PATHOGÉNIE
L'étude des observations que nous avons recueillies nous à permis dans le chapitre précédent de tirer un certain nombre de conclusions sur l’étiologie des déchirures de l'iris. Connaissant leurs causes, il importe de rechercher comment elles agissent sur la membrane irienne, comment elles peuvent produire des déchirures de celle-ci. Quel est, en un mot, le mode de production de ces déchirures ?
La réponse à cette question ne semble pas encore entièrement tranchée et aucune des théories émises jusqu'ici par les divers auteurs qui s'en sont occupés ne peuvent s'appliquer à tous les cas. Plusieurs, nous le verrons, soulèvent de nombreuses objections. Nous nous sommes efforcé de reproduire aussi exactement que possible l'énoncé de ces diverses théories, la plupart sont tracuites d'auteurs étrangers. Nous les passerons successivement en revue en leur opposant les constatations que nous avons pu faire, tant dans l'observation de malades que
dans nos recherches expérimentales, faites sur des yeux
DER HW
d'animaux. M. le docteur Aurand a été notre guide dans ces expériences ; il nous a permis d'utiliser les riches-
ses du laboratoire. Nous ne saurions trop le remercier.
La première opinion que nous rapporterons, mais ne ferons que mentionner pour mémoire est celle qui considérait les déchirures du bord interne de l'iris comme le résultat du passage du cristallin à travers l'orifice pupillaire. Cette explication ne peut naturellement se rapporter aux cas nombreux où ces déchirures ont été constatées sans qu'aucune luxation du cristallin se soit produite.
Taéorte DE FRANKE
Franke est le premier auteur qui, en 1886, ait essayé de donner une théorie pathogénique des déchirures, ayant fait une étude minutieuse des divers cas connus jusqu'à lui et de ses observations personnelles.
IT fait intervenir dans leur mode de production un élément réflexe et un élément purement mécanique. Pour lui, au moment même où le corps étranger frapperait l'œil, il se produirait «une forte contraction spasmodique du sphincter de l'iris ». Au même moment, comme le corps contondant provoque un «aplatissement du bulbe», le limbe scléro-cornéen où l'iris s’insère tendrait à s’écarter. L’iris serait ainsi fortement tendu et, son inserlion sclérale ne cédant pas, il se déchirerait au niveau de son bord sphinctérien ; et, ajoute-t-il, « comme la force aoit excentriquement, la déchirure se fera suivant le rayon du cercle ». Dans la plupart des cas, dit Franke, on observe, en effet, des déchirures radiaires de l'iris, sans
arrachement du bord seléral. Le cas de Blumenstock, où
celte iridodialyse s'est produite en même temps que les déchirures radiaires est une exception, et la présence de ces deux sortes de déchirures dans le même œit, provoquées par la même contusion, semblerait indiquer qu’elles se forment de la même manière ; l'iridodial; se, ajoute Franke, est « le résultat de la tension exagérée de l'iris, provoquée par l’écartement centrifuge du limbe seléro-cornéen dû à l’aplatissement du globe, et la contraction du sphincter de l'iris agissant en sens contraire ». La preuve qu'il doit en être ainsi, dit-il, c'est que, dans les cas qu'ila pu observer, la déchirure se faisait dans la moitié de l'iris opposée à celle où le coup avait frappé, c'està-dire là où l’écartement du limbe scléro-cornéen était le plus considérable.
Pfalz, l’année suivante, fait ressortir également que les déchirures de l'iris se font en un point opposé à celui où la contusion a porté. Ceci découle, dit-il, des données mécaniques sur la réflexion des forces. On peut figurer ce qui se passe du côté de la cornée par l'expérience suivante : On prend un segment de balle de caoutchoue que l'on pose par sa base sur un plan. On presse au point qui correspond au pôle supérieur du segment, celui-ci s'aplanit et, en même temps, la circonférence de la base s'élargit proportionnellement à la pression. Si, au contraire, on presse sur le côté du segment, on voit la circonférence de base se dilater davantage du côté opposé à celui où on applique la pression. Il en est de même pour la cornée el l'iris. La cornée représente le segment de balle, l'iris, sa base; la circonférence de base est représentée par l'in-
sertion scléro-cornéenne de l'iris.
Blanke, dans son travail inaugural, paru en 1889. émet
plusieurs objections à la théorie de Franke. Il n’est d'abord pas exact que la déchirure se trouve toujours dans le segment opposé à celui où le coup a porté; dans le cas qu'il rapporte, au contraire, la présence d'une érosion de l'épithélium cornéen, produite certainement par le corps contondant. indiquant le point où celui-ci a frappé, montre que la déchirure de l'iris s'est produite du côté du point d'application du traumatisme. Nous ajouterons également que nous avons trouvé plusieurs cas de déchirures multiples où celles-ci siégeaient en des points diamétralement opposés: nous n'avons toutefois pas pu relever la direction qu'avait la force contondante au moment où elle a atteint l'œil.
