CHAPITRE VII
Formes associées du délire alcoolique systématisé
Observations
OBSERVATION VII (PEerSONNELLE).
J..., 36 ans. Interné à l’Asile de Vaucluse à la suite d’un rapport médico-légal du D' Rogues de Fursac dont les conclusions sont les suivantes :
Est atteint de délire de persécution avec interprétations délirantes et troubles psycho-sensoriels remontant à plusieurs années. [l présente en outre des troubles moteurs et sensoriels symptomatiques d’une lésion cérébrale produite par une tentative de suicide par coup de feu, remontant au mois d'août 1911. Les violences dont il est inculpé sont les conséquences directes des idées de persécution, il ne saurait par conséquent être considéré comme responsable. C’est un malade dangereux pour luimême et pour autrui. Il est nécessaire de l’interner.
Antécédents héréditaires. — On ne trouve pas d’antécédents psychiques ou névropathiques dans les ascendants ou les collatéraux de J... Son père est mort à 52 ans du cancer des fumeurs.
I n'avait jamais présenté de troubles mentaux, n'avait jamais
fait d’excès alcooliques, Sa mère est encore en vie et jouit d’une bonne santé, peut-être présente-t-elle un caractère un peu sombre.
Quatre frères ou sœurs sont morts jeunes. Il lui reste un frère, à caractère ouvert et égal, en bonne santé, et deux sœurs mariées, également normales,
Antlécédents personnels. — Lui-même a eu une enfance normale exempte de toute maladie grave, pendant laquelle il a manifesté une intelligence moyenne.
À 18 ans il fonde un ménage et vit maritalement avec la femme qu’il a encore aujourd’hui et dont il a eu, en dix-huit ans, 7 enfants tous vivants et bien portants, C'était, dit celle-ci, le caractère le plus sombre de sa famille. Il était toujours renfermé, taciturne, sans être cependant égoïste ou vaniteux. Mais il était excessivement jaloux de sa femme et la surveillait de près. C’était un ouvrier adroit, intelligent, qui trouvait toujours de l'ouvrage comme terrassier. Il était très sobre. Après avoir fait son service militaire à Toul et être revenu avec son certificat de bonne conduite sous les drapeaux, il se remet à travailler dans les terrassements et c’est alors, vers l’âge de 24 ou 25 ans, qu’il se met à boire. Il buvait principalement beaucoup d’absinthe et sous l’influence de ces excès habituels de boisson, son caractère se modifié rapidement.
Il était devenu de plus en plus irritable, de plus en plus jaloux, sans que rien chez sa femme, ni chez lui, qui n'avait aucune perversion du sens génital et conservait ses facultés génésiques normales, justifiât sa défiance.
Devenu très méfiant, il vivait à l’écart, ne voulant recevoir personne chez lui, n'ayant pas d’amis et faisant des scènes vio=
lentes à sa femme sous le moindre prétexte,
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A l'âge de 30 ans il cesse brusquement de boire et c'est alors après cet auto-sevrage d'alcool qu'éclate le délire. Un nommé P... se prend de querelle un jour avec lui chez le marchand de vins, et le traite en particulier d’homo-sexuel. Les deux hommes se battent.
Depuis ce jour, à tout moment, le jour, la nuit, à latelier, dans la rue, dans sa chambre à coucher, il entend des injures, toujours les mêmes, proférées par des voix. '
C'était des accusations d'homosexualité,
Il s'entendait principalement traiter « d’enculé » sans pouvoir dire d’où venaient, ni qui proférait ces injures.
Persécuté par ces hallucinations continuelles de l’ouiïe, J... change plusieurs fois de chantier et chaque fois ses voix leisuivent et viennent, sans varier, lui dire qu’il est un homo-sexuel, I les entend la nuit à ses persiennes. Il révoit P... plusieurs fois, mais ce dernier ne l'insulte plus.
Les années de 1903 à 1911 se passent sans qu’un changement soit survenu dans l’état du malade qui, las de souffrir les insultes de ces voix qu'il ne connaît toujours pas, jette sa pelle par-dessus le pont de Saint-Denis et se tire un coup de revolver danS la tête. Transporté à Beaujon, il y reste trois mois, Il n’est pas opéré. Aveugle au début, paraît-il, la vue lui est revenue peu à peu. Les jambes étaient comme paralysées. Sorti le 28 décembre 1911 de l'hôpital, et recommençant à travailler quoique toujours très halluciné, il se rend brusquement compte que la voix qu’il entend est celle de P... Son délire est alors complètement systématisé et ne sortira plus de cette conception délirante que c’est la voix de P... qui l’appelle homo-sexuel,
Il le rencontre dans la plaine de Gennevilliers, passant près
; de lui; fortement halluciné de l’ouïe, il l’entend qui l'appelle
SE RST « enculé », se précipite sur lui et le frappe d’un coup de tierspoint.
Interné à Vaucluse, J.….. présente un léger tremblement de la langue et des mains, et de la glycosurie alimentaire. Un enfoncement de l’écaille du temporal au-dessus de l'oreille droite, est le reliquat du coup de revolver qu’il s'est tiré à Saint-Denis. La pression à ce niveau détermine de la douleur et au dire du malade, des vertiges. J...ne paraît pas affaibli intellectuellement, et raconte posément son histoire. Il croit toujours à la réalité de sa conception délirante, et se réjouit d’être à l’asile où les voix commandées par P... ne viendront, sans doute pas, le torturer. Mais dès le lendemain de son admission il est très halluciné de l’ouïe, Ici même on l’appelle « enculé ». [l se plaint à sa femme qu'ici c’est pareil qu’au dehors et qu’on continue à l’insulter. En 1912 le délire continue, toujours identique, et, en mars 1913 J... passant près de la porte de la cuisine a entendu une voix qui disait : « Voilà l’enflé ». Il s'étonne que ces voix soient venues jusqu'ici et déclare que s’il est mis en liberté, il ira très loin pour les fuir.
J... dort bien, mange bien et n’est pas affaibli intellectuelle-
ment.