CHAPITRE III
PATHOGÉNIE ET ÉTIOLOGIE DES NÉPHRITES.
Bien que certains agents cosmiq ues généraux, comme le froid, bien que l’augmentation de la pression sanguine, et certains poisons irritants du rein, comme la cantharide, puissent déterminer en même temps une néphrite interstitielle et albumineuse, cependant nous sommes forcé, pour étudier l’étiologie des néphrites, de la diviser en deux parties. Dans la première, nous étudierons les causes des néphrites interstitielles; dans la seconde, celles des néphrites albumineuses.
§ 1 . Patliogénie et étiologie des néphrites interstitielles.
Les causes générales qui président au développement des néphrites interstitielles ont cela de commun qu'elles peuvent presque toutes être ramenées à un traumatisme. Que celte action traumatique porte directement sur le rein, comme dans les contusions et les plaies, ou qu’elle agisse sur le tissu conjonctif de l’organe par des corps étrangers emboliques apportés parla circulation, ou qu’elle s’exerce par voie de continuité lorsque les bassinets contiennent des calculs, elle n’en est pas moins toujours bien évidente.
ÉTIOLOGIE DE LA NÉPHRITE INTERSTITIELLE SIMPLE.
Le rein peut s’enflammer à la suite d’une contusion, d’une commotion de toute la région lombaire, d’une chute sur les reins, à la suite d’un coup d’épée ou de couteau (1).
(1) Bohn, Observation citée par Rayer, Maladies des reins. t.Icr, p. 347 — Rust, Observation citée par Rayer, t. l,r, p. 345.
La pér inéph rite, la péritonite déterminent aussi quelquefois une inflammation consécutive du rein (Rayer, loc. cit ., t. I, p. 357).
Mais de toutes les causes d’irritation locale du rein, les plus communes sont celles qui résultent d’une inflammation ou de corps étrangers des voies d’excrétion de l’urine, calices, bassinets, uretères, vessie, urèthre. Aussi toutes les pyélites, quelle que soit leur origine, peuvent-elles à un moment donné déterminer une inflammation intense du rein qui aboutit à un abcès, ou une irritation plus lente qui détermine une induration avec atrophie de l’organe. 11 est exceptionnel de trouver à l’autopsie une pyélite avec un rein tout à fait normal. Les cystites et les rétrécissements de l’urèthre agissent surtout en déterminant des pyélites; cependant il peut y avoir abcès du rein consécutif à une cystite sans qu’on puisse suivre la propagation de l’inflammation par voie de continuité. Rien n’est plus commun que les observations de néphrites déterminées par les calculs du bassinet et des calices.
Quelques auteurs ont prétendu que la blennorrhagie pouvait affecter non-seulement la vessie, mais le rein :
« On a l’habitude, dit Rollet, de citer à l’appui une autopsie de Morgagni (LXIIe lettre); — une phrase de Hunter qui regarde l’inflammation sympathique des uretères et du rein comme possible dans la blennorrhagie; ■ — un passage aussi bref et aussi peu explicite de Bell ; — une observation de Rayer et une autre de Vidal. Toutefois aucun de ces faits n’est probant. Il est certain que les reins peuvent être affectés à la suite de la blennorrhagie, notamment chez les malades qui ont un rétrécissement du canal compliqué de lésion profonde des organes urinaires; mais la néphrite, en tant qtie complication de l’inflammation blennorrhagique elle-même, est foin d’être encore une réalité clinique incontestable. En tout cas, d’après toutes les observations publiées, elle n’aurait rien de spécial, et sa description se confondrait avec celle de la néphrite commune). » (Rollet, Traité des mal. vénét\, p. 307.)
Telle est aussi l’opinion de M. A. Fournier, qui a eu I obligeance de nous donner à ce sujet les renseignements suivants :
« Depuis treize ans, j’ai soigneusement recueilli l’observation de tous les malades alîeclés de blennorrhagie qui se sont présentés à moi, et je n’ai pas rencontré un seul fait de néphrite blennorrhagique.
» On rencontre souvent des douleurs rénales assez vives dans le cours de la blennorrhagie, mais elles tiennent à l’une des deux causes que voici : ou bien ce sont des douleurs prodromiques d’une épididymite ou d’une orchite; ou bien elles tiennent à l'action du copahu sur le rein. Ces dernières sont parfois très-vives, intolérables et nécessitent la suppression du traitement. Du reste, elles cessent aussitôt, dès qu’on interrompt l’administration du copahu. »
Les entozoaires qui, d’après Billharz, Griesinger, Harley (1 ), etc. , causent l’hématurie endémique d’Égypte et du cap de Bonne-Espérance, agiraient d’une façon analogue.
Le strongle géant, qui se trouve quelquefois chez le chien, n’a pas été observé chez l’homme d’une façon certaine (2).
Les opérations- chirurgicales qui se pratiquent sur l’urèthre et la vessie, la dilatation forcée par le procédé de Perrêve (Voillemier), l’uréthrotomie, la lithothritie, ne sont pas toujours innocentes au point de vue de l’étiologie des néphrites. Dans certaines autopsies on a noté une simple congestion du rein (3) ; dans d’autres existaient des abcès du rein (k). Lorsque les malades sont atteints d’une affection chronique grave de l’urèthre ou de la vessie, ils sont prédisposés à une complication de pyélo-néphrite, dont un simple cathélérisme peut être la cause déterminante; tel est le cas d’un jeune officier cité par
(1) Harley [Medico-chir. Transactions et Arch. gértér. de rnèd. , mai 1865) a observé un ver nématoïde, au cap de Bonne-Espérance, analogue à celui que Billharz a décrit en Égypte et auquel il a donné son nom ( Billharzia ). Il se trouve dans les petites veines de la muqueuse des voies urinaires.
