DES MOYENS DE PRODUCTION
Ce n'est pas, en effet, la seule théorie des crises que nous trouvions dans le Capital de Marx. Et M. Tugan-Bàranowsky après avoir critiqué cette théorie des crises de Marx, se pose en disciple de Marx lui-même. Très modeste dans son originalité, il attribue à Marx la paternité d'une théorie nouvelle dent M. Sombart a pu dire qu'il la considérait « comme un progrès extraordinaire ('<3) ». Si le Marx du livre III du capital a erré en matière de crises, le Marx du livre II a eu un éclair de génie dont il a eu tort de ne pas tirer parti au livre III et c'est cette faute qu'en fidèle disciple M. Tugan- Baranowsky essaie de réparer.
Le fondement de la théorie de M. Tugan-Baranowsky est double : la complexité de l'équilibre économique dans une société capitaliste et l'anarchie pour ainsi dire fatale qui en résulte — l'importance de la production des moyens de production comme principe et facteur nouveau de cet équilibre.
La première idée, celle de la complexité de l'équilibre économique, se trouve déjà dans les auteurs antérieurs à Tugan-Baranowsky et l'anarchie dans la répartition des forces productives a été donnée comme cause des crises par les auteurs les plus différents, appartenant aux écoles les plus diverses ou même les plus opposées. A coté de libéraux aussi intransigeants que J.-B. Say, nous trouvons des économistes plus radicaux tels que : Louis Blanc, Herkner, Lexis, Brentano ou des collectivistes tels que Marx et surtout Engels et plus récemment Hyndmann (44). Nous n'insisterons pas.
(43) Sombart, Rapport à l'Ass. gén. du Verein fur Sozialpolitik. Publications du Venin, t. CXIII, p. 130.
(44) Say, Traité d'Economie politique, op. cit., p. 142 s. Cours complet, op. cit., t. I, p. 345 s.
Herkner, Art. Krisen dans Dict. de Conrad. Lexis, Art. Ueberproduktion
La deuxième est indiquée par Marx au livre II de son Capital. Il y distingue la durée du capital fixe en tant qu'existant matériellement, et sa durée en tant que moyen de production utilisable dans l'œuvre de la production. Or, la première durée est plus longue que la deuxième; car les perfectionnements techniques nécessitent son renouvellement bien avant son usure matérielle. Et Marx croit, on ne sait pourquoi, ces transformations décennales. Dès lors il trouve là sinon la cause des crises, du moins une occasion susceptible de donner l'impulsion au développement économique des économies capitalistes par périodes d'essor et de dépression. « Ce cycle de périodes successives et solidaires d'une durée de plusieurs années, pendant lesquelles le capital est captif de son élément fixe, fournit une base matérielle des crises économiques. Par suite de ces cycles de plusieurs années, où des modifications concomitantes de l'élément fixe du capital absorbent l'attention des capitalistes, nous sommes en présence d'une base matérielle des crises périodiques et d'une succession de périodes de dépression, de moyenne activité, de production fiévreuse, de crise (/&). »
Il faut avouer la modestie de M. Tugan Baranowsky, d'attribuer à cette simple phrase de Marx ou même à tout le passage, la paternité de sa théorie des crises; il eût été peut-être mieux inspiré en faisant une plus large place, au contraire, aux théoriciens qui voient la cause des crises dans un débordement de l'esprit d'entreprise et particulièrement à un théoricien français, Cauwès, précurseur de
dans Dict. de Conrad, Brentano, Ueber die Vrsachen der heutigen soziaîen Noth. Leipzig, Duncker et Humblot, 1889, p. 22 s. Mais c'est Engels qui insiste tout particulièrement sur le contraste entre l'organisation de la production dans la fabrique (équipe d'ouvriers en nombres divers et multiples se complétant) et l'anarchie de la production de la société. Engels, Vmwœlzung der Wissenschaft, 2e édit. Zurich, Schabelitz, 1886, p. 260 s. Hyndmann, op. cit., p. 7 s. et 12 s.
(46) La traduction française étant presque incompréhensible, (Cf. Marx, trad. fr., op. cit., t. II, p. 187), nous donnons une traduction personnelle, d'après Marx, édit. ail., op. cit., t. H, p. 156 (Cf. également Marx, op cit., trad. fr., t. II, p. 508, édit ail., t. II, p. 432).
M. Tugan-Baranowsky (46). MM. Spiethoff, Eulenburg, Pohle, Schmoller, Lexis, Feiler suivent plus ou moins complètement M. Tugan-Baranowsky.
Tous ces théoriciens sont d'accord sur certains points, et notamment ils trouvent la cause des crises dans l'anarchie régnant à des degrés divers dans nos économies modernes et leurs conditions d'équilibre particulièrement complexes et difficiles à réaliser. Dans Bau und Leben des sozialen Kœrpers, Schœffle a remarquablement précisé ces conditions :
« Equilibre entre la part du produit national échéant a l'ouvrier ou au propriétaire, et la production des objets de consommation soit des ouvriers soit des propriétaires.
» On devrait connaître la part qui sera employée à l'épargne, celle qui sera employée en consommation de luxe par le?-" classes accumulant une partie de leurs revenus; à quels besoins de luxe, à quels placements seront affectées ces différentes parties du revenu; l'on mesurerait ainsi la consommation directe et la consommation reproductive.
» L'accroissement du capital ne devrait pas seulement faire des progrès réguliers, mais être régulièrement employé dans l'œuvre de la production, de façon à ce que les producteurs occupés par l'afflux de l'épargne vers l'industrie ne soient pas périodiquement condamnés au chômage et de façon à ce qu'ils apparaissent toujours sur le marché comme consommateurs.
(46) Cf. Camvès, Cours d'Economie politique, op. cit., t. II, p. 390 s. En outre, tous les auteurs qui ont prétendu trouver la cause des crises dans un excès d'immobilisation de capital fixe et l'insuffisance du capital circulant doivent être rangés parmi les précurseurs. Car, par insuffisance de capital circulant <ls entendent en général le capital prêt à circuler, le capital disponible. Leur terminologie est malheureuse; leur idée est beaucoup plus près de la vérité que 1 expression qu'ils ont donnée. Cf. notamment Stuart Mill, Principes d'Economie politique, trad. fr., 2 vol. Paris, Guillaumin, 1873, t. II, p. 283 s. Courcelle Seneuil, Traité théorique et pratique d'Economie politique, 2e édit., 2 vol. Paris, Amyot, 1867, t. I, p. 329. Bonamy Price, One per cent. Contempory Review, t. XXIX, p. 778-799, cité par Bergmann, op. cit., p. 205. M. Colson (Cours cit. livre IV, p. 492), développe lui aussi cette idée. Yves Guyot, La Science Economique et Journal de la Société de Statistique de Paris. 1922, p. 2 et 3. Baron Mourre. Les crises et leurs signes caractéristiques, même revue, 1922; p. 5-24.
» On devrait connaître enfin les besoins des classes improductives. »
C'est dans ces conditions d'équilibre complexe et la rupture de cet équilibre que la nouvelle école cherche la cause des crises économiques (*7).
