernes a pour conséquence : l'excès des pouvoirs de consommer sur les besoins chez les uns, les capitalistes; l'excès des besoins sur les pouvoirs de consommer chez les autres, les ouvriers. De cette double absurdité résulte une double sousconsommation : sous-consommation du capitaliste, qui regorge de richesses et n'a pas la capacité physique de consom-
(29) Sismondi, Nouveaux principes d'Economie politique, 2 vol., Paris, Delaunay, 1819, t. I, p. 122. Cf. Aftalion,~rQEuiTe économique de Simonde de Sismondi, Paris (thèse), Pedone, 1899, p. 90 s.
(30) Sismondi, Nouveaux principes, op. cit., t. I, p. 381.
ir.er tous ses revenus; sous-consommation de l'ouvrier, qui aurait la capacité physique de consommer, mais qui n'en a pas les moyens (3l) • Ce n'est pas du reste seulement de cette double sous-consommation que résulte la crise de surproduction dans nos société actuelles, elle résulte encore de l'emploi donné par le capitaliste à cette part de son revenu qu'il est dans l'impossibilité matérielle de consommer. Cette part de son revenu, il l'épargnera. Toujours insatiable, il s'efforcera de l'utiliser dans la production pour grossir encore ses revenus déjà excessifs (3a); et la conversion dé cette épargne en machines, habitations, moyens de production de toutes sortes aura pour effet d'accroître encore la production des objets de consommation, l'excès des richesses sur la consommation, en un mot. la surproduction. Sous-
(31) Sismondi, Etudes sur l'Economie politique, 2 vol., Bruxelles, Sociététypographique belge, 1837, t. I, p. 79 et 80.
Ce n'est, du reste, pas seulement de sous-consommation d'ouvriers industriels qu'il s'agit dans l'esprit de Sismondi, mais aussi de la sous-consommation des travailleurs agricoles; car, si la concentration de la propriété s'opère rapidement dans l'industrie, elle ne va pas moins vite dans l'agriculture, et, dans des pages vraiment saisissantes de clarté, il nous montre pourquoi et comment le petit fermier et le petit propriétaire cèdent toujours la place au gros fermier et au gros propriétaire en Angleterre. Il voit là une nouvelle cause de sous-consommation,. Nous n'aurions pas insisté sur cette partie de la théorie de Sismondi, si les auteurs postérieurs n'en avaient pas trop négligé l'étude. De la sorte, un auteur contemporain, M. Karmin, partisan de la théorie de la sous-consommation ouvrière, a pu croire innover en montrant la concentration de la propriété dans l'agriculture et la sousconsommation ouvrière qui en résulte: L'application de la théorie de la concentration de la production dont on déduit plus ou moins à juste titre celle de la concentration de la propriété, avait été déjà faite par Sismondi; et, ce dernier n'a pas manqué d'appliquer la théorie de la sous-consommation aux classes agricoles. Cf. Karmin, Zur Lehre ron Wirtsehafskrisen, Heidelberg, 1905, p. 45-47. 11 va de soi que cette théorie, valable pour l'Angleterre au moment où Sismondi écrit, valable pour la Prusse en 1905, époque où M. Karmin a fait paraître son livre, n'est pas applicable à la France, où la propriété est restée très morcelée. C'est là, du reste, une restriction que Sismondi n'a pas manqué de faire, tout en expliquant cette particularité française par notre législation sur l'héritage. Cf. Sismondi, Souveaux principes, op. cit., t. I, p. 225-235.
(32) Brentano fait très justement remarquer que très souvent c'est l'ouverture de nouveaux débouchés qui provoque cette production fiévreuse, et non l'incapacité de la part du capitaliste de consommer ses revenus. Brentano, Ueber die Vrsachen der heutingen sozialen Xoth, Leipzig, Duncker et Humblot, 1889, p. 1-18.
consommation d'une part, augmentation rapide et progressive de la production, telle serait la clef de l'explication des crises de .surproduction dans les économies capitalistes.
