CHAPITRE II
Que doit-on entendre par ramollissement du cerveau — Limites du sujet. — Plan. — Divisions.
Les considérations historiques dans lesquelles je viens d'entrer, l'exposé des opinions des auteurs contemporains ont dû montrer combien est obscure, de quelle confusion est environnée la question du ramollissement cérébral. Plusieurs causes expliquent cette obscurité. Énoncer ces causes sera peut-être une raison d'éviter cette confusion, au moins en partie.
L'opinion de Lallemand, de Durand-Fardel, qui fait du ramollissement du cerveau une inflammation, a conduit plusieurs pathologistes de notre époque, et je parle des plus autorisés, à rayer le mot ramollissement du cerveau du cadre nosologique ; et si dans leur ouvrage on veut avoir la description de ce ramollissement, il faut lire l'article Encéphalite. Une autre cause de cette obscurité que je signalais il n'y a qu'un instant, a été encore la conséquence de cette assimilation du ramollissement et de Tencéphalite. Nous pouvons, en .elfet, comprendre comment, l'identité entre ces deux maladies ayant été admise, on a pu prendre dans la description du ramollissement cérébral des caractères symptomatiques pour en créer la symptomatologie de l'inflammation du cerveau : de là est née une étude de l'encéphalite qui, au point de vue chnique et anatomo-pathologique, correspond à un type purement artificiel. Il y aurait encore à signaler bien d'autres causes de cette confusion, mais il suffit d'avoir insisté sur les deux plus
impoiiantes. Je devais essayer de chercher à éviter ce danger, et pour cela il était nécessaire, au début de ce travail, de bien limiter le sujet et de préciser le champ à parcourir.
Deux directions différentes m'étaient ouvertes ; deux plans se présentaient à moi.
Je pouvais, prenant au pied de la lettre le mot ramollissement cérébral, en faire le synonyme de cerveau mou, d'encéphalomalacie, et étudier complètement tous les cas oti le cerveau est plus ou moins ramolli ; je devais alors faire l'étude successive de l'encéphalite aiguë ou chronique, des abcès du cerveau, de l'inflammation des couches superficielles dans les cas de méningoencéphalite aiguë, et de paralysie générale (méningoencéphalito chronique) , de la macération du tissu cérébral consécutive à l'hydrocéphale, du ramoUissemcnt de la pulpe cérébrale qui circonscrit le foyer hémorrhagique, ou une tumeur, qu'elle soit tuberculeuse, qu'elle soit cancéreuse, ou que ce soit un produit syphilitique , enfin des ramollissements par obstruction, (embolies, thromboses, dégénérescence des artères, des capillaires et obstructions des sinus).
Cette manière de faire, à laquelle m'invitaient des autorités imposantes (Andral, Hasse, Leubuscher, Bennett, Jaccoud, Rokitansky), avait cependant des inconvénients. En effet, d'après le titre de la question des diverses formes de ramollissement cérébral , je devais non-seulement m'occupcr de la partie anatomique, mais encore traiter le côté clinique, c'est-à-dire les formes symptomatiqucs de ces divers ramollissements, et alors se présentaient à moi toutes ces affections, l'encéphalite aiguë, chronique, la méningo-cncéphalite aiguë, chronique , l'hémorrhagie , les tumeurs, les embolies, les thromboses, l'hydrocéphale, etc., qui toutes avec des
titres et des droits à peu près égaux, demandaient une place.
Mais agir ainsi, c'était faire l'histoire de toutes les maladies cérébrales. Le temps et l'espace n'y auraient pas suffi.
Une autre objection se présente. Dans le catalogue des maladies nombreuses que je viens de citer, on voit bien l'encéphalomalacie jouer un rôle plus ou moins important, maison ne retrouve plus la maladie distincte désignée sous le nom de ramollissement du cerveau. Qu'on s'imagine un instant un traité de pathologie conçu d'après ces principes , et la maladie ramollissement du cerveau n'existe plus. On trouvera bien dans les articles Encéphalite, Embolie céi'ébrale , etc., que le cerveau est ramolli; mais cette maladie, ramollissement du cerveau, qui comprend certains types bien nets, bien accusés, aura complètement disparu. On voit combien cette marche présentait d'écueils; aussi je n'ai pas voulu la suivre.