Ces faits sembleraient aller à l'encontre de la dilatation excessive du limbe scléro-cornéen du côté opposé à la pression, admise par Franke; les principes de mécanique ne semblent pas aller à l'encontre de cette hypothèse et nous avons pu vérifier cette dilatation en reprenant l'expérience de Pfalz.
Blanke fait aussi remarquer que si les déchirures dépendaient si directement de la contraction du sphincter de l'iris, elles ne devraient pas être aussi rares et on devrait les rencontrer plus souvent dans les cas de contusion de la cornée, qui, selon Franke, détermine toujours celte
contraction du sphincter.
Schirmer, dans un travail paru en 1890, prend aussi à
parti la théorie de Frankeet objecte que par le fait de
l’'antagonisme de l'action du sphincter se contractant et de celle du limbe scléro-cornéen s'écartant, on pourrait bien expliquer la formation de déchirures concentriques
à la pupille, mais non celle de déchirures radiaires. Il
BCP ses
ajoute que si les choses se passaient telles que le veut Franke, l'iridodialyse devrait toujours se produire dans les cas de contusion; car, c'est au niveau de son bord seléral que l'iris est le moins résistant. Nous verrons plus loin que cet auteur donne une explication toute différente de ces déchirures.
Dans l’article publié par le professeur Weiss et le docteur Klingelhôffer, nous relevons une objection contre l'élément réflexe invoqué par Franke dans sa théorie. Il n’est pas démontré, disent ces auteurs, qu'une contraction du sphincter se produise toujours à la suite d’une contusion quelle qu'elle soit. On peut certainement, après de fortes contusions du globe, constater un rétrécissement de la pupille. Mais, dans leurs expériences, faites sur des lapins, avec seulement de légers traumatismes, ils n'ont
pas observé ce rétrécissement.
Nous avons repris ces expériences sur des lapins. A l’aide d’un ressort de pendule assez fort, muni d'une extrémité mousse, nous avons provoqué des, contusions en des points très différents de la cornée, dans le but de produire des déchirures de l'iris. Nous n'avons pu arriver à ce résultat, malgré la force graduelle de notre ressort. La contusion élait certainement très brusque, mais n'était probablement pas assez violente. Les yeux de nos animaux ont été soigneusement disséqués, et nous n'avons trouvé aucune altération des milieux et membranes profondes, principalement pas de rupture de la choroïde. L'iris était sensiblement intact.
Nous avons cru observer au moment du coup un certain rétrécissement pupillaire que MM. Weiss et
Klingelhôffer n'admettent pas, et nous considérons
Li (FRA
cependant que les contusions provoquées, sans être très faibles, n'avaient pas été suffisantes pour produire des déchirures. L'observation de ce phénomène est assez difficile et nous ne nous croyons pas autorisé à affirmer qu'il se produit constamment. Chez deux des lapins, revus le lendemain avant d'être sacrifiés, nous avons trouvé un rélrécissement de la pupille. Peut-être étions-nous en présence. d'un myosis traumatique réflexe, persistant, plus fréquent que la mydriase réflexe observée à la suite de contusions oculaires ? Nous pensons que ce myosis était devenu permanent au moment même de la contusion.
Dans d’autres expériences, nous avons supprimé cet élément réflexe, en expérimentant sur des yeux de cadavres, et nous n'avons pas produit davantage de déchirures de l'iris. Nous pouvions cependant provoquer plus aisément de très violentes contusions, au point de produire un fort aplatissement de tout le globe oculaire, bien que celui-ci reposât dans un milieu dépressible, de
la gélatine. Nous avions choisi des yeux extraits de porcs,
à pupille circulaire; nous n'avons jamais trouvé la moindre déchirure de l'iris, mais nous avons cependant constaté une fois une rupture de la choroïde.
Les résultats de ces diverses expériences ne nous permettent pas de tirer des conclusions précises, puisque nous n'avons pu produire de déchirures. Ils sont cependant en rapport avec les faits cliniques, en montrant qu'une violente contusion est nécessaire ; et la constatation que nous avons faite chez nos animaux du rétrécissement de la pupille nous porte à croire que la con traction du sphincter pourra se produire dans les cas
de contusion violente et brusque, On verra plus loin l'importance que nous attâchons à cet élément réflexe dans
la production des déchirures radiaires de l'iris.