Cette théorie, déjà exposée sous cette forme par Sisniondi dans ses Nouveaux Principes, se retrouve chez Proudhon, Louis Blanc, Rodbertus, Marx, Diïrhing, Herkner, Hertzka, Brentano, Malles, May, Karmin, Bouniatian; elle a fait des "disciples et séduit les esprits dans tous les temps et chez tous les peuples; l'on ne saurait en faire un meilleur éloge en des siècles où les idées passent encore plus vite que les hommes (33).
Toutefois, il serait étonnant que d'aussi bons esprits se soient bornés à suivre le maître, sans apporter à ses idées quelques modifications originales. De fait, Rodbertus et plus récemment M. May, ont fait subir à cette théorie quelques perfectionnements vraiment remarquables et trop souvent oubliés par leurs adversaires. Ajoutant à sa rigueur logique une apparence de vérification expérimentale, ils ne laissent pas que de la rendre encore plus séduisante. On objectait à Sisniondi, Proudhon, Kirchmann et aux premiers représentants de la théorie de la sous-consommation ouvrière que la crise de surproduction était précédée d'une
(33) Louis Blanc, l'Orgayiisation du travail, 9e édit., Paris, Nouveau-Monde, 1850, p. 58 s. — Proud'hon, Œuvres complètes, Paris, Marpon et Flammarion, nouvelle édit. sans date, t. I. Qu'est-ce que la propriété, p. 149-153, 155-168. — Rodbertus, Le capital, trad. Châtelain, Paris, Giard et Brière. 1904. — Marx, Le capital, trad. fr., Giard et Brière, 1901, t. III, I, p. 225 et 226. — Das Kapital, t. III, I, lre édit., Hamburg, 1894, p. 225 et 226. — Dùhring, Cursus der National-und Socialœkonomie, Berlin, Grieben, 1873, liv. IV, ch. 1, Normalitaet und Krisen, p. 223-244. — Hertzka, Die Gesetze der sozialen Entwickelung, Leipzig, Duncker und Humblot, 1886, p. 94-105. — Wittelshœfer, Untersuchung ûber das Kapital, seine Natur und Funhtion, Tùbingen, Laupp, 1890, p. 228 s. — Herkner, Die soziale Reform als Gebot des vcirtschaftlichen Fortschritts, Leipzig, Duncker und Humblot, 1891, p. 65-74 et art. Krisen dans Dictionnaire de Conrad, 2e édit. Jena, Fischer, t. V, p. 414-422. — Brentano, Die Arbeiter und die Produktionskrisen. Revue de Schmoller, 1878, p. 108-176 [564-632]. — Vialles, La consommation et les crises économiques (Thèse), 1902. — May, Das Grundgesetz der Wirtsehaftkrisen und ihre Vorbeugsynittel im Zeitalter des Monopols, Berlin, Dûmmler, 1902. Bouniatian, Les Crises Economiques (trad. Bernard), Paris, 1922; notamment p. 225 et suiv., p. 360 et suiv.
augmentation du taux des salaires (34) et partant qu'on comprenait mal une surproduction par insuffisance de la consommation des ouvriers au moment où les statistiques des salaires permettaient de présumer au contraire un accroissement de cette consommation. Rodbertus répond d'une façon décisive à cette dernière objection dans ses lettres à Kirchmann (35).
Pour lui ce n'est pas le taux du salaire qu'il faut considérer, mais la, part du salaire dans le produit social total. Si une période d^essor est une période de hausse des salaires, elle est aussi une période d'augmentation de la production. La question n'est donc pas de savoir si le salaire hausse, mais s'il hausse assez pour acquérir l'augmentation de la production supplémentaire. Et Rodbertus de répondre non, parce qu'il existe dans notre société une antinomie dans la répartition des richesses, et que cette antinomie se traduit par une augmentation rapide de la part des capitalistes, une ascension lente du revenu des ouvriers. Il y a surproduction, non pas parce que les salaires ne haussent pas, mais parce qu'ils ne haussent pas assez. Et notre société effectue sa marche ascensionnelle vers une plus grande production sous l'égide de cette loi inéluctable : l'égoïsme du capitaliste, la participation insuffisante de l'ouvrier à cet accroissement de la production. Deux économistes contemporains, M. May et M. Bouniatian, sont venus encore fortifier ce point de vue de Rodbertus, en montrant comment les prix haussent plus rapidement que les salaires. De cette hausse des prix ils concluent à une sous-consommation ouvrière. Le salaire nominal augmenterait; mais la hausse des prix neutraliserait cette élévation de salaires; le salaire réel diminuerait. Aussi, cette hausse des prix, qui explique une augmentation temporaire du taux des profits, finit-elle par se heurter à une crise de sous-consommation et par suite de surproduction.
