À H. BECCARIA
Pari», février 1766.
Monsieur,
Sans avoir l’honiieur d'ètre connu de vous, je me crois en droit de vous adresser un exemplaire de la traduction que j’ai faite de votre ouvrage Dei delitti e delle Pene. Les hommes de lettres sont cosmopolites et de toutes les nations; ils se tiennent par des liens plus étroits que ceux qui unissent les citoyens d’un même pays, les habitants d’une même ville et les membres d’une même famille. Je crois donc pouvoir entrer avec vous en un commerce d’idées et de sentiments qui me sera bien agréable, si vous ne vous refusez pas à l’empressement d'un homme qui vous aime sans vous connaître personnellement, mais qui a puisé ces sentiments pour vous dans la lecture de votre excellent ouvrage.
C’est M. de Malesherbes, avec qui j'ai l’honneur d’être lié, qui m’a engagé à faire passer votre ouvrage dans notre langue. Je n’uvais pas besoin d’être beaucoup pressé pour cela.
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C'était une occupation douce pour moi, de devenir pour ma nation et pour le pays où notre langue est répandue, l'interprète et l'organe des idées fortes et grandes, et des sentiments de bienfaisance dont votre ouvrage est rempli. Il me semblait que je m’associerais au bien que vous faisiez aux hommes, et que je pourrais prétendre à quelque reconnaissance aussi de la part des cœurs sensibles, à qui les intérêts de l’humanité sont chers.
11 y a aujourd’hui huit jours que ma traduction a paru : je n'ai pas voulu vous écrire plus tôt, parce que j’ai cru devoir attendre que je pusse vous instruire de l’impression que votre ouvrage aurait faite. J’ose donc vous assurer, Monsieiu*, que le succès est universel, et qu’outre le cas qu’on fait du livre, on a conçu pour l’auteur même des sentiments qui peuvent vous flatter encore davantage, c’est-à-dire de l’estime, de la reconnaissance, de l’intérêt, de l’amitié. Je suis particulièrement chargé de vous faire les remercîments et les compliments de M. Diderot, de M. Helvétius, de M. de Buffon. Nous avons déjà beaucoup causé avec M. Diderot de votre ouvrage, qui est bien capable de mettre en feu une tête aussi chaude que la sienne. J’aurai quelques observations à vous communiquer, qui sont le résultat de nos conversations. M. de Buffon s’est servi des expressions les plus fortes pour me témoigner le plaisir que votre livre lui a fait; et il vous prie d’en recevoir ses compliments. J’ai porté aussi votre livre à M. Rousseau, qui a passé par Paris en se retirant en Angleterre, où il va s’établir, et qui part ces jours-ci. Je ne puis pas vous en dire encore son sentiment, parce que je ne l’ai pas revu. Je le saurai peut-être aujourd’hui par M. Hume, avec qui je vais dîner mais je suis bien sùr de l’impression qu’il recevra. M. Hume, qui vit avec nous depuis quelque temps, me charge aussi de vous dire mille choses de sa part.
J’ajoute à ces personnes que vous connaissez de réputation, un homme infiniment estimable qui les rassemble chez lui, M. le baron d’Holbach, auteur de beaucoup d'excellents ouvrages imprimés, en chimie et en histoire naturelle, et de
LETTRES Sl’R LE LIVRE
i)eaucoiip d’autres qui ne sont pas publics; philosophe profond, juge trcs-éclairé de tous les genres de connaissances, âme sensible et ouverte à l'amitié. Je ne puis vous exprimer quelle impression votre livi-e a faite sur lui, et combien il aime et estime l'ouvrage et l’auteur. Comme nous passons notre vie chez lui, il faut bien que vous le connaissiez d’avance, car si nous pouvons nous flatter de vous attirer à Paris quelque temps, sa maison sera la vôtre. Je vous fais donc aussi ses remerciments et ses amitiés. Je ne vous parle pas de M. d'Alembert, qui a dû vous écrire, et qui m’a dit qu’il voulait joindre encore un petit mot à ma lettre. Vous devez connaître ses sentiments sur votre ouvrage. C’est à lui à vous dire s’il est content de la traduction . . .
