‹ Des délits et des peinesChapitre 72 sur 75 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

TRADUITE DE l'iTALIEN.

Milan, mai I7<6.

Permettez-moi, Monsieur, d’employer avec vous les formules usitées dans votre langue, comme plus commodes, plus simples, plus vraies, plus dignes par là d’un philosophe comme vous. Permettez-moi aussi de me servir d’un copiste, la lettre que je vous ai écrite étant fort peu lisible. L’e.stime la plus profonde, la reconnaissance

la plus grande, la plus tendre amitié, sont les sentiments qu’a fait naîti'e en moi la lettre charmante que vous avez bien voulu m’écrire. Je ne saurais vous exprimer combien je me tiens honoré de voir mon ouvrage traduit dans la langue d’une nation qui éclaire et instruit l’Europe. Je dois tout, moi-méme, aux livres français. Ce sont eux qui ont développé dans mon âme les sentiments d’humanité étoutfés par huit années d’une éducation fanatique. Je respectais déjà votre nom pour les excellents articles que vous avez insérés dans l’ouvrage immortel de V Encyclopédie ; et ç’a été pour moi la plus agréable surprise, d’apprendre qu’un homme de lettres de votre réputation daignait traduire mon Traité des délits. Je vous remercie de tout mon cœur du présent que vous m’avez fait de votre traduction, et de votre attention à satisfaire l’empressement que j’avais de la lire. Je l’ai lue avec un plaisir que je ne puis vous exprimer, et j’ai trouvé que vous avez embelli l’original. Je vous proteste* avec la plus grande sincérité que l’ordre que vous y avez suivi me paraît, à moi-même, plus naturel et préférable au mien, et que je suis fâché que la nouvelle édition italienne soit près d’être achevée, parce que je m’y serais entièrement ou presque entièrement conformé à votre plan.

Mon ouvrage n’a rien perdu de sa force dans votre traduction, excepté dans les endroits où le caractère essentiel à l’une et à l’autre langue a emporté quelque différence entre voti'e expression et la mienne. La langue italienne a plus de souplesse et de docilité, et peut-être aussi qu’étant moins cultivée dans le genre philosophique, par là même, elle peut adopter des traits que la vôtre refuserait

i3() LETTRES SUR LE LIVRE

d’employer. Je ne trouve point de solidité à l’objection qu’on vous a faite, que le changement de l’ordre pouvait avoir fait perdra de la force. La force consiste dans le choix des expressions et dans le rapprochement des idées ; et la confusion ne peut que nuire à ces deux effets.

La crainte de blesser l’amour-propre de l’auteur n’a pas dû vous arrêter davantage. Premièrement, parce que, comme vous le dites vous-même avec raison dans votre excellente préface, un livre où l’on plaide la cause de l’humanité, une fois devenu public, appartient au monde et à toutes les nations ; et relativement à moi en particulier, j’aurais fait bien peu de progrès dans la philosophie du cœur, que je mets au-dessus de celle de l’esprit, si je n’avais pas acquis le courage de voir et d’aimer la vérité. J’espère que la cinquième édition, qui doit paraître incessamment, sera bientôt épuisée ; et je vous assure que dans la sixième, j’observerai entièrement ou presque entièrement l’ordre de votre traduction, qui met dans un plus grand jour les vérités que j’ai tâché de recueillir. Je dis presque entièrement, parce que, d’après une lecture unique et rapide que j’ai faite jusqu’à ce moment, je ne puis pas me décider avec une entière connaissance de cause sur les détails comme je le suis déjà sur l’ensemble.

L’impatience que mes amis ont de lire votre traduction, m’a forcé. Monsieur, de la laisser sortir de mes mains aussitôt après l’avoir lue, et je suis obligé de remettre à une autre lettre l’explication de quelques endroits que vous avez trouvés obscurs. Mais je dois vous dire que j’ai eu, en écrivant, les exemples de Machiavel, de Galilée et de Giannone devant les yeux. J’ai entendu

le bruit des chaînes que secoue la superstition, et les cris du fanatisme étouffant les gémissements de la vérité. La vue de ce spectacle effrayant m’a déterminé à envelopper quelquefois la lumière de nuages. J’ai voulu défendre l’humanité sans en être le martyr. Cette idée, que je devais être obscur, m’a quelquefois même rendu tel sans nécessité. Ajoutez à cela l’inexpérience et le défaut d’habitude d’écrire, qui sont pardonnables à un auteur qui n’a que vingt-sept ans et qui n’est entré que depuis cinq années dans la carrière des lettres.

Il me serait impossible de vous peindre. Monsieur, la satisfaction avec laquelle je vois l’intérêt que vous prenez à moi, et combien je suis touché des marques d’estime que vous me donnez, et que je ne puis accepter sans en être vain, ni rejeter sans vous faire injure. J’ai reçu avec la même reconnaissance et la même confusion les choses obligeantes que vous me dites de la part de ces hommes célèbres qui honorent l’humanité, l’Europe et leur nation. D’Alembert, Diderot, Helvétius, Buffon. Hume, noms illustres et qu’on ne peut entendre prononcer sans être ému, vos ouvrages immortels sont ma lecture continuelle, l’objet de mes occupations pendant les jours, et de mes méditations dans le silence des nuits. Rempli des vérités que vous enseignez, comment aurais-je pu encenser l’erreur adorée et m’avilir jusqu’à mentir à la postérité?...

Mon unique occupation est de cultiver en paix la philosophie, et de contenter ainsi trois sentiments très-vifs en moi, l’amour de la réputation littéraire, celui de la liberté et la compassion pour les malheurs des hommes,

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