Après avoir exposé cette première manière de procéder, voyons quelle était la seconde. La maladie ramollissement du cerveau, ayant sa lésion distincte, son processus particulier (une nécrobiose du tissu nerveux), sa symptomatologie propre, devait être conservée, décrite à part, et il me fallait en éliminer, et ne traiter que d'une façon secondaire les états pathologiques multiples déjà énumérés.
Cette manière d'envisager la question a d'ailleurs pour elle des autorités éminentes. M. le professeur Grisolle traite, dans un article spécial, de la maladie décrite par M. Rostan; et M. le professeur Monneret s'exprime de la façon suivante : « On doit désigner ainsi, c'est-à-dire sous le nom de ramollissement du cerveau, le ramollissement spécial qu'on ne peut rapporter à l'inflammation.
Toutefois, cette maladie, quoique présentant une physionomie générale distincte, offre des particularités d'expression multiples qui exigent des descriptions diverses. De là, une série de formes symptomatiques que j'indiquerai en temps et lieu. En outre, l'altération qui constitue la caractéristique anatomique de cette maladie survient dans des circonstances différentes. Elle peut être le résultat d'une obstruction vasculaire, que le caillot soit autochthone ou embolique : ces cas sont les mieux étudiés. Elle paraît devoir être attribuée quelquefois à d'autres causes organiques encore assez obscures aujourd'hui. L'inflammation, dont le rôle provocateur peut être contesté, a une action secondaire non douteuse. Ces différences dans la cause anatomique du ramollissement produisent encore des formes et des variétés particulières que je décrirai également. Enfin, il faudra rechercher si l'ensemble des symptômes permet de reconnaître toujours, ou quelquefois seulement, ces variétés anatomiques.
L'objection qui pourrait m' être adressée de faire une étude incomplète en éliminant tous les états pathologiques sus nommés porterait à faux. En effet, si je ne fais pas rentrer sous la dénomination générale de ramollissement du cerveau tous ces cas, cela n'est pas une raison pour les passer complètement sous silence. Dans la partie anatomopathologique , en étudiant le processus du ramollissement du cerveau, j'indiquerai la différence qui sépare ce procès du procès de l'encéphalite, du procès de l'altération de la pulpe cérébrale qui circonscrit un caillot sanguin ou une tumeur cérébrale. A l'article Diagnostic ^ j'établirai également les caractères différentiels de la maladie qui fait le sujet de cette thèse, avec tous les états pathologiques que j'ai déjà énumérés.
CeiDeiidant la cause de toutes les difficultés que je viens d'essayer de résoudre réside en partie dans la dénomination mauvaise assignée à cette maladie. Ce mot ramollissement du cerveau, ne s' appliquant pas seulement à l'espèce* (50/2 definito), serait avantageusement remplacé par un autre plus précis, et qui, dépassant la caractéristique d'une apparence grossière, indiquerait la nature de la lésion. Mais je ne veux pas tenter ici im néologisme qui pourrait ne pas être heureux, et je garderai le mot ramollissement du cerveau avec les restrictions que j'ai indiquées.
Dans une question « couverte encore d'incertitudes^», je crois qu'il est logique d'insister surtout sur les points bien établis, sur les faits déduits rigoureusement d'expériences bien conduites et d'observations complètes, de montrer oti le desideratum existe, et oti des travaux sont encore nécessaires pour faire la lumière.
Ces réflexions posées, le plan de ce travail se déroule de lui-même. L'anatomie et la physiologie pathologique seront d'abord étudiées : une fois la lésion bien connue, . je chercherai à montrer comment elle naît, comment elle marche, et ce que le tissu malade devient dans la suite. Cette partie me semble la plus importante : aussi insisterai-je surtout sur ce point; puis, après quelques mots d'étiologie, je passerai en revue, mais plus rapidement, les différents aspects, les expressions diverses auxquelles les lésions donnent lieu : ce seront les formes symptomatiques , dont j'étudierai successivement la marche, le diagnostic, le pronostic et le traitement.
^ Monneret, Traité élémentaire de pathologie interne , p. 43.