‹ Des différences individuelles de la réfraction de l'oeil [electronic resource]Chapitre 14 sur 18 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

ASTHÉNOPIE.

Nous avons, dans les pages précédentes, souvent dû parler de 1' ' aslhénopie. Nous devons maintenant étudier un peu mieux cet état pathologique.

L'asthénopie est un état particulier de l'œil dont les symptômes sont caractéristiques. L'œil a l'air parfaitement normal ; ses mouvements sont les mêmes que pour l'œil sain ; les axes visuels peuvent sans peine prendre un degré quelconque de convergence ; la vision est souvent excellente, et cependant l'œil est de suite fatigué, dès qu'il s'applique quelque temps à quelque travail rapproché, comme par exemple lire, écrire, coudre, etc.; les objets perdent leur netteté, la vue se trouble, il s'y joint une sensation de tension dans la région supra-orbitaire, et il faut enfin cesser le travail. Au bout de quelques instants de repos, tous ces symptômes disparaissent pour reparaître aussitôt, et plus vite encore que la première fois, dès que l'on recommence le travail. Ces quelques symptômes suffisent pour caractériser l'asthénopie, que du reste on trouve bien décrite dans la plupart des ouvrages d'ophthalmologie. C'est elle que l'on a tour à tour nommée hebetudo visus, amblyopie presbytique ou amblyopie par presbytie.

On connaissait donc les symptômes, mais comme l'indiquent assez les noms sous lesquels on avait décrit cet état, on ne savait rien de la vraie nature de cette affection. On crut d'abord avoir affaire à une amblyopie. Mackenzie le premier se rapprocha delà vérité et crut y reconnaître une maladie de l'ac-

commodation. Aujourd'hui nous savons qu'elle repose sur une anomalie de réfraction. Elle est toujours une dépendance immédiate de l'hypermétropie, aussi ne saurait-on l'attribuer aux causes occasionnelles. Et l'hypermétropie est plus qu'une prédisposition, elle est la cause de l'asthénopie, c'est-à-dire de cette disposition qu'ont les yeux à se fatiguer bientôt, lorsqu'ils ont pendant quelque temps regardé à de petites distances. Cependant, dira-t-on, il y a beaucoup d'hypermétropes qui n'ont jamais d'asthénopie. Gela est vrai, mais c'est qu'alors ce sont des personnes qui n'ont jamais besoin de poursuivre pendant quelque temps un travail attentif, surtout à une petite distance de l'œil. C'est ce travail rapproché qui rend l'asthénopie manifeste, mais il est clair qu'il ne saurait en être la cause, et que d'un autre côté elle ne manquerait pas de se déclarer, s'il fallait pendant longtemps s'appliquer à un travail exigeant une accommodation parfaite même pour de grandes distances. Si donc l'asthénopie n'existe pas chez des hypermétropes qui ne regardent que des objets très-éloignés, c'est que jamais ils n'ont la nécessité de les regarder longtemps sans se reposer. En outre une légère hypermétropie est facilement surmontée, vaincue pour ainsi dire, par un A considérable, surtout si A" subit quelque changement. Dans ce cas, l'asthénopie ne se déclare qu'à un âge plus avancé, à 25 et même à 30 ans. Mais il arrive que, outre l'asthénopie pure, la fatigue excessive peut produire un état secondaire, un véritable épuisement des muscles, un affaiblissement que même le repos ne saurait guérir de suite. Ce sont des cas pareils que l'on a traités avec succès par les toniques ou par un repos prolongé. Mais de l'une et de l'autre manière, il est clair que l'on n'arrive jamais qu'à une guérison apparente, car la cause conditionnelle subsiste et cette cause, nous l'avons déjà dit, mais nous ne saurions trop le répéter, c'est l'hypermétropie.

La forme d'asthénopie la plus pure se rencontre chez les jeunes personnes. Si elle n'apparaît que plus tard, les symptômes rappellent davantage ceux de la presbyopie. C'est ce qui a fait admettre à Stellwag de Carion (1) et à de Grœfe un rapport entre la presbyopie et l'asthénopie.

Cependant Donders affirme, et cela est théoriquement facile

(1) Die Ophlhalmolorjit, etc., vol. II, p. 308.

llll DIFFÉRENCES INDIVIDUELLES

à comprendre, que la presbyopie n'est accompagnée d'aslliénopie que dans les cas où la presbyopie vient compliquer une légère hypermétropie préexistante. Ea eflfet, la presbyopie diffère sensiblement de l'asthénopie, car pour l'œil presbyope il existe un point soit à l'co , soit en deçà de ce où est réel, c'est-à-dire où la vision distincte est possible sans effort d'accommodation, et là le travail, même prolongé, ne saurait causer l'asthénopie. Le presbyope donc porte remède à son mal en éloignant l'objet. D'un autre côté, le presbyope aura beau faire tous les elforts possibles, il n'arrivera pas à voir même un instant, à 5 ou 6", si son p est par exemple à 10 ou 12". Dans l'asthénopie au contraire, admettant toujours qu'elle dépende de l'hypermétropie, la vision même à de grandes distances n'est pas possible sans effort d'accommodation (r n'est jamais réel) , et même en éloignant l'objet de l'œil on ne saurait jamais obtenir un résultat pareil à celui auquel arrive le presbyope. Enfin, comme dernière différence, si nous avons affaire à un sujet qui puisse disposer d'une grande quantité d'accommodation, il pourra, en faisant un effort, voir clairement à une distance si rapprochée de l'œil que le presbyope ne saurait y voir. Mais ici l'effort entraîne la fatigue, etc., c'est-à-dire l'asthénopie.