Ainsi amendée et perfectionnée, la théorie de la sous-
(34) Cette objection se rencontre notamment chez Marx tantôt partis in, tantôt adversaire de la théorie de la sous-consommation.
(33) Rodbertus, op. cit., p. 58-59. 170-173, 283, 280-286, 292-293.
consommation est évidemment très fortement assise et sa critique plus délicate.
Nous attaquant à son fondement, nous montrerons qu'un équilibre entre la production et la consommation est possible, même dans une économie, où il existe une plus-value ou un profit, et où une partie du revenu est consommée, 1 autre épargnée. « Que l'on envisage les choses comme l'on voudra, écrit M. Tugan-Baranowsky, que l'on suppose non seulement la substitution des machines à l'ouvrier, et la baisse des salaires et des revenus des petits producteurs autonomes, l'impossibilité de la formation d'un surproduit dans une économie où il existe une répartition proportionnelle (des forces productives) reste toujours fondamentale. La misère des masses populaires ne peut exercer une influence défavorable sur l'écoulement des produits que lorsqu'elle met obstacle à la répartition proportionnelle de la production sociale (56). » Et M. Bourguin s'explique plus clairement dans le même sens quand il nous dit : « Si à un instant de raison la surproduction générale par insuffisance de la consommation n'est pas théoriquement impliquée par la constitution du régime économique, elle ne l'est pas davantage dans les instants qui suivent. Peu importe l'accroissement de production qui résulte de l'épargne reproductive réalisée dans la période antérieure; peu importe même l'état stationnaire de la population; les conditions d'équilibre entre la production et Ta consommation sont toujours les mêmes; le produit social tout entier, comprenant à la fois une plus grande quantité d'objets pour la consommation personnelle et une plus grande masse de moyens de production pour l'épargne reproductive, peut toujours trouver son placement par voie d'échanges réciproques. Il est possible que les producteurs ne sachent pas se conformer à ces différentes destinations du revenu social... Mais s'ils observent exactement les proportions entre les objets de consommation réclamés pour les consommateurs et les
(3G) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 194.
moyens de production réclamés par l'épargne, ils évitent même les crises de surproduction partielle. » (2t).
Ainsi, l'équilibre consommation-production est réalisable, alors même que la consommation des classes pauvres diminue; il suffit que les classes riches consomment davantage ou bien emploient une quantité plus forte de leur épargne en achats de moyens de production. Sans doute la production pourra commettre des erreurs en grandeur ou en direction; elle le pourra même d'autant plus facilement que la division du travail, la complexité des rapports économiques rendent cet équilibre plus difficile à réaliser. Mais, théoriquement, l'organisation des sociétés capitalistes n'implique nullement la nécessité des crises de surproduction. Assurément, et en théorie pure c'est là une critique décisive de la théorie de la sous-consommation. Toutefois la théorie de la sous-consommation prétend qu'à certains moments l'emploi de l'épargne dans l'œuvre de production devient impossible sans amener une surproduction correspondante. C'est là qu'apparaît l'importance de l'idée que nous mettions en lumière au début de l'exposé de la théorie de la sous-consommation: pour Sismondi et son école, il n'y a pas seulement sous-consommation ouvrière, mais sousconsommation capitaliste. Les ouvriers manquent de pouvoir d'achat, les capitalistes de besoins et de capacité physique de consommer. Si l'on emploie une parcelle quelconque d'épargne à l'œuvre de la production, une surproduction s'ensuit nécessairement. Notre première critique n'est donc pas absolument décisive, ou elle ne le sera que si nous démontrons que cette saturation des classes possédantes est une pure hypothèse, non seulement indémontrable, mais fausse. Or, c'est un axiome économique incontesté que les besoins sont illimités en nombre, s'ils sont limités en capacité. Les besoins de luxe surtout sont susceptibles d'une extension indéfinie. Comment, dès lors, prétendre que la classe capitaliste se trouve dans l'impossibilité matérielle
(37) Bourguin, Les systèmes socialistes et l'évolution économique, Paris, Colin, 1904, p. 320.
