CHAPITRE VIL
LATITUDE RELATIVE DE h' A CCO M MO DATIO N.
Après avoir étudié la latitude absoluede l' accommodation, après avoir recherché l'influence de l'âge sur cette latitude, il • nous reste à examiner quel eflét aura sur cette même latitude un facteur important, et que nous avons négligé jusqu'ici, à savoir, la convergence des axes visuels.
J. Millier et Porterfield admettaient encore un rapport absolu et constant entre la convergence des axes optiques et l'accommodation de l'œil; mais, depuis longtemps déjà, l'on sait que cela n'est pas exact. Diverses expériences avec des verres concaves, convexes et prismatiques, ont prouvé que, à un degré donné de convergence des axes, il restait encore quelque champ libre pour l'accommodation. Le contraire est également vrai, c'est-à-dire que, pour une limite donnéede l'accommodation, la convergence peut également varier quelque peu. En effet, la possibilité de voir distinctement à une même distance par des verres légèrement concaves et convexes prouve de la manière la plus irrécusable que l'on peut changer l'état d'accommodation sans changer la convergence. Et d'un autre côté, en faisant usage de verres légèrement prismatiques, le sommet du prisme tourné ou en dedans ou en dehors, on change involontairement la convergence des axes optiques, de manière à voir les objets simples, en conservant la même accommodation, partant la même netteté des objets. (Voir à ce sujet : Hollahdiseke Bcitrage zu den Anatom. u. Pliysiol. Wissenscnàften', par Dr J. Van Deen, Donders et Moleschott, 1846, p. 379.) 11 était donc important, en recherchant pour chaque degré de convergence des axes visuels quelles étaient les limites de l'accommodation, de déterminer ainsi la latitude de l'accommodation relative à chaque degré de convergence. — Les résultats auxquels l'on est arrivé de cette manière ont présenté d'assez grandes différences; mais il paraît certain maintenant qu'il faut en chercher les causes dans l'organisation de l'œil. En effet, la latitude relative de l'accommodation a, dans l'œil myope, emmétrope ou hypermétrope, des limites particulières qui dépendent en grande partie de l'exercice.
DE LA nÉFRACTION DE 1,'OEIL. 35
Les fig. 13, \!\ et 15, présentent graphiquement la latitude relative de l'accommodation pour un œil emmétrope (fig. 13),
Fig. 13.
yope (fig. 1/,), hypermétrope (fig. 15). Les chiffres à
gauche de la figure indiquent toujours les distances, à partir tle l'œil comme précédemment, les chiffres situés au bas de la figure indiquent le nombre de degrés, et la ligne k k' représente la convergence des axes visuels pour chaque degré. L'on voit, par exemple, que pour 11° de convergence les axes se rencontrent à 12" en avant de l'œil, pour h0° à 3 3/7", pour 59° à 2 2/5", etc., et ces points sont naturellement invariables pour tous les yeux. (Ces résultats sont obtenus en admettant la
Fip. 15.
distance qui sépare les deux yeux =28 1/2 lignes.) Les lignes p p' représentent toujours la marche du point le plus rapproché, r r' celle du point le plus éloigné de la vision distincte pour chaque degré de convergence. Toute la partie du champ de l'accommodation qui se trouve au-dessus de la ligne kk' est donc positive; celle au-dessous de la môme ligne, négative. La partie positive de la latitude indique de combien, à convergence donnée, la limite de l'accommodation peut être rapprochée de
l'œil; la partie négative, combien elle peut être éloignée du point d'intersection des axes visuels. Par p" nous désignons le point le plus rapproché de la vision binoculaire, indiquant en même temps à quel degré de convergence la vision est encore possible avec les deux yeux, tandis que p' indique la limite absolue de la vision distincte, et ce point est toujours plus éloigné de l'œil que le point de la convergence qui, pour cela, est nécessaire. On comprend que le maximum de convergence qui permet d'arriver au point p' entraîne nécessairement le maximum de l'accommodation, et qu'alors la latitude relative (que nous pouvons désigner par A") est = 0. Il en résulte, comme on le voit sur les 3 figures, que les lignes ppf et rr' devront se couper en ce point.