Elle part d'abord de la critique de la théorie de J.-B. Say, de l'équilibre nécessaire entre la production et la consommation. Et elle montre tout en admettant dans une certaine mesure l'exactitude de la loi des débouchés : 1° comment cette loi n'amène pas aux conclusions que ses auteurs en ont tirées; 2° comment elle est sur un point défectueuse.
Et, d'abord, quelle application J.-B. Say et son école ont-ils faite de la loi des débouchés à la matière de la surproduction!1 Ne voyant de leur loi que le côté optimiste, ils rassurent le commerçant et les industriels périodiquement découragés par les crises économiques générales. Toute production serait consommation, et toute consommation production, les produits s 'échangeant contre les produits; si donc un produit manque à un moment quelconque de débouché, c'est que sa production s'est trop rapidement accrue, et qu'il n'a pas été suivi par les autres. Le remède à la surproduction consiste dans un accroissement nouveau de la production. Toutefois, il est naturel que dans des sociétés à division de travail extrêmement développée, cet équilibre idéal d'échange de productions les unes contre les autres soit difficile à réaliser. L'entrepreneur de telle branche de production ignore non seulement quelle sera la demande de son produit, c'est-à-dire les objets produits en vue d'acheter sa production, mais il ignore encore l'étendue de la production de ses concurrents. Telle branche de production donne-t-elle des profits exceptionnels, les entrepreneurs accourent. Cette branche de production, un moment favorisée, accusera au bout d'un temps plus ou moins long, une surproduction. Mais cette surproduction sera une surproduction partielle, limitée à cette branche. L'anarchie dans la
(47) Cf. sur cet équilibre, Bourguin, op. cit., p. 41 s. — Spiethoff, Vorbemerkungen su einer Théorie der Ueberprodiiktion. Bev. de Schmoller, 1902, p. 268-304 [721-759], cf. p. 268-270 [721-724].
répartition des forces productives, la course au profit peuvent entraîner des surproductions partielles; mais une surproduction générale est inconcevable; les produits s'échangent contre les produits. Si je produis, c'est en vue de consommer; et si, ayant produit, j'ai trop produit, l'accroissement de production des autres branches de la production viendra bientôt fournir à mon surproduit le débouché qui un moment lui a fait défaut. Une surproduction générale est inconcevable; seule une surproduction partielle est possible. Le mal ne résulte pas d'une surproduction, mais d'une sous-production, qui sera bientôt réparée par l'augmentation de la production des autres branches d'entreprises (48). Que penser de ces raisonnements?
Jusqu'à une époque encore toute récente, la conception paraissant rallier le plus grand nombre de suffrages consistait dans une conciliation des deux camps, dont les controverses ont rempli tout le cours du xixe siècle, le camp des partisans de l'impossiblilité d'une surproduction générale et le camp des défenseurs de cette possibilité. On donne à cette conciliation le nom de théorie de la surproduction généralisée. La surproduction partielle tendrait à se généraliser par solidarité. Mais, tout récemment, le raisonnement de J.-B. Say, que les nouveaux théoriciens des crises admettaient pour point de départ, a été lui-même critiqué et M. Aftalion (48 bis), a tenté de réfuter les conséquences tirées par J.-B. Say de sa célèbre loi des débouchés.
Il a posé le problème de la surproduction sur le terrain de la valeur. L'équilibre économique est plus complexe que l'achat des produits par les produits. L'échange dépend aussi des besoins. D'après l'école autrichienne à laquelle M. Aftalion se rattache ici, la valeur serait mesurée par l'intensité du dernier besoin satisfait. Voit-on dans la surproduction une baisse de la valeur des produits, on conçoit
(48) » Le sens de ce chapitre n'est pas qu'on ne puisse pas produire d'une certaine marchandise trop en proportion des besoins, mais seulement que ce qui favorise le débit d'une marchandise c'est la production d'une autre. » J.-B. Say, Traité d'Economie politique, op. cit., p. 143, note 1.
(48 bis) Op. cit., t. II, p. 261 et suiv.
très bien une surproduction générale. Il suffit que la production se soit tellement accrue dans toutes les branches de la production, ou à peu près, que cet accroissement de production s'adresse partout à un besoin moins intense. Une baisse générale des valeurs est concevable et cette baisse générale existe en fait avec l'arrivée des crises générales de surproduction.
Cette argumentation est séduisante. La théorie de la surproduction généralisée nous paraît cependant devoir l'emporter. La surproduction générale est théoriquement inconcevable. Car une baisse générale des valeurs n'est pas synonyme de surproduction générale. La surproduction en effet n'est pas seulement une baisse des valeurs. La surproduction est une rupture de l'équilibre économique.
Ce qui caractérise la surproduction, c'est qu'il existe des produits, qu'on ne trouve plus à échanger que moyennant une grosse perte. Or, si la baisse des valeurs était la même sur tous les produits il n'y aurait point de rupture d'équilibre. La valeur, en effet, n'est pas quelque chose d'abstrait, e>nstant en soi. La valeur est un rapport et un rapport d'échange (4p). Il n'y a donc rupture dans les échanges que dans la mesure où la baisse de la valeur d un produit est proportionnellement plus considérable que celle d'autres produits. A ce moment-là, et à ce moment-là seulement, on peut dire qu'il y a rupture d'équilibre et que les produits cessent de s'échanger contre les produits. L'équilibre en valeur est rompu. Mais si par accroissement de la production, la valeur de tous les produits baisse de 10 ?o, par exemple, il n'y a point là de cause de rupture d'équilibre. Pour qu'il y ait rupture d'équilibre, il faut que la baisse de la valeur d'un produit ou d'une catégorie soit particulièrement forte. Cette catégorie de produits ne représente plus alors en valeur le même pouvoir d'achat que jadis. Une crise de surproduction est alors concevable. Mais cette crise, notons-le, est une crise partielle. Elle tient à une baisse particulièrement forte des valeurs dans une branche de pro-
(49) Bourguin. La mesure de la valeur, 1896, p. 56.
duction. Mais par solidarité cette crise se répercutera sur toutes les branches de production ou à peu près. Elle se répercutera sur les fournisseurs de matières premières; elle se répercutera sur les industries à qui l'industrie surproductrice achetait après avoir vendu sa production. La crise n'est pas générale, mais elle est alors généralisée. Ainsi en nous plaçant sur le terrain de l'équilibre en valeur et pas seulement sur celui de l'équilibre en quantité, la théorie de la surproduction généralisée nous paraît devoir être maintenue à l'encontre de la théorie de la surproduction générale. Les valeurs s'échangent contre les valeurs, dirions-nous volontiers; seule une baisse particulièrement forte des valeurs d'une branche de production peut expliquer une rupture d'équilibre, une crise. Mais cette crise partielle se généralise nécessairement par solidarité.
