DES INJURES. ICI
Les premières lois et les premiers magistrats durent leur origine à la nécessité d'empêcher les désordres qu'aurait entraînés le despotisme naturel de tout homme plus robuste que son voisin. Ce fut làTobjet de l'établissement des sociétés, et c'est la base apparente ou réelle de toutes les lois, même de celles qui portent des principes de destruction.
Mais le rapprochement des hommes et les progrès de leurs connaissances firent naître par la suite une infinité de besoins et de liaisons réciproques entre les membres de la société. Ces besoins n'avaient pas tous été prévus par la loi, et les moyens actuels de chaque citoyen ne lui suffisaient pas pour les satisfaire. Alors commença de s'établir le pouvoir de l'opinion, au moyen de laquelle on peut obtenir certains avantages que les lois ne pouvaient pas procurer, et repousser loin de soi des maux dont elles ne pouvaient garantir.
C'est l'opinion qui souvent fait à la fois le supplice du sage et du vulgaire. C'est elle qui accorde aux apparences de la vertu le respect qu'elle refuse à la vertu même. C'est l'opinion qui d'un vil scélérat fait un missionnaire ardent, quand il trouve son intérêt à cette hypocrisie.
Sous le règne de l'opinion, l'estime des autres hommes n'est pas seulement utile, elle est indispensable à celui qui veut se soutenir au niveau de ses
« un commun diviseur. Pour trouver ce diviseur commun dcsdiflTé- ■ rentes idées que les hommes se forment de l'honneur, jetons un « coup d'oeil rapide sur la formation des sociétés, »
concitoyens. L'ambitieux recherche les suffrages de Topinion qui sert ses projets ; l'homme vain les mendie, comme un témoignage de son mérite ; l'homme d'honneur les exige, parce qu'il ne peut s'en passer.
Cet honneur, que beaucoup de gens préfèrent à leur existence, n'est connu que depuis la réunion des hommes en société ; il n'a pu être mis dans le dépôt commun. Le sentiment qui nous attache à l'honneur n'est autre chose qu'un retour momentané vers l'état de nature, un mouvement qui nous soustrait pour l'instant à des lois dout la protection est insuffisante dans de certaines occasions.
Il suit de là que, dans l'extrême liberté politique, comme dans l'extrême dépendance, les idées d'honneur disparaissent ou se confondent avec d'autres idées.
Dans un état de liberté illimitée, les lois protègent si fortement, qu'on n'a pas besoin de rechercher les suffrages de l'opinion publique.
Dans l'état d'esclavage absolu, le despotisme, qui annule l'existence civile, ne laisse à chaque individu qu'une personnalité précaire et momentanée.
L'honneur n'est donc un principe fondamental que dans les monarchies tempérées, où le despotisme du maître est limité par les lois. L'honneur produit à peu près, dans une monarchie, l'efTet que produit la révolte dans les États despotiques. Le sujet rentre pour un moment dans Tétat de nature, et le souverain se rappelle le souvenir de l'ancienne égalité.
Ce chapitre a été évidemment inspiré par les idées émises par Montesquieu sur le principe de Thonneur (liv. 111, ch. vi et vil) et l'analogie des peines (liv. XII, ch. iir). Nous avons apprécié dans noire Introduction celte dernière règle.