Comparons maintenant les trois figures. Nous devons ajouter auparavant qu'elles sont plus ou moins schématiques, car, pour pouvoir mieux les comparer l'une à l'autre, il a fallu admettre une distance égale des deux yeux (28 1/2'") et une latitude d'accommodation égale dans les trois cas. A est ici = \.
La différence principale entre les trois figures saute aux yeux,
Dans l'œil emmétrope,/.?// et rr' montent assez régulièrement jusqu'à une convergence de 20°, puis cette direction ascendante diminue peu à peu, surtout pour la ligne p p'.
Dans l'œil myope, au contraire, l'ascension est faible, de 0° à 20°, et c'est seulement alors qu'elle devient considérable.
Enfin, pour l'œil hypermétrope, les deux lignes montent très-rapidement de 0° à 12°, tandis que de 15° à 50° la ligne/?/?' ne gagne que ^ de A (lat. d'ace).
Examinons encore séparément une des trois figures, afin de mieux comprendre tout ce qu'elle peut nous apprendre.
Prenons, par exemple, l'œil normal (fig. 13).
L'A = /?/?", dont peuvent disposer les deux yeux, s'étend de l'oo à h". Elle est donc =J— - i=i (1). La latitude absolue /?//,
(I) La latitude A, dont il a été question jusqu'ici, est l'A commune aux deux yeux. Elle est moindre que la latitude absolue A' d'un seul œil (avec les plus grandes différences possibles dans la convergence), et n'est pas avec celle-ci dans un rapport constant. D'abord le rapport de A à A' diminue à mesure que A diminue, c'est-àdire a mesure que diminue la difl'érence de convergence qui permet encore la vision distincte. En second lien, pour déterminer A, il faut aussi tenir compte du plus ou moins de facilité de la convergence des axes, et cela dépend des muscles externes de l'œil. Enfin, chez les louches, les borgnes ou ceux qui ont une grande différence entre la réfraction des deux yeux, on ne saurait déterminer A . Chez les hypermé-
que nous désignerons par A', est ^ plus grande (car/)' est situé au-dessus de p" de toute la distance qui sépare deux lignes horizontales, distance qui, nous l'avons déjà dit, = â* A. =
Pour 0° de convergence (rayons parallèles) , la latitude relative A" = ^ (le point le plus éloigné étant à l'oo , le plus rapproché à 12"), c'est-à-dire environ J de l'A totale des deux yeux. Pour une convergence de 5°, 10°, 15°, la latitude relative augmente un peu pour revenir à ^ à 28° et se réduire à ^ pour 3A°. De là elle diminue rapidement et devient = 0 à 60°.
L'on remarque en outre que la latitude relative, qui à 0° est toute positive, est déjà à 10° répartie en deux moitiés, positive et négative, à peu près égales, et que le même rapport existe encore, même pour une convergence de 22°, à laquelle l'intersection des axes a lieu à 6" de l'œil. Mais, à partir de ce point, elle diminue considérablement, et déjà à 34°, c'est-à-dire à une distance de l'œil de h" , elle est complètement négative.
Nous pourrions analyser de même les fig. \k et 15, qui représentent l'œil myope et l'œil hypermétrope ; mais chacun peut le faire comme nous. Il suffira de faire ressortir les principales différences. Dans l'œil myope, la latitude relative à 0° est moindre que pour l'œil normal (= elle augmente ensuite jusqu'à 28° mais, déjà au point le plus rapproché de la vision distincte binoculaire, elle n'est plus que^0, et ne tarde pas à être complètement nulle. — La quantité positive l'emporte beaucoup sur la quantité négative. — La vision binoculaire ne va pas au delà de 5 1/2", ce qui correspond à une convergence de 2A°. L'on voit aussi que, pour une convergence si forte, le myope n'a pas besoin de mettre en jeu plus de ^ ou de ~ de son A totale.
tropes, cela ne pourrait se faire qu'à l'aide de lunettes. Malgré ces difficultés, nous sommes forcé, si du moins nous voulons avoir un grand nombre d'observations, de nous contenter, dans la pratique, de déterminer cette latitude d'accommodation commune aux deux yeux (A), car la détermination de la latitude absolue A' rencontre chez la plupart des personnes des difficultés insurmontables. On ne peut pas les amener à voir nottement avec un œil, tout en employant le maximum de convergence de leurs axes visuels. Dans les figures que nous avons données, le point p', qui représente le point maximum absolu, a été déterminé chez des personnes trésexercées. Quant à l'accommodation relative A", on ne peut la déterminer qu'eu examinant deux yeux à peu près égaux, également dirigés et bien exercés.