M. Aftalion paraît d'ailleurs avoir prévu cette objection, quand il écrit : « Peu importe aussi que le pouvoir d'acquisition de chacun augmente proportionnellement à sa production. L'intensité du besoin ne s'identifie pas avec le pouvoir d'acquisition. Ce que je puis acheter de drap dépend de ce que j'ai produit de blé. Mais la force de mon désir de drap n'est pas en fonction de ma richesse en blé. Elle diminue avec la plus grande abondance de drap... Blé et drap s'échangeront mutuellement. Mais l'échange portera sur deux marchandises également dépréciées. Tous les produits arriveront à s'écouler » (5o). Assurément; mais voilà justement une affirmation que les faits mettent très sérieusement en question. Elle équivaut à nier toute rupture de l'équilibre économique en cas de crise générale. Or, cette rupture ne paraît guère contestable. En cas de crise en effet, le surproduit s'écoule bien, n.ais beaucoup plus lentement qu'en période de prospérité. Cette lenteur, n'est-elle pas le signe d'une rupture d'équilibre? Bien plus une partie de la production devient réellement invendable et cesse de s'écouler; car on limite la production. Mieux enfin, en fait, la baisse des valeurs n'est pas la même dans toutes les bran-
<o0) Aftalion, Réalité des surproductions générales, p. 21 22, et 24.
ches de la production : la baisse de valeur des textiles en cas de crise n'est pas comparable à celle des produits de fer et d'acier. La baisse des objets fabriqués diffère de la baisse des matières premières. Enfin 'si les phénomènes de surproduction et de baisse générale des valeurs pouvaient s'expliquer par une réduction de l'utilité finale, la réduction) de la production en période de dépression devrait amener une hausse de la valeur des produits. Car l'utilité finale, l'intensité du dernier besoin satisfait, s'accroîtraient. Or, il n'en est rien : la baisse des valeurs se poursuit, parallèle à la réduction de la production. Pour toutes ces raisons nous croyons donc pouvoir affirmer que la crise générale de surproduction consiste dans une rupture d'équilibre. Et cette rupture d'équilibre ne peut s'expliquer que par une baisse particulièrement forte des valeurs dans une branche donnée de la production. Sans cela, comme le remarque très justement M. Aftalion « tous les produits arriveraient à s'écouler » et nous ajoutons à s'écouler avec la même facilité et en même quantité qu'en période de prospérité.
Cette théorie nous paraît offrir l'avantage d'être plus conforme à la réalité des choses et à la genèse des crises. La crise naît dans un branche donnée de production et elle se répercute peu à peu sur les autres (5l).
Elle permet aussi de répondre à l'objection tirée de la loi des débouchés à l 'encontre de la théorie de la surproduction généralisée. En vertu de la loi des débouchés, toute sui production dans une branche de production donnée implique une sous-production dans d'autres. Les produits s'échangent contre les produits. Une production exagérée dans une branche de production- implique donc une très grande demande des produits des autres industries, et par
(51) Parlant de la théorie de la surproduction partielle généralisée, M. Aftalion écrit d'ailleurs : « Certes, il faudrait convenir de son exactitude si elle prétendait décrire la genèse de la crise générale. Quelque large développement que la crise doive recevoir, elle ne surgit pas en même temps dans une foule d'industries. Elle ne devient générale qu'après nombre de mouvements partiels, de répercussions successives. Et certaines industries échappent presque entièrement à la mauvaise fortune. » (P. 82).
suite la prospérité de ces industries. Une surproduction partielle généralisée est donc inconcevable. Car la surproduction partielle a pour corollaire indispensable l'essor des autres branches de production et non leur état de crise. Mais c'est là précisément le point contestable. Car la surproduction des produits n'est pas synonyme d'un accroissement de production des valeurs. Or, c'est la valeur qui importe au point de vue de l'équilibre. Si une plus grande quantité de produits a un plus faible pouvoir d'achat qu'une quantité inférieure, la surproduction n'implique plus une sous-production ou plus exactement une hausse des valeurs dans d'autres branches de production. De même que la productivité du capital doit être appréciée en valeur et non en quantité, de même en matière de surproduction et de crise, c'est la production des valeurs et l'équilibre des valeurs qu'il faut considérer. Une surproduction partielle, c'est-àdire une forte baisse des valeurs dans une branche donnée de production, loin d'impliquer la prospérité d'autres branches de production, commande au contraire leur état de crise et la surproduction partielle tend à se généraliser. On peut ici invoquer la théorie de l'élasticité de la demande. Au cas où la demande d'un produit est inélastique, la chute de valeur est beaucoup plus que proportionnelle à l'augmentation de l'offre. Le pouvoir d'achat des producteurs est réduit par cette réduction de la valeur globale de la production (5a).
C'est, en effet, dans la rupture d'équilibre des valeurs créées qu'il faut chercher l'origine et l'explication des crises. Et cet équilibre des valeurs est plus compliqué que l'équilibre des quantités produites. H est plus complexe aussi que l'intensité des besoins; car la valeur dépend non seulement de l'intensité des besoins, mais du coût de production. Remarquons, toutefois, que, même ainsi posé, le problème de la surproduction générale ne comporte pas d'autre
(52) Robertson, op. cit., p. 198-205, Sur l'élasticité de la demande: Ansiaiïx, Traité d'Economie politique t. II. Paris. Brière. 1923. p, 52 et suiv. Marshall, Principes, 1898, p. 177-191, et trad. fr. Sauvairc-Jourtlan, p. 234-
solution que celle de la surproduction généralisée. Car, pourvu que la hausse ou la baisse de l'intensité des besoins et du coût de production soient égales et de même sens. aucune rupture d'équilibre n'est à craindre. Une rupture d'équilibre n'est concevable que dans le cas d'une hausse ou d'une baisse particulièrement fortes, soit de l'intensité des besoins, soit du coût de production. Seules des variations de ce genre sont capables d'impliquer une rupture de l'équilibre des valeurs. Et c'est cet éguilibre qu'il importe de considérer; ce sont ces ruptures qu'il faut expliquer. Ces ruptures d'équilibre n'entraînent pas d'ailleurs nécessairement des crises. Car ces ruptures d'équilibre, suivant le sens dans lequel elles se produisent, peuvent être le point de départ d'un essor ou d'une dépression. Les auteurs qui ont essayé d'expliquer les crises se sont naturellement attachés à l'étude des ruptures annonçant une dépression.