de consommer ses revenus? En réalité, si le capitaliste épargne de nos jours une partie de ses revenus au lieu de les employer à l'achat d'objets de consommation directe, c'est que cette épargne lui rapporte une plus-value, un profit. Et avec cette possibilité de profit, trop manifeste pour qu'une contestation soit possible, nous touchons à la critique la plus grave que nous puissions adresser aux partisans de la théorie de la sous-consommation ouvrière. Car la contradiction sur laquelle ils fondent la nécessité de la surproduction dans les économies capitalistes n'implique pas seulement des surproductions périodiques et temporaires, mais en réalité une surproduction chronique. On se demande, dès lors comment une société en proie à une surproduction chronique, à un excès permanent de la production sur la consommation donne encore un profit aux détenteurs du capital (3S).
III. — Théorie de la. loi tendancielle de la baisse du profit de Marx.
Marx, alternativement partisan et adversaire de la théorie de la sous-consommation telle que nous venons de l'exposer, répond consciemment ou non à cette dernière objection, quand il associe sa loi tendancielle de la baisse du profit à la sous-consommation dans son explication des crises. La crise preivd ici une physionomie originale : elle apparaît comme un antidote à une baisse continue du profit. Et la baisse continue du profit, se heurtant à des antidotes, il n'y a pas lieu de s'étonner de ce que le profit existe encore dans nos sociétés.
S'il admet, en effet, qu'une économie comme la nôtre implique nécessairement une sous-consommation, au moins dans la partie où il traite des crises, si, même, il croit que l'organisation de la production renforce le jeu de cette pre-
(38) On objecte parfois aux théoriciens de la sous-consommation ouvrière, qu'en cas de crise, la surproduction ne porte pas tellement sur les objets de consommation ouvrière que sur le fer, l'acier, la fonte, etc..., sur les moyens de production. En réalité, cette critique ne porte pas; car tout moyen de production a pour but la production d'un objet de consommation. Et si la production des moyens de production s'arrête c'est que vraisemblablement celle des objets de consommation excède le besoin.
mière loi, il essaie de montrer comment il existe des facteurs qui viennent contrarier son action. L'originalité de Marx est d'avoir essayé de combiner l'idée de surproduction et de sous-consommation avec celle de diminution progressive du profit, d'avoir tenté d'expliquer pourquoi cette loi tendancielle ne se traduisait pas par une baisse continue du profit.
Et, d'abord, Marx a essayé de fonder la loi tendancielle de la baisse du profit sur le mode même de la production capitaliste. Voici son raisonnement. Le développement de la production dans les sociétés capitalistes a pour caractéristique et condition première la production antérieure d'un certain outillage; et cet outillage a une tendance à se substituer de plus en plus à la main-d'œuvre. Exprimé en langage marxiste le capital constant (machines, matières premières) a une tendance à s'accroître plus vite, soit relativement, soit absolument, que le capital variable (salaires). Que va-t-il advenir du taux du profit? Pour Marx les mots profit et plusvalue sont synonymes; et la plus-value, pour Marx, c'est cette partie du travail ouvrier non payé qui accroît au capitaliste. Le taux du profit c'est le rapport de cette plus-value, de ce profit au capital total. Dès lors, dans une société où le capital constant a une tendance à s'accroître, le nombre des ouvriers occupés à diminuer, soit relativement, c'est-à-dire à s'accroître moins vite que le capital constant, soit absolument, c'est-à-dire à être moins grand que par le passé, nous nous trouvons en présence d'une de ces nombreuses contradictions au milieu desquelles se débat la société capitaliste. Dans cette fraction, qui nous permet de calculer le taux du profit, le dénominateur diminue cependant que le numérateur augmente; donc le taux du profit diminue. Si nous représentons la plus-value par pi, le capital total (capital constant + capital variable) par c, le taux du profit t exprimé par la fraction ~- diminue, quand pi diminue, cependant que c s'accroît. Or, cette diminution de pi et cet accroissede c sont nécessairement impliqués par les lois du développement des économies capitalistes.