Dans la fig. 15, on voit d'une manière frappante la différence entre l'œil myope et l'œil hypermétrope. Ici nous constatons trois faits importants :
1° La grande quantité de latitude relative pour 0° de convergence, qui de r" à p est environ = \ (œil normal ^; myope ^6);
2° Le rapprochement rapide des points r et p pour une faible convergence, tandis que les degrés plus considérables n'ont presque plus d'influence;
3° Enfin la petite étendue de la portion positive de A" par rapport à la portion négative.
Dans cette dernière figure, la ligne r r' signifie l'hypermétropie manifeste, tandis que, après la mydriase, le point r s'éloigne jusqu'à r". On peut en conclure que, si le spasme de l'appareil accommodateur n'existait pas, les points r, pour les différentes convergences, ne monteraient pas autant que l'indique la ligne rr', et pourraient à peu près se trouver sur la ligne r" r'" . Dans ce cas, le point p' ne serait point non plus arrivé à la même hauteur, de telle sorte que, à vrai dire, A n'est pas tout à fait = ^.
Les différences que nous venons de signaler sont le résultat de l'habitude et de l'exercice. L'œil myope a appris à converger jusqu'à un certain point, sans pour cela mettre en jeu autant de son accommodation que l'œil normal, et le point le plus éloigné de la vision binoculaire est resté à une plus grande distance de l'œil. Mais par contre, pour les faibles degrés de convergence, il n'a pas l'habitude d'employer une quantité considérable d'accommodation, car il n'en sent pas le besoin. Ce besoin ne peut se faire sentir que lorsque l'œil est armé de lunettes, et en effet, comme nous le verrons plus bas, la latitude relative est alors tout à fait changée. — Pour l'œil hypermétrope, au contraire, s'il veut voir distinctement, il doit déjà, pour des rayons parallèles, faire un effort d'accommodation, et il en est déjà venu à ne plus pouvoir laisser son accommodation, en repos, ou du moins à faire un effort toutes les fois qu'il essaye de voir. Si donc, à mesure que la convergence augmente, il doit mettre en jeu une quantité relativement trop grande de son accommodation, on ne saurait s'étonner du déplacement qu'a subi 8a latitude relative A". Il remédie en quelque sorte par cela à son hypermétropie, il la corrige quelque peu ; mais,
/lO DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES
malgré cela, il vient un moment où sa latitude d'accommodation ne suffit plus, et c'est là la raison de X aslhênopie que nous ne manquons pas d'observer alors. Le point important est ici le rapport qui existe entre la portion positive et la portion négative de sa latitude relative d'accommodation. Lorsque les deux moitiés sont égales, on même lorsque la portion négative ne l'emporte que peu sur la portion positive, l'accommodation continuelle ne semble pas être très-difficile, au moins si l'œil est du reste en bonne condition de santé. — L'effort continuel ne cause la fatigue que lorsque la portion négative l'emporte de beaucoup sur la positive, et cela a lieu constamment dans les hauts degrés d'hypermétropie. Ce rapport défavorable persiste même lorsque, par l'exercice, l'œil est parvenu à déplacer le champ de son accommodation relative, et il devient plus défavorable encore lorsque la latitude totale de l'accommodation diminue, soit, comme nous l'avons déjà vu, à la suite de l'âge (et cela a déjà lieu à partir de la quinzième ou de la vingtième année), soit à la suite d'autres causes débilitantes. C'est poui cette dernière raison que l'on a si souvent admis que l'astliénopie était un symptôme de faiblesse, et que quelquefois les moyens toniques et fortifiants eurent quelques heureux résultats.