Pour MM. Tugan-Baranowsky, Spiethoff, Pohle, Eulenburg, Schmoller, cette rupture tiendrait au rôle joué par l'épargne dans nos sociétés modernes. L'arrêt de la production des moyens de production, c'est-à-dire la crise, serait le résultat d'une insuffisance de capital prêt à s'employer dans l'industrie et en moyens de production. Pendant la période de dépression, le capital s'est toujours éloigné davantage du placement industriel, mais l'épargne n'en a pas moins continué à se former activement. Peu à peu, s'est constituée une sorte de réserve de pouvoirs d'achats. Le moment venu, cette épargne s'utilise dans l'œuvre de la production. C'est alors que commence la période de hausse, et cette période dure jusqu'à ce que l'épargne soit devenue insuffisante pour maintenir la production à la hauteur où elle s'est subitement et rapidement élevée. M. Tugan-Baranowsky emprunte à la physique une comparaison assez heureuse pour exprimer sa pensée. Il compare la société actuelle à une machine à vapeur : la production, poussée par cette sorte de vapeur économique, qu'est l'épargne, procéderait, tel le piston d'une locomotive, à une marche en avant, puis atteindrait un point où son énergie motrice serait incapable de le maintenir, et tel le piston de
la locomotive, rétrograderait (53). Pour ces auteurs, en un mot, la crise aurait sa cause essentielle dans l'insuffisance de l'épargne. L'épargne s'accumulerait dans les banques, en sortirait, et s'occuperait productivement dans l'industrie. Mais elle s'y emploierait avec une fièvre telle que l'accumulation antérieure serait bientôt absorbée, l'accumulation annuelle et courante deviendrait insuffisante pour maintenir la production à la hauteur précédemment atteinte (54). Telle est l'idée maîtresse commune à ces différents auteurs.
Certains l'ont complétée. Karl Marx avait déjà parlé de l'usure plus ou moins décennale du capital fixe et de la nécessité d'en reprendre la production tous les dix ans. Aucun des nouveaux théoriciens ne reproduit cette idée de Marx. La rejettent-ils, l'admettent-ils? On ne sait : ce qu'il y a de sûr, c'est qu'en elle-même elle est inexacte. Car le capital fixe s'userait-il décennalement, rien n'impliquerait la nécessité de la réfection de tout le capital fixe employé à la production la même année; une répartition égale sur chaque année serait parfaitement concevable : le capital fixe A créé en 1880 serait usé et remplacé en 1890 — le capital fixe B créé en 1881 serait usé et remplacé en 1891, etc. Théoriquement, l'usure décennale du capital fixe n'implique nullement sa production par saccade.
Il est vrai que Marx distingue la durée du capital fixe en tant qu'existant matériellement et sa durée en tant que moyen utilisable dans la production, et dès lors le renouvellement décennal serait dû plutôt à son usure technique qu'à son usure matérielle (55). De nouvelles découvertes, de nouveaux perfectionnements techniques rendraient nécessaire une production nouvelle de ce capital fixe. Et, par là, nous touchons alors à une idée développée par les auteurs récents et notamment par M. Spiethoff (56). Toutefois, l'action des découvertes et des perfectionnées) Tugan-Baranowsky, op. cit., p. 250.
(54) Cf. Spiethoff. Disc, à l'Assemblée Générale du Verein (ùr Sozialpolitik. Publications du Verein fur Sozialpolitik, t. CXIII, p. 219 s.
(55) Marx, op. cit., t. II, trad. fr., p. 187; édit. ail., t. II, p. 156.
(56) Spiethoff, Vorbemerkungen, art. cit., p. 276 s. [730 s.].
ments techniques n'est pas décrite de la même façon dans Marx et chez les auteurs plus récents. Marx se borne à dire que ces perfectionnements, ces inventions, sont plus ou moins périodiques. Il apporte une affirmation et rien de plus. Aussi bien pourrions-nous apporter une affirmation contraire. Et la discussion serait close. Mais encore ici les faits démentent la théorie de Marx. L'étude historique des crises prouve qu'une seule et même invention et la production du capital fixe nécessitée pour son utilisation économique servent de base à toute une série de crises : le chemin de fer, par exemple, et sa construction sont a la racine même des crises de 1847, 1857, 1866, 1873, 1884, 1907. Aussi M. Spiethoff corrige-t-il ce que l'idée de Marx a de trop absolu et il dit que l'invention, à laquelle il assimile l'ouverture d'un débouché extérieur, risque d'amener une demande temporaire, à laquelle répond une offre permanente. La satisfaction d'une demande temporaire offre, en effet, le danger d'entraîner la création imprudente d'un outillage compliqué et coûteux, qui, cette demande satisfaite, restera sons emploi. Sans doute, les optimistes répondent que les moyens de production ainsi créés pourront s'adapter à la demande, changer peut-être l'objet de leur production, de façon à conserver malgré tout leur entière utilité économique. Mais M. Spiethoff de répondre : ces transformations du capital de production de la marchandise A en capital de production de la marchandise B valent en théorie, mais, en pratique, il n'en est plus de même. Ce don d'ubiquité gratuitement prêté au capital par certains économistes ne correspond nullement à la réalité. Très souvent, dans la pratique, l'exploitation d'une découverte récente, l'ouverture de nouveaux débouchés entraîneront une demande temporaire, à laquelle répondra une offre permanente (5:).
Que penser en théorie et en pratique de ce raisonnement de M. Spiethoff? En théorie, il n'a de valeur qu'autant qu'il
(57) Voir cette idée dans la communication de Lexis sur les crises économiques, à la séance d'ouverture de la XIIe session de l'Institut International de Statistique, 1909, p. 12.
s'agit d'une surproduction chronique, car si à une demande temporaire correspond une offre permanente, cette offre sera permanente et la surproduction sera chronique. Or, c'est des crises périodiques de surproduction qu il s'agit ici. Dès lors, pour expliquer l'interruption de la surproduction, ou bien il faut supposer qu'une invention nouvelle est venue rendre à cet outillage la demande qui lui a fait un certain temps défaut, et nous retombons dans l'hypothèse fausse en fait des perfectionnements techniques périodiques de K. Marx; ou bien il faut supposer que cet outillage a réussi à s'adapter à la situation nouvelle qui résultait pour lui de la cessation de la demande qui avait motivé sa création, et c'est la solution proposée par l'école optimiste, mais rejetée par M. Spiethoff. Si les inventions, l'ouverture de nouveaux débouchés extérieurs sont la condition du développement de la production dans nos sociétés modernes, elles ne sont nullement la cause de la progression irrégulière de ce développement. En pratique, la réponse faite à Marx conserve même toute sa valeur à rencontre de M. Spiethoff; une même invention, d'où est issue une demande de très longue durée et sans cesse progressive, le chemin de fer, n'en a pas moins été utilisée par saccade. Cette correction ou plutôt cette adjonction apportée à la théorie de M. Tugan-Baranowsky ne nous semble donc pas des plus heureuses.
Nous en dirions autant de celle de M. Pohle (58). Ce dernier auteur essaie de trouver un élément d'anarchie économique dans la croissance de la population et les conséquences qu'elle entraîne au point de vue de la production sociale. D'après lui, dans une société dont la population augmente, la production des moyens de production doit pourvoir non seulement à l'occupation des individus déjà adultes, mais de ceux qui le deviennent tous les ans. On doit donc produire par avance le capital indispensable à l'utilisation de ces nouvelles forces productives. Les moyens de production affectés à ce besoin à venir seraient, d'après M Pohle, en excès par rapport au besoin présent; il en résulterait une surproduction inévitable.
(58) Pohle, op. cit., p. 12.