(2) Davaine, Traité des entozoaires , p. 268.
(3) Observation citée par M. Voillemier ( Maladies de /’urclhre, t. 1), d’un malade mort en quelques heures après des frissons, de la somnolence et du coma.
(4) Observ. Ll, de Rayer, t. Ier, p. 463. I.e malade mourut à la suite de l’opération de la iithotritie avec une péritonite, une pyélite et un abcès du rein.
Ai noid (Kosensteiii) , qui inouï' ut cl abcès du rein à la suite d’un cathétérisme pratiqué pour un rétrécissement de l’urèthre.
Les opérations chirurgicales pratiquées sur les enfants, la lithoti itie, 1 opération de la taille, n ont jamais de retentissement inflammatoire sur le rein.
La rétention de 1 urine dans la vessie amenant à sa suite l’accumulation de ce liquide dans le bassinet, son séjour et sa décomposition ammoniacale constituent pour le rein une cause d irritation suivie souvent de néphrite. Les rétrécissements de l’urèthre, toutes les tumeurs de la vessie, des ovaires, de l’utérus (1), de la prostate et du petit bassin, les affections de la moelle épinière (2) avec paralysie de la vessie, les maladies qui condamnent à l’immobilité, comme le rhumatisme chronique, peuvent donc être incriminés sous ce rapport.
(1) Dans le relevé des autopsies de cancers de l’utérus que j’ai faites à la Salpétrière, en 1863, j’ai rencontré quatre cas depyélite accompagnée d’abcès du rein ( Tumeurs du col de l'utérus , p. 60).
(2) Si les affections de la moelle épinière peuvent amener des néphrites, inversement les affections des organes urinaires peuvent amener des paraplégies par action réflexe. Ce fait a été avancé par Stanley, Rayer, par M. Raoul Leroy d’Étiolles ( Des paralysies des membres inférieurs , 1856, lre partie), qui ont produit des observations d’affections inflammatoires du rein précédant et amenant une paraplégie dans laquelle la moelle était saine.
M. Rrown-Sequard ( Des paraplégies réflexes) a mis en relief leur origine périphérique et l’influence de l’action réflexe, partie du rein, sur les vaisseaux de la moelle. Sans vouloir mettre en doute cette action réflexe, nous ne pouvons cependant passer sous silence les objections qui sont faites aux résultats avancés par MM. Raoul Leroy d’Étiolles et Brown-Sequard. En Allemagne, Hasse, Valentiner, Romberg et Rosenstein font remarquer que les examens de la moelle dans les paraplégies réflexes ont été faits à l’œil nu seulement, à une époque où l’on ne connaissait bien ni les lésions microscopiques de l’ataxie locomotrice, ni les lésions secondaires de la moelle décrites par Türck. Nous croyons nous-même que les faits rapportés sont peu concluants en ce qui touche l’état anatomique de la moelle, et que de nouvelles observations où l’on tiendrait un compte exact des récentes acquisitions de l’anatomie pathologique de la moelle, sont nécessaires pour élucider complètement la question des paraplégies réllexcs. Il est bien entendu que dans cette discussion, le fait clinique de l’existence de paraplégies consécutives aux maladies du rein n’est pas mis en doute.
L’action des nerfs vaso-moteurs du rein peut-elle être mise en cause dans la production des néphrites simples? Ces nerfs jouent certainement un rôle dans la congestion du rein, mais on ne peut les regarder comme agents producteurs de néphrites suppurées. Leur section amène, comme nous l’avons dit (p. 9), une destruction du rein sur la nature de laquelle on est loin d’être fixé.
11 est douteux que l’action du froid, de certains diurétiques, entre autres du nitrate de potasse (1), puissent causer une véritablenéphrite avec tendanceà la suppuration. Les observations citées par Rayer ne sont pas concluantes sur ce point. On obtient ainsi une pression sanguine plus considérable, une congestion simple qui peut s’accompagner du passage d’un peu de sang dans l’urine. L’action des cantharides, qui a été aussi invoquée, détermine de préférence une néphrite albumineuse passagère avec pyélite catarrhale, ainsi que nous le verrons bientôt.
L’âge adulte et la vieillesse sont prédisposés surtout aux néphrites en raison de la fréquence plus grande des affections de la vessie et des calculs; mais l’enfance (?) et même les fœtus peuvent en être atteints, ainsi que cela résulte d’un certain nombre de faits relatés par Rayer (3). Les hommes paraissent plus prédisposés que les femmes à la néphrite, bien que la grossesse soit parelle-même une cause prédisposante.
Les anomalies des reins constituent aussi par elles-mêmes, dans certains cas, une prédisposition aux néphrites, et Rayer a réuni un certain nombre d’observations de ce genre (p. 395 et suiv.).
(1) Huzard a déterminé sur le cheval des abcès du rein par le nitrate de potasse (. tournai de médecine, de chirurgie et de pharmacie, janvier 1 788) ; mais il a expérimenté sur un cheval morveux) c’est-à-dire dans une condition où la suppuration s'établit plus facilement qu’à l’élat physiologique.
(2) Chez les enfants nouveau-nés les reins sont, comme on sait, le lieu de passage et d’élimination d’une grande quantité d’urates ; l’urine des fœtus contient toujours un peu d’albumine (Virchow, Gesamme/le Abhandlungen , 2e édit., p. 831).
(3) Bayer, t. Ier, p. 413 et suiv.