Autrement dit et plus simplement, dans nos sociétés me-
dernes une entreprise a besoin pour se constituer d'un capital progressivement plus éievé : 3, 4, 5, 6, 10 millions... Ce capital prend, sous la plume de Marx, la dénomination : capital total, et ce capital total se décompose en capital constant (machines, matières premières) et capital variable (salaires). A mesure que le rôle du capital constant s'accroît, celui du capital variable se restreint; à mesure que l'outillage prend une importance plus grande dans la production, le nombre des ouvriers employés diminue; avec le nombre des ouvriers employés décroissent aussi la plus-value, le profit. Dès lors, si le capital augmente, si le profit diminue, le taux du profit doit diminuer. C'est là ce que Marx appelle la loi tendancielle de la baisse du profit (3o).
Mais alors, dira-ton, comment se fait-il que le jeu de cette loi n'entraîne pas une baisse continue du taux du profit? Marx a prévu l'objection. Si la baisse du taux du profit n'est pas continue, c'est que cette loi se heurte dans son fonctionnement à une série de facteurs antagonistes et, parmi eux, aux crises économiques de surproduction. La crise apparaît chez Marx comme un effort, par ailleurs inutile, fait par les sociétés capitalistes en vue de se soustraire au cercle des contradictions de toutes sortes au milieu desquelles elles évoluent en vertu des lois inéluctables de leur •organisation interne.
La baisse du profit va être le signal d'une lutte plus ardente entre producteurs. Très souvent le producteur atteint par la concurrence essaiera de compenser la baisse du profit éprouvée sur chaque article par un accroissement de sa production et de ses ventes. Les concurrents feront de même. Et cette fièvre de production aboutira bientôt à une surproduction aussi générale que possible; car tous les producteurs placés en présence du même fait, la baisse de leur profit, auront eu recours au même remède, l'accroissement de leur production. Et cet accroissement de production ne tardera pas à se transformer en une surproduction, en une crise
(39) Marx, Le capital, op. cit., t. III, I, trad. fr.; p. 227-251; édit. ail. j>. 191-212.
d'autant plus intense que Marx admet la collaboration de la sous-consommation ouvrière avec cette surproduction, et, sans en être la cause, la sous-consommation intensifie la surproduction. Cette crise va, dès lors, être l'origine d'un procès de destruction ou, en tout cas, de dépréciation d'unequantité énorme de capital et de produits. Les plus faibles disparaîtront dans cette lutte au couteau, dont la crise est le point de départ et, par plus faibles, il faut entendre ceux dont le profit est le moins élevé. Les plus forts, c'est-à-dire ceux dont les profits sont le plus élevés, vont, en présence de la surproduction, de la baisse des prix, réduire le plus possible leurs frais de production : salaires, frais généraux, etc.. Mais alors, peu à peu, la plus-value augmentera. Parallèlement la surproduction amène une dépréciation de l'outillage, de tout ou partie du capital constant; de nombreuses sociétés par actions procèdent à des réductions de leur capital: dans la fraction —, le dénominateur c diminue. Le
profit net, la plus-value, pour parler, le langage de Marx, augmente, la valeur du capital diminue, donc le taux du profit augmente. Et petit à petit l'économie capitaliste peut croire à une prospérité durable; une période d'essor s'ensuit. Le jeu de la loi tendancielle de la baisse du profit ne tarde pas à la faire dégénérer en une crise. Ainsi Marx réussit-il à concilier l'idée de sous-consommation chronique, de loi tendancielle de la baisse du profit avec les alternatives d'essor et de dépression que la réalité constate. Avec cette théorie de Marx, nous nous trouvons en présence d'une construction logique très remarquable. Elle se heurte cependant à l'expérience; son argumentation elle-même n'est pas irréprochable.