Le point faible de cette idée de M. Pohle saute aux yeux. Car si cette manière de « layette » économique est capable d expliquer une surproduction, c'est évidemment une surproduction chronique. Or, il s'agit ici, de l'avis même de M Pohle, de surproduction passagère. L'innovation de M. Pohle pourrait, il est vrai, être présentée d'une façon plus séduisante; la société ignorant le nombre variable des ouvriers qui chaque année viennent s'adjoindre aux forces de travail déjà occupées, des erreurs sont possibles de ce lait. Les moyens de production destinés à cette main-d'œuvi e supplémentaire pourront parfois avoir été produits en excès. Mais sous cette forme, cette théorie contredirait la théorie de la périodicité des crises. Le hasard serait ici le grand maître. Les crises, d'autre part, n'auraient pas l'intensité qu'elles ont en réalité. Elles ne seraient pas caractérisées par le chômage, au contraire. Des moyens de production seraient réduits à l'inaction faute de main-d'œuvre. Enfin, et c'est là la meilleure réfutation de cette doctrine, des nations comme la France, dont la population s'accroît très peu, n'en sont pas moins visitées par des crises pério-. diques.
Ainsi, de cet ensemble d'idées et de théories récentes, une seule émerge: le développement des économies capitalistes par alternative d'essor et de dépression provient de la production irrégulière des moyens de production, et celle-ci trouve son origine dans un flux et un reflux alternatifs de lépargne vers l'industrie et le commerce. Mais cela revient a constater le phénomène, et non à l'expliquer.
Pourquoi l'épargne afflue-t-elle ainsi périodiquement vers l'industrie et le commerce pour s'en éloigner ensuite pendant une durée d'environ cinq ans? C'est là évidemment le nœud de la question. Et c'est précisément ce point que les théoriciens des crises ont négligé d'approfondir. Parce qu'elle manque, semble - 1 - on répondre incidemment. M. Spiethoff est même particulièrement catégorique sur ce point (5o). À l'inverse de Malthus, la crise résulterait pour
(59) Spiethoff, Vorbemerkunoen, art. cit., p. 278 [732], 297 [751]. Discours à l'Assemblée générale du Verein fur Sozialpolitik. Publications
lui, au lieu d'un excès d'épargne, d'une insuffisance d'épargne. La demande de moyens de production, de maisons, de chemins de fer, en un mot de toute cette catégorie de biens, économiques, dont la production suppose une accumulation antérieure de richesses, serait réduite à stopper faute d'une épargne suffisante pour maintenir la production au niveau précédemment atteint. Ce manque de capital se traduirait par une élévation du taux de l'intérêt.
Est-il bien sûr que le capital soit insuffisant en temps de crise? Est-il exact de prétendre que cette insuffisance soit la véritable cause des crises? Cette insuffisance est tout au moins douteuse. Si nous consultons la statistique de l'ensemble des émissions d un pays, et non plus des seules émissions industrielles, la demande et l'offre de capital paraissent avoir peu diminué l'année qui suit l'année de crise. Sans doute, à la fin d'une période d'essor, le taux de l'intérêt s'est élevé et cette élévation semble révéler un certain resserrement du marché des capitaux. Il ne faut cependant rien exagérer. Car l'intérêt n'est qu'une part du profit (6o), et cette élévation du taux de l'intérêt peut aussi bien n'être qu'une conséquence de l'augmentation des prolits. Devant l'accroissement de ses profits, l'entrepreneur consent un intérêt plus élevé à ses prêteurs.
D'autre part, si la crise provient du défaut d'épargne, l'essor devrait se produire dès que les épargnes sont de nouveau abondantes. Et le capital offert sur le marché est très abondant dès la liquidation de la phase monétaire de la crise.
Sans doute les partisans de cette explication des crises répondent : l'épargne ne s'emploie pas dans l'industrie en ■temps de dépression, parce que les prix baissent. Mais pourquoi les prix ne haussent-ils pas dès que cette épargne est de nouveau abondante? En réalité, il n'y a pas insuffisance d'épargne en période de dépression; la statistique des dépôts
du Verein, t. CXIII, Pohle, op. cit., p. 29 s. Même idée dans Y. Guyotr op. cit., p. 412 et 413.
(60) Dugarçon, Le problème économique de l'intérêt, Bordeaux, Cadoret, Part. III.
en banque ou même la statistique globale des émissions de litres inclinent à le penser. Il n'y a pas davantage accumulation d'épargne. 'Car en vain chercherait-on une trace sensible de ces épargnes dans les dépôts ou les comptes créditeurs des banques. Sans doute l'intérêt baisse, mais c'est parce que les capitaux trouvent des emplois moins rémunérateurs (émission de fonds d'Etat, d'obligations, de villes, etc.), ou parce que les capitaux sont moins demandés. Les placements rémunérateurs ne seront possibles que plus tard. Mais quand et pourquoi l'épargne affluera-t-elle vers l'industrie? Voilà la clef du problème. Et les partisans de la théorie de l'épargne négligent de la rechercher (6l).
En réalité, cette théorie a le tort de faire trop abstraction de la consommation dans l'explication des crises. Car, •comme l'objecte M. Kautsky à M. Tugan-Baranowsky: « Produire, c'est produire des objets de consommation pour les besoins humains. Ce fait ne peut qu'être obscurci par les progrès de la division du travail, mais non supprimé ou seulement limité » (°2).
MM. Tugan-Baranowsky, Spiethoff, Pohle, ont eu le tort de vouloir séparer trop radicalement la production des moyens de production de la production des objets de consommation, la consommation de l'épargne de celle des revenus. Le but de toute production est la consommation, et, s'il existe de nos jours une distance plus considérable et de plus en plus considérable entre la production et la consommation, toute production, serait-elle une production de moyens de production, trouve en réalité sa raison d'être et sa mesure dans la consommation .
V. — Théorie de la longueur du procès de productiOxN capitaliste.
C'est cette dernière critique qui a, sans doute, servi de point de départ à M. Aftalion. Car, pour lui, la crise se ramène à un déséquilibre entre la production et les besoins,
(Gl) Aftalion : La théorie de l'épargne en matière de crise périodique de surproduction générale et sa critique. Revue d'Histoire de Doctrines Economiques, 1909. Crises op. cit., t. I, p. 297.
(62) Kautsky. Krisentheorien, Neue Zeit, t. XX, p. 117 et 118.
et ce déséquilibre, avant de se produire, doit nécessairement être précédé dans une société capitaliste par un essor plusou moins intense de l'industrie des moyens de production. Dans ces sociétés, en effet, l'apparition d'un besoin nouveau plus intense ne suffit pas à provoquer une extension immédiate de la production. Toute extension de la production suppose la création de nouveaux moyens de production. A l'origine de toute période d'essor, il y a insuffisance de la production par rapport aux besoins. Pour réparer cette insuffisance et satisfaire ces besoins, la société doit créer des moyens de production. -Cette création de moyens de production entraîne une grande prospérité de l'industrie productrice des moyens de production. Tant qu'on procède à leur création et à leur installation, la société économique est tout entière fiévreusement occupée. Mais dès que ces moyens de production nouveaux entrent en activité, on assiste à une surproduction. La production d'objets de consommation d'abord inférieure aux besoins les a excédés. La crise est arrivée : elle restera en état de crise jusqu'à ce que l'insuffisance des moyens de production ou de nouveaux besoins la sollicitent de produire de nouveaux capitaux.