La connaissance exacte de A" (latitude relative) est d'une haute importance pour le choix des lunettes, et ce n'est que depuis que l'on a déterminé la latitude relative et les différences qu'elle présente dans les yeux amétropes et emmétropes que l'on peut donner sur ce point des règles rationnelles, au lieu de l'empirisme qui régnait jusqu'ici. Quelques mots suffiront sur ce point, vu que nous n'écrivons pas un traité pour le médecin praticien.
De prime abord, on pourrait penser qu'il faut donner aux myopes et aux hypermétropes des lunettes qui neutralisent complètement leur état, attendu qu'ils pourraient alors profiter de leur accommodation qui commencerait ainsi à l'oo .
Ce serait réellement le cas si l'œil amétrope neutralisé par les verres pouvait être comparé à l'œil emmétrope. Mais il en diffère notablement, et cela à cause de la différence de la latitude relative.
En effet, pour la vision à de petites distances, les myopes trouveront trop forts les verres neutralisants, car leur A" ne
leur permet pas de profiter de leur accommodation pour de légers degrés de convergence, vu qu'ils ont pris l'habitude de converger sans accommoder.
Le contraire a lieu chez les hypermétropes.
Mais en faisant d'abord usage de verres moins forts, on obtient d'excellents résultats. En effet, les myopes sont alors forcés, à degré égal de convergence, de mettre en jeu une portion beaucoup plus considérable de leur accommodation, et la conséquence naturelle en est que, au bout de peu de temps, leur latitude relative a sensiblement changé, en se rapprochant toujours plus de celle de l'œil emmétrope. Nous choisissons donc ces verres plus faibles pour forcer l'exercice. Peu à peu, en suivant cette méthode, surtout si on l'applique h de jeunes sujets, on peut arriver à ramener leur œil, armé bien entendu d'un verre convenable, aux conditions de l'œil emmétrope. Le verre doit alors faire partie intégrante de l'appareil dioptrique, et jamais on ne doit le quitter. (L'idéal, que l'on tâche d'imiter, serait ici de placer le verre à demeure dans l'œil.) Cet emploi des verres dans les cas de myopie est facultatif, et l'on ne saurait y contraindre ceux qui ne désirent pas s'y soumettre, car l'on peut sans danger se passer de verre, pourvu que l'on évite de trop pencher la tête sur les objets (congestions, etc.), et d'employer une trop grande convergence. Sans ces dernières précautions, la myopie serait plus facilement progressive. Mais pour l'hypermétropie, il faut, pour éviter les spasmes, tâcher de parvenir à faire des verres convexes un usage continuel, et ici le même verre, neutralisant complètement l'hypermétropie, pourra suffire pour les objets rapprochés et ceux situés à de grandes distances, sauf cependant à un âge plus avancé (plus tôt toutefois que pour l'œil emmétrope), où il vaut mieux faire usage de deux verres, car la latitude absolue de l'accommodation n'est pas tout à fait si grande que pour l'œil emmétrope.
L'on comprendra peut-être plus facilement encore les règles que nous venons d'énoncer, si l'on étudie comme point de comparaison l'effet des verres sur l'œil emmétrope.
Si, par exemple, nous tenons devant un œil emmétrope un verre ^, nous en faisons un œil hypermétrope, et le degré de son hypermétropie est égal à celui du verre = ^. Un œil encore jeune et qui possède une puissante accommodation voit également distinctement à toutes les distances. Il n'a besoin pour
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cela que d'employer pour chaque degré de convergence 1/24 de plus de son accommodation, et il le peut parfaitement. Ajoutez-y un peu d'exercice, et la difficulté diminuera encore, car il aura bientôt déplacé son A" du côté positif. Mais si sa latitude d'accommodation diminue peu à peu (comme, par exemple, avec l'âge) , nous verrons bientôt apparaître les symptômes de l'asthénopie. Avec les verres de — ^, elle se serait déclarée de suite, et, pour un œil dont A serait moins considérable, — ~ aurait déjà suffi pour cela.