La critique expérimentale ayant à nos yeux une portée beaucoup plus décisive, nous commencerons par là. Il est faux que la crise de surproduction soit précédée d'une baisse du taux du profit. Elle l'est, au contraire, de son élévation. La crise, par contre, au lieu d'être suivie d'une augmentation du taux du profit, l'est, au contraire, de sa diminution. Que la période d'essor, d'accroissement de la production, de développement de l'outillage soit en même temps une pé-
riode de hausse du taux du profit, c'est un fait que guère personne ne saurait contester. Il suffit d'interroger les rapports et les bilans des sociétés par actions à la veille même de la crise. Si la production est fiévreuse, c'est là un effet non d'une concurrence toujours plus intense, mais d'un débouché toujours plus large : Marx caractérise donc mal la période d'essor.
Il en est de même de la période de dépression. D'après Marx la crise serait le signal d'une dépréciation du capital constant manifestée par les réductions du capital actions d'une foule de sociétés par actions. Elle serait aussi l'origine d'une diminution des salaires c'est-à-dire par conséquent d'une augementation de la plus-value. Mais que signifient ces deux phénomènes : dépréciation du capital constant, augmentation de la plus-value dans la théorie de Marx? Ils signifient évidemment augmentation du taux du profit; pi augmente pendant que c diminue. Or, on ne saurait contester- que la crise, signal d'une dépréciation du capital constant, l'est aussi d'une baisse du taux du profit (4°). La théorie de Marx se heurte aux faits. Est-elle plus exacte en doctrine?
L'accroissement du rôle du capital constant dans la production implique-t-il une diminution du taux du profit ? Marx dans son raisonnement fait abstraction : 1° de la diminution du capital variable, dans la mesure où il se compose du fonds des salaires, par suite de la diminution du nombre d'ouvriers employés; 2° de l'augmentation de productivité du travail et, par conséquent, de la dépréciation, résultant de cette diminution, du travail contenu dans le capital constant. A mesure que la productivité du travail augmente la parcelle de travail contenue dans une unité produite diminue, partant la valeur diminue; partant, le capital constant, qui n'est au fond qu'un assemblage de ces unités diminue de valeur. Pourquoi cette dépréciation en valeur travail du capital constant ne compenserait-elle pas la diminution
(40) Spiethoff. Die Krisentheorien von Tugan-Baranousky und Pohle. art. cit., p. 332, 333 [680-681].
toute hypothétique du reste de la plus-value? Pourquoi cet accroissement de productivité n'équivaudrait.41 pas à une véritable plus-value de la force de travail mécanique neutralisant la diminution de la plus-value ouvrière?
C'est là le point de départ de la critique d'un auteur qu'on ne soupçonnera pas de partialité à l'égard de Marx, puisqu'il est lui-même marxiste, de M. Tugan-Baranowsky (4*). Soit une certaine quantité de travail a — ayant servi à produire une certaine quantité de produits b. La valeur de l'unité produite — -|- et ce rapport -j- exprime aussi la productivité du travail à un moment donné; car les variations de a, travail appliqué à la production, et celles de b nous permettent de savoir très exactement si l'efficacité du travail augmente ou diminue. Autrement dit et plus simplement, si a (l'effort dépensé) diminue par exemple et que b (la production) augmente, c'est que la productivité augmente.
Ceci posé, supposons d'abord une production au moyen de main-d'œuvre et sans capital. La main-d'œuvre rentre dans ce que Marx et Tugan-Baranowsky appellent le capital variable : appelons-le v Dans ce cas-là en supposant la plus-value m égale à 100 %, la quantité de travail contenue dans le produit peut être décomposée en capital variable et plus-value : v === — et m — -|- . Nous avons l'égalité suivante I -|- v -f- -|- m — \a. Supposons qu'on introduise dans cette production du capital constant c et que nonobstant cette introduction la valeur travail du produit reste égale à a. L'introduction de ce capital constant aura pour effet de réduire la main-d'œuvre employée et par suite le capital variable, la plus-value reste égale à -|- . Des ouvriers ayant été renvoyés, le salaire payé ne représente plus que -|- et non plus -|- comme précédemment, la plus-value + le salaire est donc égale à -§7 H — r ~ ~T a- (^n effet
(41) Tugan-Baranowsky, Der Zusammenbruch der kapitalistischen Wirtscha/tsordnung im Lichte der nationalœkonomischen Théorie. Archiv de Braun, 1904, t. XIX, p. €73-304 et op. cit., p. 208 6.
