VI. — Explication pak les variations dans les profits
Si la crise est caractérisée par le ralentissement de la création de nouvelles entreprises, l'épargne abandonnant le placement industriel, c'est ce ralentissement, cet abandon, qu'il faut expliquer. Dans nos sociétés modernes, le profit joue le rôle de moteur de l'esprit d'entreprise. L'entrepreneur cesse de créer du jour où la marge entre le coût de production et le prix de vente lui paraît se rétrécir. A la fin d'une période d'essor, le coût s'élève, dans certaines industries essentielles, plus rapidement que le prix. Telle entreprise déjà ancienne peut, avec un prix déterminé de vente, réaliser un profit élevé, alors qu'une entreprise neuve identique créée récemment sera en perte. Ce sera le cas, si cette entreprise neuve est obligée de payer son outillage (machines, rails, wagons, locomotives ou autres) à un gros prix, si elle doit emprunter à un taux d'intérêt élevé, si la maind'œuvre, qu'elle peut espérer recruter exige de hauts salaires pour un travail de moindre qualité. De même pour une construction de bâtiments neufs. L'histoire des crises jalonnée par la chute d'entreprises récentes ne donnant pas les résultats espérés rend cette hypothèse vraisemblable.
Par cette explication, nous opérons une synthèse des théories des crises les plus récentes, de celles notamment qui croient l'épargne ou les capitaux disponibles insuffisants pour maintenir au même degré la production des moyens de production : l'épargne paraît insuffisante parce que le taux d'intérêt s'élève. Les émissions de titres se placent plus difficilement; les émissions d'obligations, si le taux d'intérêt offert est trop bas, les émissions d'actions, êi l'avenir du profit inspire des inquiétudes. De là l'apparence d'un manque de capitaux disponibles. En réalité ils sont plus demandés et plus prudents; la statistique des émissions en fait foi. Elle touche fréquemment son maximum l'année de crise, si l'on consulte le chiffre global qui mesure l'épargne annuelle.
De même avec les partisans de la théorie de l'excès de production, nous admettrons que les entreprises créées à la
ïin d'une période d'essor s'adressent à une clientèle moins empressée. Il y a là un frein à la hausse des prix ou au développement des recettes d'un chemin de fer, d'un tramv ay, d'une usine électrique. Mais une théorie des crises doit invoquer d'autres éléments de rupture de l'équilibre, d'autres facteurs de découragement. Le taux de l'intérêt et les quantités produites constituent l'une des faces du problème. L'analyse et l'évolution des coûts Rétablissement et de production est plus complexe : l'intérêt est ici un élément. Il n'est pas le seul. De même, le prix de vente doit être observé de plus près. Les tarifs varient très peu. Les variations des coûts et celles des prix influencent le profit et l'esprit d'entreprise. On ne saurait faire abstraction d'aucun de ces deux éléments. Mais il faut observer leur évolution dans ses détails. En tout cas, nous espérons que les milieux de la théorie, comme ceux de la pratique, admettront ce point de départ : le fléchissement du profit possible paralyse les affaires; par là, il est capable d'engendrer une crise du type de celles qui nous retiennent ici. Reste à savoir si les faits confirment cette hypothèse, et si la crise est annoncée par une hausse plus rapide du coût que du prix ■de vente ou des recettes des entreprises vendant à tarif.
Le profit d'une entreprise dépend de son coût d'établissement, de son prix de revient, de son prix de vente. A la fin d'une période d'essor l'élévation du coût d'établissement du prix de revient cesse d'être compensée par l'élévation des prix de vente dans beaucoup d'industries.
A. — Coût d'établissement.
Pour les crises de 1847, 1857, 1873, 1882, 1900, 1907, 1913, nous avons pu citer des faits caractéristiques. Les coûts d'établissement dépassent les prévisions. Des déceptions en résultent.
Mais indépendamment de ces faits précis, la courbe du prix des matières minérales et métallurgiques de 1847 à 1914 rend très vraisemblable cette explication : elle constitue un indice des variations des coûts d'établissement.
Une entreprise- créée un an ou deux avant la crise sera
grevée d'immobilisations supérieures à toutes les prévisions. Et plus on se rapproche de la crise, plus le coût augmente. Seules des forges pourraient être créées, qui, elles, trouveraient dans la hausse des prix de vente de leurs produits une contre-partie à la hausse de leur coût d'établissement. Mais l'outillage n'est pas une fin en soi; il n'est qu'un moyen. Et la courbe générale des prix, celle des objets de consommation, a fortiori le tarif d'une entreprise de chemins de fer, d'électricité, de tramway, d'eau, de gaz seront largement distancés par cette hausse brutale et rapide du prix des installations.