Mais quelle est la cause de cette fatigue musculaire? — On peut distinguer pour tous les muscles deux formes de fatigue , celle par travail et celle par extension simple (1). Dans le dernier cas aucun mouvement n'est transmis, et cependant la fatigue du muscle augmente continuellement. Or , dans l'accommodation pour une certaine distance, la forme reste la même aussi longtemps que l'accommodation ne change pas , mais les muscles élastiques de l'accommodation se trouvent continuellement dans un état d'extension dû à la résistance qu'ils ont à vaincre. Dans les deux formes de fatigue le coefficient d'élasticité est diminué. Dans l'œil donc la contraction devra augmenter sans cesse pour que la longueur du muscle reste la même. Il s'ensuit que tôt ou tard le muscle devient insuffisant pour faire équilibre aux forces élastiques du cristallin, et c'est alors que se déclare l'asthénopie. Il s'entend que nous pourrions aussi dans l'appareil accommodateur constater la fatigue

(1) Comparez à ce sujet : Verslagm en McdeJcclitigen der Koninklykc Akademie ran Wetenschappen. Amsterdam, 1859. D. IX, p. 113.

DE LA RÉFRACTION DE lA)EIL. t'|5

par travail, si nous éiions forcé pendant un temps quelque peu prolongé de changer constamment notre accommodation ; mais comme cela n'est jamais nécessaire, nous ne rencontrons jamais en réalité cette forme de fatigue.

C'est ainsi que l'on peut facilement expliquer l'asthénopie sans avoir besoin pour cela d'avoir recours à la pression intraoculaire ou à divers troubles dans l'appareil circulatoire ou dans les fonctions de la rétine.

Cette asthénopie disparaît par des verres convexes.

Elle disparaîtrait aussi sous l'influence de verres prismatiques faibles , parce que pour la même distance de l'objet on pourrait employer une plus forte convergence. Pour s'en convaincre, que l'on prenne un œil emmétrope et qu'on le rende hypermétrope en l'armant d'un verre concave. Il corrigera son hypermétropie par des verres convexes, mais si en même temps il augmente la convergence des axes visuels, il y arrivera plus facilement et avec des verres moins forts que ne l'exigerait le degré de l'hypermétropie, et même, si toutefois l'hypermétropie n'est pas considérable, l'on verra que les verres prismatiques seuls suffiront pour la corriger entièrement. Ce que nous venons d'observer sur notre hypermétrope factice, nous le voyons chaque jour dans la nature. Pour voir plus distinctement et plus facilement, quelques hypermétropes ont une tendance continuelle à augmenter la convergence de leurs axes visuels, et ils le font sans verre prismatique, ils louchent. Il va sans dire qu'il n'est ici question que du strabisme interne. L'hypermétrope se décide alors à sacrifier un œil pour voir plus distinctement avec l'autre, et cela s'explique si naturellement que l'on doit plutôt s'étonner qu'il y ait des hypermétropes qui ne louchent pas. Mais ici il faut choisir entre deux maux : d'un côté la diplopie, et de l'autre une vision indistincte à inoins d'un effort considérable, et l'on comprend que les yeux qui n'ont pas un besoin impérieux de vision distincte ou qui n'en font pas souvent usage pour des travaux prolongés (et la plupart des hypermétropes se trouvent dans ce cas) aient moins de disposition au strabisme, et j'ajouterais ils ont raison, si ce choix entre la diplopie et la vision avec effort dépendait d'un calcul, d'un raisonnement de la part de l'individu allécté d'hypermétropie et non, comme cela a lieu, d'une force instinctive involontaire. Ils ont raison, dis-je, car il est clair que le stra-

bisme une Ibis développé, il ne sert plus à rien pour l'accommodation à cause des changements survenus dans les muscles. Ce n'est que le strabisme périodique, et c'est sous cette forme que débute ordinairement le strabisme dû à l'hypermétropie, qui conserve quelque influence sur la netteté de la vision.

En tous les cas, la relation de l'hypermétropie et du strabisme convergent est un l'ait hors de doute, et ici les chiffres parlent d'une manière frappante. En effet, la statistique prouve que les cas de strabisme interne qui ne coïncident pas avec la présence de l'hypermétropie sont excessivement rares. L'on comprend aussi facilement pourquoi le strabisme interne est beaucoup plus fréquent que l'externe. On voit donc maintenant quel grand intérêt offre l'étude de l'hypermétropie, puisqu'elle est la cause de ces deux affections si fréquentes, le strabisme et l'asthénopie.

Page 1