Appelons toujours b la quantité produite. Au premier
cas, la plus-value était égale à -r- le capital variable à
-5- . Dans la deuxième hypothèse, la plus-value reste bien -L ; — la part du capital variable et de la plus-value dans la production est donc représentée par — b.
Supposons que le travail devienne plus productif; le salaire augmenté de la plus-value ne peut représenter ~ b dans la production; mais une part moindre — par exemple. Mais quelle est alors la valeur de l'unité produite : elle est égale à la force de travail dépensée -\- a divisée par le produit de cette force de travail-^-. Or-|-tf •
La productivité des salaires peut être obtenue en divisant la quantité de travail qu'ils représentent ~ par la produc-
tivite -nr ' — • TT- = "F ( )
Or, par hypothèse, le capital constant a la même part
dans la production que le capital variable, c'est-à-dire — . Or, nous savons que la part dans la production du capital variable et de la plus-value est représentée par -|- . La plus-value est donc égale à — moins le capital variable
Dans ces conditions la formule de la production totale est la suivante :
Nous avons donc le capital -j- c -j — w~ v = ~T m> ou ^a plus-value.
Donc, tout comme dans la première hypothèse, le taux du profit est de 100 %,
car 4 + -f = 4 et 4- = 100 •/„.
Mais, dira Marx, cela revient à ce que j'ai toujours sou-
(42) Remarquons qu'on pourrait trouver d'une façon plus simple la productivité de -^- ; en effet, nous avons déjà l'égalité — — a = -5- donc
tenu, car le taux de la plus-value, qu'est le rapport de la plus-value, non au capital total, mais au capital variable, a doublé; dans la première hypothèse le capital variable = -|et la plus-value-^-; le taux de la plus-value qu'on confond alors et alors seulement avec le taux du profit est égal à 400 %. Mais au deuxième cas, où la plus-value est représentée par — et le capital variable par — la plus-value est égale au double du capital variable, c'est-à-dire à 200 %. C'est bien ce que je prétends; le profit ne baisse pas nécessairement, mais s'il ne baisse pas c'est que la plusvalue, c'est-à-dire l'exploitation du travail ouvrier augmente.
Et M. Tugan-Baranowsky en arrive alors à s'inscrire en faux contre la théorie de la plus-value de Marx; il conteste que ce surplus, qui constitue la plus-value soit le fait du seul travail manuel. La machine, en augmentant la productivité du travail manuel, permet à ce surplus de croître, sans aggravation parallèle de l'exploitation des travailleurs. Avec la productivité croissante de l'outillage moderne, la part de chacun des copartageants s'accroît. Il se peut que la part du capital augmente plus vite que celle du travail; la part du travail augmente également, l'histoire le prouve. L'accroissement de la productivité du travail, telle est î'objection capitale à la théorie de la loi tendancielle de la baisse du profit de Marx, telle est la clef de l'explication de ce paradoxe dont nous parle Levasseur dans son Traité d'économie politique, et qu'il formule de la façon suivante :
« Etant donné que le prix de vente d'un produit se compose du salaire des ouvriers, du prix des matières premières, de l'intérêt des capitaux, et du profit de l'entrepreneur il est possible, grâce à la science, de créer un produit à meilleur marché, avec des matières plus chères, des salaires plus élevés, plus d'intérêt pour le capital et, en définitive, avec un profit pins considérable pour V entrepreneur. » C'est ce paradoxe économique que Marx a eu le tort d'ignorer, lorsqu'il a énuméré la série des facteurs antagonistes au libre jeu de sa loi tendancielle de la baisse du
profit. Il aurait trouvé là un facteur si puissamment antagoniste qu'il aurait dû logiquement lui sacrifier sa loi ellemême, par suite sa théorie des crises, au moins dans la forme où il nous la présente dans cette partie de son capital.