Cette théorie des crises s'appuie donc tout entière sur l'extension irrégulière des capitaux et des besoins; tous les 4 ou 5 ans on assisterait à une insuffisance des capitaux existants par rapport aux besoins; et lorsque ces besoins seraient satisfaits, une crise surgirait.
Après avoir formulé cette doctrine comme une hypothèse, la vérification en a été tentée dans les faits. Mais ni en théorie comme hypothèse, ni dans la justification par lesfaits, cette doctrine ne nous paraît à l'abri des objections.
En théorie, notamment, elle comporte la même réserve que la doctrine de Marx sur l'usure périodique du capital. En admettant que l'allongement technique de la production soit un facteur possible de surproduction, on ne peut expliquer par là les crises générales de surproduction. Car la crise est caractérisée par un malaise très étendu. Or l'allongement technique du procès de production ne peut expliquer cette simultanéité de l'atteinte. Un décalage d'industrie à inclus-
trie serait inévitable. Car la durée technique de la production de l'outillage est essentiellement variable suivant les industries. L'outillage textile, par exemple, s'étend très rapidement (un an au plus); tandis qu'un bateau exige 18 mois à 2 ans pour être construit; une mine souterraine deux ans et plus pour être équipée. La surproduction aurait une périodicité esentiellement variable suivant les industries. Or, c'est la même année que les industries dans leur ensemble sont atteintes par la crise. Pourquoi cette simultanéité ? Il faut une cause commune à cette quasi-unanimité. Et puisqu'on affectionne, pour caractériser notre phénomène, le terme de rythme, il faut à ce rythme un chef d'orchestre. Sinon chaque instrument peut faire sa partition sans se soucier du voisin. Et la surproduction s'espacera au 'gré du temps voulu par la création d'un outillage supplémentaire. La crise serait peut-être périodique, mais pas générale.
En outre, cet allongement du procès technique de la production expliquerait dans la production de l'outillage un débordement de six mois, un an sur l'année de crise, mais pas un débordement de 3 et 4 ans. Pourra-t-on soutenir qu'il faut 2, 3 et 4 ans pour équiper des usines textiles, livrer des locomotives ou des wagons, et que l'outillage en construction l'année de- crise demandera, à raison de la longue durée "nécessaire pour sa production, encore 3 et 4 ans pour être achevé, déversant sur le marché une quantité croissante de produits pendant 3 et 4 ans. Evidemment non (63).
On ajoute : la crise serait déterminée par l'excès de l'offre sur la demande. Nous n'avons pas de statistique de la demande. A moins de considérer comme demande d'une marchandise la production des autres marchandises; mais la surproduction ne serait pas générale. Et au surplus, à la veille d'une crise, la production est très élevée partout, la demande très forte. En réalité on suppose une demande constamment ascendante, l'offre obéissant seule à des fluctuations, et alternativement inférieure ou supérieure à cette demande. En réalité la demande est soumise à des fluctuais) Roberlson. op. cit., p. 14. et suiv.
lions comme l'offre; la demande d'une marchandise dépend de la production, des prix des autres marchandises, des revenus. Tous ces facteurs obéissent à des fluctuations solidaires. Une courbe rectiligne de la demande est un hypothèse controuvée par les faits. Pendant la période d'essor la production, les prix, les revenus augmentent : la demande s'accroît. Pendant la période de dépression la production, les prix, les revenus diminuent : la demande décroît. Il faudrait établir la supériorité ou l'infériorité de l'offre par rapport à la demande ainsi définie.
Et on y aurait bien de la peine. Car l'offre apparaît ainsi sous son vrai jour, étroitement solidaire de la demande et réciproquement. Car la demande d'une marchandise dépend de la production et de l'offre des autres marchandises. L'on devrait établir le fléchissement de la demande d'une branche donnée de la production, qui entraînerait les autres à sa suite. La surproduction générale est bien difficile à admettre. Nous avons tenté de le démontrer.
En réalité, il y a des foyers de crise : pays, industries particulières. Les premiers contagionnent les autres.
Une forte production ne détermine pas nécessairement une surproduction. La période d'essor le démontre. Pendant des années on produit chaque année davantage, même d'objets de consommation, sans qu'il y ait engorgement des marchés. Et au contraire une production décroissante, coïncide avec un engorgement des marchés. Par la statistique on ne peut établir la surproduction pendant la période de dépression. Car la production fléchit partout. L'offre diminue; et si le besoin augmentait sans discontinuité comme on le suppose, les prix devraient hausser partout. Il n'en est rien.
En théorie, cette doctrine nous paraît déjà bien difficile à admettre. Mais les faits, le véritable arbitre en notre matière, démontrent-ils son exactitude ? Les statistiques permettant d'établir la surproduction ainsi comprise seraient relatives aux chevaux-vapeur employés dans l'industrie, à l'outillage des chemins de fer, aux constructions maritimes, à la production d'objets de consommation (maisons, notamment).
a) Statistiques des chevaux-vapeur, — Ces statistiques sont relatives à la France seule et plus spécialement à la période 1849-1910. Mais on admet que les périodes 1870-1860 et 1890-1900 font exception à la règle (20 années sur 60 observées, soit 1/3). L'exception est bien près d'englober la règle.
Mais si nous considérons l'observation ainsi circonscrite, nous remarquons que l'année de crise marque le renversement de la courbe dans l'accroissement du nombre de chevaux-vapeur employés dans l'industrie. Pendant la période d'essor le nombre des chevaux s'accroît; la crise marque une coupure. Sans doute la diminution s'intensifie à mesure que la dépression se prolonge. Mais la crise constitue une césure très nette.
Pour donner de ce phénomène une autre interprétation par des accolades, on accouple tantôt 3 années, tantôt 6, tantôt 8 années en vue de montrer que l'accroissement de F outillage est important surtout pendant les années qui précèdent et les années qui suivent la crise. Mais en déplaçant légèrement les accolades, on peut leur faire dire bien autre chose. L'accroissement est important surtout pendant, les périodes d'essor, beaucoup moins pendant les périodes de dépression. Et rien n'est plus normal que l'accroissement minimum se rencontre au point culminant de la dépression, tout comme l'accroissement maximum se rencontre au point culminant de la période d'essor.
Si nous poussons dans le détail nous constatons que cette entrée en scène d'un outillage supplémentaire après la crise, et malgré elle, ne saurait s'expliquer par l'allongement technique du procès de production; l'accroissement se prolonge pendant 3, 4 et 5 ans dans l'industrie textile. A raisonner ainsi il faudrait 3, 4 ou 5 ans pour mettre en marche broches et métiers. Et M. Robertson évalue ce délai à un an. Mais mieux encore dans la mine, où les délais de creusement des puits sont assez longs et l'hypothèse plus plausible, l'observation est contradictoire : de 1850 à 1873 dès l'arrivée de la crise, on entre dans la période de faible accroissement des nouveaux chevaux-vapeur en service et à partir de 1873 jusqu'en 1903, la période de fort accrois-
378 CUISES GÉNÉRALES ET PÉHIODIQUES DE SURPRODUCTION
sèment se prolonge 4 ans après la crise. Il ne faut pas 4 ans pour creuser un puits. Et au surplus la contradiction des observations est évidente.