Et cette hausse du coût d'établissement n'est pas à envisager elle aussi in globo et par des moyennes. Peu importe le pourcentage de hausse ou de baisse par période d'essor et de dépression. Le moment importe plus que la moyenne. Et nous constatons alors un retard de la hausse des matières minérales et métallurgiques sur la hausse générale des prix; mais bientôt la courbe se redresse brusquement, distance la courbe générale des prix. Une entreprise neuve perdra l'espoir de réaliser un profit normal. L'écart entre la moyenne générale des prix et le prix des matières minérales et métallurgiques devient excessif. Cet écart excessif, nous le constatons pour les crises très nettes de 1873, 1900, 1907, 1913, en 1872, 1899, 1906, 1912 (un an avant la crise). Rapprochons de cette observation la statistique des émissions industrielles : les émissions industrielles fléchissent souvent avant l'année de crise. Malgré la vague d'optimisme qui emporte le monde des affaires pendant la période de prospérité, il vient un moment où l'esprit d'entreprise est paralysé par la hausse du coût. Jusqu'à la veille de la crise, pendant les premières années de prospérité, la courbe gêné* raie des prix, celle du prix des autres marchandises, évoluent parallèlement; à la fin de la période d'essor, il est une branche de la production qui fausse compagnie aux autres : l'industrie minière et métallurgique. L'écart serait encore plus net, si l'on allégeait l'index général du prix des matières minérales, et si l'on opposait les deux index ainsi obtenus.
Pendant la dépression, c'est le phénomène inverse qui
est vrai. La baisse des métaux est plus profonde. Sans doute elle exige plus ou moins de temps pour atteindre son maximum et se mettre à l'alignement. Plus tôt ce maximum est atteint, plus tôt la reprise se manifeste. La mine et la métallurgie résistent, suivant les époques, plus ou moins énergiquement à la baisse qui rapprochera leur prix de vente du prix des autres marchandises. Mais cette baisse s'impose pour leur permettre de retrouver leurs clients. Ces conclusions valent pour l'Europe.
Mais pour les Etats-Unis, M. Mitchell a établi un double index, index des marchandises jouant le rôle d'intermédiaire dans la production (producer's goods) (73 marchandises) et un index des marchandises directement consommées (consumers goods) (55 marchandises).
Le premier index est beaucoup moins stable que le second. Pour l'année 1907 il a établi ce double index mois par mois. Et l'index mensuel démontre que la baisse a atteint d'abord les producer's goods (6t).
La hausse et la baisse des coûts d'établissement sont donc plus accentuées que celles des objets de consommation.
Mais le coût d'établissement n'est pas seul à considérer. Le prix de revient dépend encore du prix des matières premières, de l'intérêt, des salaires.
B. — Prix de revient.
Pour les modères premières, M. Mitchell a calculé un double index : un index du prix des matières premières, un index du prix des produits manufacturés à l'aide de ces matières premières. Les matières premières présentent des oscillations en hausse et en baisse plus accusées que les produits manufacturés. L'écart entre le prix des matières premières et celui des produits fabriqués diminue progressivement pendant la période d'essor, augmente pendant la dépression.
Calculé mois par mois en 1907, ce double index démontre que la baisse atteint d'abord les matières premières et plus tard les objets manufacturés (68).
(67) Mitchell, op. cit., p. 98.
(68) Mitchell, op. cit., p. 97 et suiv.
D ailleurs les journaux professionnels consultés au jour le jour par M. Mitchell établissent que les usines et les grossistes restreignent leurs commandes plusieurs semaines et même plusieurs mois avant que la vente au détail fléchisse. La crise ne tient donc pas à ce que la production de l'ensemble des objets de consommation a excédé la consommation. Le détaillant écoule normalement ses produits, alors que la crise est déjà déclarée dans le commerce de gros et chez les fabricants ((i!>).
Les fluctuations de l'intérêt sont moindres que celles des prix; mais superposées à la hausse du coût d'établissement et des matières premières, elles peuvent parfois compromettre le profit. Dans certaines industries, telle que le bâtiment, le taux de l'intérêt exerce une influence indéniable sur la construction. Nous l'avons noté en 1900, 1907, 1913, 1922 (reprise). (Voir aussi page 213 de cette étude).
Au surplus l'escompte, lui, est soumis à des fluctuations beaucoup plus intenses. Le taux de l'escompte grève le prix de revient commercial.
L'index suivant montre bien la hausse plus rapide de l'escompte que des prix des marchandises. On cote 100 l'année où la reprise débute et on calcule ensuite le pourcentage de la hausse (~°).