Je ne vous cacherai pas la plus forte raison qui m’ait déterminé à tâcher de vous donner quelque bonne opinion de moi, c’est l’espérance que vous me pardonnerez plus facilement la liberté que j’ai prise d’apporter quelques changements dans la disposition de quelques parties de votre ouvrage. J’ai donné dans ma préface les raisons générales qui me justifient : mais je dois m’arrêter davantage avec vous sur ce sujet. Pour l’esprit philosophique qui se rend maître de la matière, rien n’est plus aisé que de saisir l’ensemble de votre traité, dont les parties se tiennent très-étroitement , et dépendent toutes du même principe. Mais pour les lecteurs ordinaires moins instruits, et surtout pour des lecteurs français, je crois avoir suivi une marche plus régulière, et qui en tout est plus conforme au moins au génie de ma nation, et à la tournure de nos livres.
La seule objection que je puisse craindre, est le reproche d’avoir alTaibli la force et diminué la chaleur de l’original, par le rétablissement même de cet ordre. A cela voici mes réponses : Je sais que la vérité a le plus grand besoin de l’éloquence et du sentiment. 11 serait absurde de penser le contraire, et ce ne serait pas avec vous surtout qu’il faudrait avancer un si étrange paradoxe. .Mais s’il ne faut pas sacrifier
la chaleur à l’ordre, je crois qu’il ne faut pas non plus sacrifier l’ordre à la chaleur ; et tout en ira mieux, si l’on peut concilier ces deux choses ensemble. Reste donc à examiner si j’ai réussi dans cette conciliation.
Si ma traduction a moins de chaleur que l’original, il faudrait attribuer ce défaut à beaucoup d’autres causes, et non pas à la différence de l’ordre. Ce serait ou la faiblesse du style du traducteur, ou la nature même de toute traduction qui doit demeurer au-dessous de l’original, surtout dans les choses de sentiment.
Je ne dois pas vous dissimuler une autre objection qu’on m’a faite. On m’a dit qu’un auteur pouvait être blessé de voir faire dans son ouvrage des changements, même utiles. Mais, Monsieur, cette manière de voir ne saurait être la vôtre. Au moins je l’ai pensé. Un homme de génie, qui a fait un ouvrage admiré, rempli d’idées neuves et fortes, et excellent pour le fond doit pouvoir entendre dire froidement que son livre n’a pas tout l’ordre dont il était susceptible. 11 doit aller même jusqu’à adopter les changements qu’on y aura faits, s’ils sont utiles et appuyés de bonnes raisons. Voilà le courage que j’attends de vous. Monsieur. Rejetez, parmi les changements que j’ai faits, ceux qui vous paraîtront mal entendus; conservez ceux qui sont bien, et croyez que vous n’aurez fait qu’augmenter votre réputation. Vous êtes digne que j’aie avec vous cette confiance, et je me flatte que vous m’en saurez gré.
J’achèverai ma justification en vous citant de grandes autorités qui ont approuvé la liberté que j’ai prise. M. d’Alembert me permet de vous dire que c'est là son opinion. M. Hume, quia lu avec beaucoup de soin l’original et la traduction, est du même avis. Je pourrais vous citer beaucoup de personnes instruites qui en ont jugé de même.
L’avidité avec laquelle le public a reçu ici votre ouvrage, me fait croire que notre première édition sera incessamment épuisée, et qu’avant qu’il soit un mois il faudra penser à en donner une aulre. Si dans la disposition que j’ai donnée, j’a-
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vais, ou désuni des idées qui doivent être liées, ou fait des rapprochements qui vous parussent nuire au sens, je vous prie de me faire part de vos observations à ce sujet, et, dans une nouvelle édition, je ne manquerais pas de me conformer à vos vues
Je Hnis, Monsieur, cette longue lettre, en vous priant de me regarder comme un de vos plus grands admirateurs et comme un des hommes qui désirent le plus vivement d’avoir quelque part dans votre estime et dans votre amitié. Je serais bien affligé de penser que je ne pourrais pas un jour vous le dire à vous-même. Je suis bien impatient de recevoir de vos nouvelles, de savoir votre jugement sur ma traduction, d’apprendre si vous continuez de marcher dans la belle carrière que vous vous êtes ouverte, et de vous occuper du bien, de l’humanité.
C'est dans ces sentiments de respect, d’estime et d'amitié que j’ai l’honneur d’être, etc.
Morellet.