Si au contraire on porte son attention sur les maxima d'accroissement des chevaux-vapeur dans les mines, on rencontre ces maxima les années de crise (1857, 1866, 1873, 1882, 1890, 1900 et 1901). Le chiffre décroit ensuite. .
En présence de tels résultats, nous nous demandons si l'interprétation donnée à ces statistiques est conforme à la réalité. De l'accroissement des chevaux-vapeur en service, on conclut à un accroissement de la production et de l'offre. Dr les statistiques de la production et du chômage contredisent ce résultat. Nous le montrerons dans un instant. Quelle interprétation donner alors à la statistique des chevauxvapeur mis en service pendant la période de dépression? On perfectionne l'outillage pour réduire le coût de production. De nouvelles machines se superposent aux anciennes. Et la statistique ne peut faire le départ entre l'outillage ancien et l'outillage nouveau, entre l'outillage en activité et l'outillage en sommeil. On ajoute aux chevaux- vapeur déjà existants, les chevaux-vapeur nouvellement mis en service. Rien n'indique si cet outillage nouveau a pour but de produire davantage ou d'améliorer les conditions techniques de la production, ou s'il ne s'agit pas de commandes passées pendant la période d'essor et livrées après la crise. C'est même cette seconde interprétation qui a nos préférences en présence du chômage croissant accusé par toutes les industries et du fléchissement général de la production.
Au reste, il est un indice de l'activité des industries fabriquant l'outillage plus significatif que celui des chevaux-vapeur entrés en service dans un pays peu industriel (la France), c'est la statistique du chômage dans l'industrie des constructions mécaniques en Grande-Bretagne, qui occupe plus d'un million d'ouvriers.
Dès l'année de la crise le chômage augmente dans ces industries. La production de l'outillage se contracte donc immédiatement, sans aucun décalage.
b) Statistiques relatives à V outillage en exploitation dans
Chômage en Grande-Bretagne (*)
(Pourcentage des ouvriers syndiqués sans travail. — Les traits noirs verticaux marquent
les années de crise).
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(*) Statistical Abslrect of labour statistics, 1914.
les chemins de fer. — Ces statistiques sont relatives à l'allongement de la voie ferrée en France, à l'accroissement des locomotives et wagons. « Les retards des phases de forte et de faible augmentation, sur les périodes de prospérité et de dépression, se découvrent encore ici. Ils sont très fréquents pour les longueurs exploitées, pour les voitures et wagons, constituent la règle pour ainsi dire générale pour les locomotives. » (G/>)
Nous ferons encore la même remarque que pour les statistiques des chevaux- vapeur. La méthode consistant à accoupler tantôt 2, tantôt 3, tantôt 8 années pour faire ressortir une moyenne est un peu arbitraire. En déplaçant l'accolade, on change le résultat. Si au contraire on dresse» la courbe de l'allongement de la voie ferrée, celle de l'augmentation du nombre des locomotives et wagons, on remarque que l'on passe par un sommet chaque année de crise. Et l'on descend ensuite. Le phénomène est surtout très net en France pour les crises de 1847, 1857, 1882, qui ont été chez nous des crises de chemins de fer. Il en va de même aux Etats-Unis (voir ci-dessous). On le contesterait bien à tort.
Au reste si la longueur de la durée de construction d'une ligne de chemins de fer peut expliquer l'allongement du réseau postérieurement à la crise, il n'en va pas de même de la construction des locomotives, des wagons. Il ne faut pas plus d'un mois dans certaines usines pour fabriquer une locomotive. On n'aperçoit pas ici l'action de rallongement du procès de production. Car, notons-le, cet accroissement n'exige pas la création d'usines nouvelles : vers 1880, notre industrie livrait plus de locomotives que postérieurement. Si les usines continuent à sortir des locomotives en période de dépression, la raison n'est pas à chercher dans un allongement du procès de production. On exécute les commandes à long terme passées pendant la période d'essor. A mesure que l'essor progresse, les chemins de fer assurent avec une difficulté croissante le transport des marchandises.
(64) Aftalion, op. cit., II. p. 93.
Les compagnies passent à la fin de la période d'essor de grosses commandes de matériel, qu'on exécute pendant la dépression. Et c'est fort heureux. Ajoutons qu'on ne réussit à établir cette observation, ni pour l'Angleterre, ni pour les Etats-Unis. Or toutes les crises aux Etats-Unis ont été des crises de chemins de fer. Le rôle des chemins de fer dans les crises et les dépressions mérite d'être approfondi. Et il est essentiel. C'est le chemin de fer qui a absorbé la. grosse part de l'épargne au xixe siècle. La production de wagons et de locomotives n'est pas seule à envisager; mais, aussi l'allongement du réseau.
c) Constructions maritimes. — Le fléchissement dans le tonnage lancé atteint son maximum un ou deux ans après la crise. Et l'allongement technique de la production des navires explique assez bien ce retard d'un ou deux ans. Mais nous ajouterons une autre raison. Le commerce extérieur — atteint par répercussion — ne souffre pas immédiatement en cas de crise. Parfois il échappe à l'influence de la crise ((i/« bis). Encore faut-il noter que lorsque le commerce extérieur est gravement atteint, comme en 1907 ou 1920, le fléchissement de la construction maritime est immédiat.
Pour l'Allemagne, enfin, que l'on passe sous silence et qui possède pourtant depuis 1895 de très grands chantiers maritimes, l'Enquête du Verein fur Sozialpolitik sur la crise de 1900 a précisé les raisons pour lesquelles le fléchissement du tonnage construit n'est pas immédiat. Des contrats passés en 1899 et 1900 sont exécutés en 1901 et 1902. 11 en a été de même en 1913. M. Robertson est du même avis pour la Grande-Bretagne. Le maintien d'une forte production — après la crise — tient à l'exécution des commandes passées avant la crise. Et l'allongement technique n'y -est alors pour rien. C'est l'allongement... juridique. Voilà pourquoi la dépression n'atteint pas son maximum partout immédiatement après la crise. Mais la crise est là. Pourquoi? Voilà le problème.
Certaines industries sont déjà gravement atteintes, si
(64 bis) Crise de 1913 en Allemagne, par exemple.
d'autres le sont avec retard. La crise n'éclate pas partout à la fois, l'histoire des crises le démontre et l'observation année par année manque ici de précision. On néglige l'enchaînement des phénomènes.
d) Crise et production des biens de consommation. — Mais admettons la thèse de la surproduction par accroissement de l'outillage. Pour l'établir rigoureusement au point de vue statistique, il faut démontrer que pendant la dépression, la production des biens de consommation augmente parallèlement à l'entrée en service d'un nouvel outillage. Cette augmentation caractérise la surproduction et une surproduction aggravée par une offre croissante. On l'a tenté pour le bâtiment en France, pour l'industrie du coton et de la laine. Ailleurs les statistiques feraient défaut.