Taux moyen
d'escompte à la
Banque d'Anglet.rre.
Index
de
Sauerbeck.
Taux moyen
d'escompte à la
Banque d'Angleterre.
Indei
de
Sauerbeck.
Enfin les salaires eux-mêmes, soumis à de moindres variations que les prix des marchandises, sont dans certainesirdustries un élément essentiel du prix de revient. Ainsi en
(69) Mitchell, op. cit., p. 502.
(70) Robertson, op. cit., p. 214 (complété par nous).
est-il dans le bâtiment et plus encore dans les chemins de fer. A plusieurs reprises nous avons vu le mouvement des salaires exercer une influence décisive sur le produit net des chemins de fer américains. L'élévation des salaires s ajoutant à l'élévation des autres éléments du coût déclanche la baisse du produit net.
Ajoutons enfin que le rendement de la main-d 'ce livre fléchit à mesure que l'essor progresse (t1)-
Une théorie comprébensive des crises ne saurait faire abstraction d'aucun des éléments essentiels du prix de revient.
Cette explication a l'avantage de mettre au premier plan des facteurs déterminants des alternatives de hausse et de baisse : le taux de l'intérêt, le taux d'escompte, le prix des matières minérales et métallurgiques. Les gens de la pratique comprendraient mal que l'on n'assigne aucune place ou taux de l'argent dans la reprise des affaires ou dans leur ralentissement. Et ils admettront sans peine qu'on fasse intervenir le prix excessif de la houille et de l'outillage, le prix élevé de la main-d'œuvre comme facteur de découragement.
Car tout produit industriel voit désormais son coût de production influencé par le prix de l'outillage ou de la force motrice, et si le prix de la fonte, du charbon, n'est pas un élément du prix du coton brut, ou de la laine brute, n'ayant encore rencontré personne vêtu de coton ou de laine brute, nous croyons pouvoir affirmer que le prix de l'outillage et du charbon influence le coût des produits textiles finis, comme il influence le coût de tous les produits industriels. Une filature, un tissage créés à la fin d'une période d'essor auraient de ce chef un prix de revient exceptionnellement élevé. Mais l'industrie textile participe irrégulièrement aux alternatives d'essor et de dépression. Pour serrer le problème c'est le chemin de fer, le tramway, les entreprises électriques, le bâtiment qu'il faut observer. C'est là que
(71) Voir notamment p. 93. 133, 136, 137 de cette étude. Hector Denis. La Dépression économique et sociale et l'histoire des prix. Bruxelles, 189-t, p. 84. Simiand, Le salaire des ouvriers des mines de charbon, 1907, p. 48.
nous retrouvons les milliards d'épargne par centaines. Et nous verrons là, que la hausse du coût affaiblit le produit net et arrête les extensions et améliorations.
Sans doute, le coût croît dès le début de la période de prospérité. Mais l'essor ne saurait être arrêté net par cette hausse. Car la solidarité des industries explique que la reprise dans une branche donnée de la production, implique une reprise ailleurs. L'essor s'arrête, lorsque la hausse du coût dépasse celle du prix de vente dans certaines branches essentielles de la production et atteint ainsi pour ces industries le produit net, et même le produit net en général, étant donnée leur prépondérance dans la vie économique moderne. De même pour la dépression (72).
En réalité il n'y a pas un coût, un prix : il y a des coûts, des prix, autant de coûts et de prix que d'industries et même d'usines. La hausse .du coût, du prix n'est pas générale, elle est généralisée. De même la reprise; la crise aussi. Ce sont les actions et réactions réciproques, qui expliquent la marche de la hausse ou de la baisse. Le coût baisse dans le chemin de fer, le produit net augmente : on construit. Le chemin de fer passe des commandes aux diverses industries, à la métallurgie surtout : le prix des métaux hausse. Là, la Reprise tiendra à la hausse des prix. Mais la métallurgie à son tour devient un meilleur client des autres industries et du chemin de fer lui-même. La hausse progresse. Et il n'y a aucun cercle vicieux à expliquer la reprise ici par la baisse du coût, ailleurs par la hausse des prix. La réalité ne nous présente pas un coût, un prix; mais des industries, des coûts, des prix. C'est la variation des coûts, des prix dans les diverses industries, l'équilibre des industries, qu'il faut étudier pour aboutir. Et cette étude nous amène à conclure qu'une crise peut être annoncée par l'élévation plus rapide du coût que du prix de vente ou des recettes brutes des entreprises assujetties à un tarif. La reprise tient à ce que le coût diminue plus que le prix de vente ou la recette brute.
(72) Kotany, A theory of profit and interest. Quaterly Journal of Economies, mai 1922, p. 413.