Bâtiment. — On invoque ici les statistiques fiscales relatives aux maisons neuves assujetties à l'impôt foncier en France. Si l'on rappelle que les maisons neuves sont exemptes d'impôt pendant les trois années suivant leur achèvement, il y a un décalage de trois ans à opérer sur les données fiscales, La maison a été construite trois ans avant d'être imposée. Et l'argument tombe par là même.
D'ailleurs nous avons vu au cours de l'histoire le bâtiment participer immédiatement à la crise. Les statistiques américaines sur les permis de bâtir l'établissent. Et en Allemagne, en 1913, c'est l'arrêt de la construction qui a annoncé la crise périodique.
Pour le coton et pour la laine on considère la statistique de l'excédent de l'importation sur les exportations des colons ou de la laine. Ces statistiques — statistiques douanières — sont bien imparfaites pour asseoir sur elles une opinion. Mais peut-on établir ici l'augmentation de la production pendant la dépression?
Pour le coton, on a considéré les soldes d'importation en France et en Angleterre pour la période 1872-1911. Car aux Etats-Unis et en Allemagne « nous ne trouvons plus de rythme bien net dans les quantités de coton demeurées dans le pays à la disposition des filatures » (65). L'exception est
(65) Aftalion. t. II, p. 141.
d'importance, puisque depuis 1870 les crises sont particulièrement nettes aux Etats-Unis et en Allemagne et que l'industrie du coton y est très développée.
Mais même en Fiance et en Angleterre les maxima sont touchés l'année qui précède la crise, l'année même ou l'année suivante. En réalité, l'industrie des cotonnades, travaillant une matière première soumise à l'aléa des récoltes, participe imparfaitement aux cycles économiques. Mais en cas de crise caractérisée, la production fléchit immédiatement (1907). Au reste une crise de l'industrie cotonnière ne suffirait pas à déterminer une crise générale. L histoire nous montre fréquemment l'industrie textile en crise, sans que les autres industries suivent le mouvement (Allemagne 1910, 1911, 1912).
Pour expliquer le léger retard constaté parfois dans la diminution de la consommation de coton en France et en Angleterre, d'autres explications sont d'ailleurs possibles : la France et l'Angleterre subissent le contre-coup des crises américaines et allemandes depuis 1870, date où elles ont à peu près cessé d'être le foyer de crises graves. La soierie à Lyon ne fut touchée qu'au début de 1908 : l'Amérique achetait moins. Interrogeons au reste les statistiques à la suite des crises caractérisées : en Allemagne, fin 1900, on ne restreint encore la production des cotonnades que dans des tissages isolés, alors que la crise est en germe dès 1899 dans les industries électriques. Mais en 1901, la restriction est générale à la fois dans les tissages et dans les filatures. De même en 1913, l'industrie du coton est atteinte par répercussion. En est-il autrement pour les autres textiles?
Laine, lin, chanvre. - — Pour ces textiles, on ne constate aucun accroissement régulier de la consommation industrielle après la crise. Mais assez fréquemment la crise exerce son action sur l'industrie de la laine, ou de la soie, immédiatement.
Nous avons même pu établir cette action immédiate pour l'industrie lainière en 1900 en Allemagne; en 1907 aux Etats-Unis, en 1913 en Allemagne.
Et au total on ne réussit point à établir pour les industries
textiles, pas même pour le coton, cet accroissement continu de la production — pendant la dépression — qui expliquerait la baisse des prix tenant à une production croissante.
D'ailleurs la statistique du chômage indique — après la crise — une restriction générale de la production.
La contraction de la production après la crise (au lieu de son accroissement) résulte d'indices classiques : statistique du tonnage de marchandises transportées en petite vitesse (fort accroissement pendant la période d'essor, diminution pendant la dépression); statistique en poids du commerce extérieur; du mouvement des navires (à Fentrée et à la sortie); nombre des lettres de change tirées dans chaque pays (66).
Si les prix baissent malgré la diminution progressive des échanges et de la production en quantité c'est sans doute la baisse des prix qui détermine la diminution de la production; et ce n'est pas l'augmentation de la production par l'entrée en fonction d'un outillage supplémentaire qui explique la baisse des prix. Les faits paraissent contredire cette explication.
Au surplus, si cette thèse relative au fort accroissement de l'outillage était exacte, la métallurgie connaîtrait ses meilleures années un peu avant la crise et après : les faits démentent cette interprétation : prix et production de la fonte et de l'acier fléchissent dès l'année de crise et profondément. Tel est même le meilleur indice de l'arrivée d'une crise.
Et au total, il nous semble qu'on n'a point réussi à établir par la statistique l'excès de la production sur la demande, la production étant supérieure pendant la dépression à une demande régulièrement croissante (par hypothèse).
D'ailleurs un accroissement simultané de la production dans toutes les industries serait le meilleur antidote à la surproduction.
(66) Nous nous bornons à renvoyer ici aux annuaires statistiques. Voit aussi les index et les graphiques établis par Mitchell (op. cit., p. 230) : 230-277 pour la France, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne de 1890 à 1911.
L'entrée en service d'un outillage supplémentaire après la crise peut aggraver la dépression ou la prolonger. Mais la crise est antérieure. Il faut conserver à l'année de crise son caractère de point d'intersection : avant la crise la production, les prix augmentent; l'outillage se développe fiévreusement. Après la crise les phénomènes inverses se produisent : la production se restreint, les prix baissent, la production de l'outillage se contracte progressivement.
Et l'allongement technique du procès de production ne saurait expliquer ces phénomènes : car cet allongement, loin d'avoir la même dimension pour toutes les industries, est essentiellement variable. Et, si la surproduction avait sa cause dans cet allongement, elle s'espacerait d'année en année pour chaque industrie selon la durée variable comportée par cet allongement. La surproduction ne serait pas générale. Elle serait particulière à chaque industrie. Et chaque industrie obéirait à un rythme spécial d'après la durée nécessaire pour créer un nouvel outillage, qui déterminerait un excès de production.
Si cette hypothèse peut expliquer certains phénomènes de surproduction, elle ne nous paraît pas une explication satisfaisante des crises générales de surproduction.
Et pour nous le phénomène établi par les faits n'est pas celui de l'accroissement de l'outillage avant la crise et après; c'est celui de l'accroissement de l'outillage pendant la période d'essor et de sa production décroissante après la crise et pendant la dépression, car la crise est le point de départ d'une paralysie progressive et lente de la plupart des industries, l'industrie la j)lus atteinte régulièrement étant dès le début l'industrie produisant l'outillage; cela résulte des statistiques des prix, de la production de l'acier, des commandes reçues par les trusts et cartels, des statistiques du chômage dans l'industrie des constructions mécaniques en Grande-Bretagne. C'est dans ces industries que l'accroissement de chômage est le plus élevé pendant la dépression et dès le début de la dépression.